Exigence : Littérature



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A propos d'Hermann BROCH - La Mort de Virgile, Gallimard 1980

Le lecteur de notre site se rappellera sans doute que j'avais consacré une chronique à l'écrivain italien Claudio Magris. C'est en effet par ce dernier que j'ai entendu parler pour la première fois de l'auteur autrichien dont je veux aujourd'hui conseiller la lecture.

En effet je me sens saturé par l'hypocrisie de notre temps. La démocratie est remise en cause par une partie de nos concitoyens; mais la démocratie n'est pas le système idéal et parfait qu'on veut bien nous faire croire... La démocratie est tout au plus un système politique passable mais corrompu (et je me permets de renvoyer ici le lecteur d'Exigence Littérature à une autre étude que j'ai faite sur l'écrivain Rawles après la réforme de la justice de l'été 2000 parce qu'il définit la justice comme le point d'équilibre entre les activités légales et illégales).

La formation que nous avons reçue n'a pas toujours fait l'éloge de la démocratie. Et c'est le cas du célèbre romain Virgile, écrivant pour l'empereur Auguste, dont Hermann Broch se sert pour nous obliger à penser le rapport de l'art avec le pouvoir absolu.

Dans son livre "La mort de Virgile", le poète latin né à Mantoue se trouve échoué à Brindisi de retour de Grèce, et malade. Hermann Broch va utiliser cette situation de la maladie pour entraîner son lecteur dans un cauchemar. C'est pour cela que son livre est très difficile à lire. Vraisemblablement peu d'entre vous - mêmes très exigeants - chercheront à l'ouvrir. L'Autrichien sans doute influencé par Proust fait des phrases qui peuvent dépasser 10 pages. Il faut que le lecteur soit perdu par le style, qu'il prenne et qu'il reprenne indéfiniment la lecture pour plonger à son tour dans le cauchemar, cauchemar de Virgile mourant ou cauchemar d'Hermann Broch confronté à l'arrivée au pouvoir du nazisme, ou votre propre cauchemar face à Le Pen. Je vous laisse le choix de ces trois situations qui se dupliquent sans difficultés .

Stephen Zweig s'est suicidé. D'autres tels que Freud , Hayek, se sont installés à Londres. Un autre écrivain Robert Musil dans "L'homme sans qualités" a décrit l'accueil fait à la dictature. "La mort de Virgile" nous place devant un autre choix, celui de l'esthetique, la beauté et la forme étant indépendante du pouvoir. Ca me fait penser au roman de Malaparte qui s'intitule les chevaux du lac Ladoga. Vous savez il s'agit presque d'un tableau décrivant ce groupe de chevaux sauvages s'enfonçant dans les glaces d'un lac gelé.

Hermann Broch, lui, a entrepris de nous faire réfléchir à une formidable conversation entre Virgile et Auguste, conversation par laquelle l'empereur va faire renoncer le poète à son projet de détruire l'Enéide. Le poète qui voudrait soustraire la beauté au dictateur, qui en est malade, qui cherche la sérénité face à la mort, qui est tout empli des souvenirs de son enfance va devoir au contraire se concentrer pour réciter par coeur les vers par lesquels il a essayé de s'élever à la hauteur de la gloire de Rome. L'affrontement entre le poète et l'empereur se prolonge sur 60 pages. Il n'est malheureusement pas facile de tout citer alors que les phases psychologiques par lesquelles passent la controverse sont passionnantes et que c'est souvent par les nuances ou les apartés d'Hermann Broch qu'elle auraient le plus d'incidence sur notre situation nationale .

" le silence accueillit le personnage sacré; seuls les oiseaux gazouillaient dans le paysage devenu silencieux, seuls, sur l'appui de la fenêtre, les pigeons gonflant le cou et picorant continuaient à roucouler avec insouciance, et dehors, au loin, là-bas où les faunes avaient dansé, l'un d'eux continuait sa mélodie comme si l'abandon de ses compagnons ne le touchait pas; à vrai dire sa flûte avait un son fêlé. L'orage s'était éloigné mais le monde n'avait pas retrouvé sa coloration, car au dessus de lui et de son mutisme, le nuage nuancé du crépuscule était suspendu dans un silence étouffant les couleurs, comme un reste de l'orage figé dans l'immobilité. Et même si les frais courants d'air qui avaient passé dans la pièce, arrivant du sombre corridor de pierres à l'ombre soudaine de la porte, avaient de nouveau imprimé à la lampe pour quelques instants une oscillation tremblante, celle-ci se calma elle aussi, et tout demeura dans l'attente d'une parole d'Auguste,
" Qu'on nous laisse seuls . "
Marchant à reculons comme il sied devant la majesté du souverain et aussi devant celle de la mort, les personnes présentes quittèrent la chambre avec des courbettes respectueuses, et le paysage lui aussi, comme s'il participait à cet acte de révérence, congédia toutes les créatures de son domaine...
Mais Auguste lui était visible, il se tenait devant lui , à portée du toucher, offrant la vision très familière de sa taille un peu trop courte, presque gracile et pourtant majestueuse, le visage presque encore enfantin sous la chevelure coupée ras et déjà grisonnante. Il dit " Puisque tu n'as pas voulu prendre la peine de venir jusqu'à moi, c'est à moi de te rendre visite ; je te salue sur le sol de l'Italie. "
...
(Auguste) " C'est le premier instant de liberté qui m'est accordé depuis l'arrivée au port, et je suis heureux de pouvoir te le consacrer. Brindisium m'a toujours porté bonheur ainsi qu'aux miens.
(Virgile)" C'est à Brindisum que, jeune homme de dix-neuf ans, tu pris possession de l'héritage de ton divin père; c'est à Brindisium que tu conclu avec tes adversaires le traité qui t'ouvrit le chemin de ton règne béni; cinq années seulement séparent ces deux évènements, il me souvient.
(Auguste) " Ce furent les cinq années qui séparent ton Culex de tes Buccoliques ; mais tu as dédié celles-là à Asinius Pollo, qui a donc été bien plus favorisé que moi, -si méritée que fut cette faveur, -tout comme Mécène a mérité la dédicace des Géorgiques
car sans eux il y a peu de chances que le traité de Brindisum eut été conclu aussi favorablement. "

Que signifiait le léger sourire dont Cesar accompagnait ses paroles ? Pourquoi parlait-il des dédicaces ? Les paroles de César n'étaient jamais sans signification et sans intention; il valait donc mieux détourner sa pensée des poèmes :
(Virgile) " De Brindisium tu es parti en campagne contre Antoine, en Grèce; si nous étions revenu seulement deux semaines plus tôt tu aurais pu célébrer ici l'anniversaire de la victoire d'Actium, à son point de départ. "
(Auguste) " Nous célébrons par des jeux troyens le rivage d'Actium. C'est à peu près ainsi que tu as exprimé cette idée dans l'Enéide. Est-ce exact ? "
(Virgile) " Absolument ta mémoire est admirable "
(Auguste) " Il y a peu de choses qui puissent être aussi chères à ma mémoire. N'était-ce après mon retour d'Egypte que tu m'as présenté la première ébauche de l'épopée ? "
(Virgile) " Tu l'as dit "
(Auguste) " Et au milieu du poème, en vérité au centre et au sommet, au milieu du bouclier divin dont tu fais présent à Enée, tu as placé l'image de la bataille d'Actium. "
(Virgile) " Oui c'est bien ce que j'ai fait. Car la journée d'Actium était le triomphe de l'esprit romain et de sa morale sur les forces ténébreuses de l'Orient, la victoire sur le sombre secret qui avait presque failli s'emparer de Rome. C'était ta victoire Auguste. "
(Auguste) " Connais-tu le passage par coeur ? "
(Virgile) " Comment le devrais-je ? Ma mémoire n'est pas à la hauteur de la tienne. "
Hélas aucune illusion n'était possible; les regards d'Auguste étaient dirigés vers le coffre au manuscrit, il les tenait fixés sur le coffre; oh il n'y avait pas à se faire d'illusions, il était venu lui enlever le poème. Et Auguste en souriant se repaissait de son effroi.
(Auguste) " Comment, tu connais si peu ton propre ouvrage ?
(Virgile) " Je ne connais pas le passage. "
(Auguste) " Alors, il me faut une seconde fois rassembler ma mémoire, j'espère que j'y parviendrais. "
(Virgile) " J'en suis persuadé "
(Auguste) " Eh bien, nous allons voir : " Mais au milieu du bouclier se tient César Auguste, dirigeant la bataille navale des peuples italiques, qui... "
(Virgile) " Pardonne, ô César, ce n'est pas cela; le vers commence par : " les flottes armées d'airain ".
(Auguste) " Les navires d'airain d'Agrippa ? " César était visiblement irrité. " Toujours est-il que la cuirasse était une bonne invention, elle était même dans une certaine mesure un coup de maître d'Agrippa et il a décidé de la bataille...Ainsi ma mémoire a été défaillante; maintenant je me rappelle. "
(Virgile) " Puisque tu formais le centre de la bataille et du bouclier, ta personne est également placée au milieu du vers, il importait qu'il en fut ainsi. "
(Auguste) " Lis moi les vers "

Lire ? Sortir les manuscrits qui intéressaient César, qui se livrait à un jeu vraiment cruel avec lui ? Comment soustraire les manuscrits à un pareil complot ?.....

(Auguste) " Commence mon Virgile j'écoute. "
(Virgile) " Ne veux-tu pas t'asseoir là près de moi, car il me faut réciter étendu puisque tes médecins m'ont défendu de me relever. "

Heureusement Auguste se montra disposé à accepter son invitation; il ne prit pas place sur le coffre, mais sur la chaise à côté du lit, et l'ont eu presque dit qu'il n'avait fait qu'attendre cet instant; d'un geste aussi peu césarien que possible, passant le bras entre ses jambes écartées, il tira le siège sous son derrière et s'assit avec un petit soupir d'aise et de soulagement, oublieux de son grand ancêtre Enée dont l'installation sur un siège se fut certainement déroulée avec plus de dignité. Voilà donc assis le petit-fils d'Enée et cette première apparence de relâchement, cette légère fatigue qui semblait annoncer l'approche de la vieillesse en marche avait quelque chose de touchant, qui réconciliait avec lui, mais on était également réconcilié en le voyant se préparer à écouter, penchant la tête en arrière et croisant les bras :

Voici enfin l'éloge de la dictature que tant d'entre nous ont appris par coeur ou traduit du latin, éloge dans lequel Hermann Broch nourri de culture antique comme Nietzsche, a sélectionné pour vous, à la page 283 de l'édition française de son ouvrage, le passage de l'Enéide en référence, et par lequel il s'explique sans doute la passivité de ses contemporains après l'Anschluss.

Enéide de Virgile

Voyez, au milieu, les flottes armées d'airain, la bataille d'Actium,
tout Leucate bouillonnant des armements guerriers et les flots étincelants de reflets d'or,
D'un côté César Auguste pousse au combat l'Italie,
Avec le Sénat et le peuple, les pénates et les grands dieux,
Il se dresse sur une haute poupe, et ses tempes heureuses
Lancent une double flamme; l'astre paternel brille sur sa tête.
Non loin Agrippa secondé par les vents et les dieux,
Conduit de haut son escadre, le front resplendissant d'un fier insigne guerrier
Une couronne navale ornée de rostres d'or.
De l'autre coté avec les forces barbares et les armes disparates,
Antoine revenu vainqueur des peuples de l'Aurore et des rivages de la mer rouge
Traîne à sa suite l'Egypte, les troupes de l'Orient, le fond de la Bactriane,
A ses côtés horreur, son épouse égyptienne !



Donc Messieurs les hypocrites, bas les masques devant la préférence pour la dictature. Vous savez très bien que si vous donnez 80% des suffrages à un des candidats, il sera bien plus proche de l'aggiornamento que son concurrent. Vous savez très bien que si la France est ingouvernable, la constitution a prévu un article 16. Vous savez que le Président a parmi ses conseillers un historien né en Afrique du Nord spécialiste de Napoléon III que j'ai cité lui aussi dans mon autre tiré à part pour Exigence Littérature (Marx et Offenbach). Certes ce conseiller n'a pas réussi à être élu à la mairie de Paris. Mais est-il besoin d'une fonction électorale pour devenir le premier ministre d'un futur bonapartiste ?
L'exemple du célèbre empereur romain Auguste doit toujours rester devant nos yeux. Le désir pour un régime d'ordre fort et sécuritaire est une tendance fondamentale dans tous les pays. L'Allemagne et l'Autriche y ont cédé. Tous les pays latins sont aussi traversés régulièrement par la nostalgie de ce passé.



MELEZE