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alexakis

A propos de:
Les mots étrangers
Vassilis Alexakis
Stock 2002.


Comment aurais-je pu écrire en français si la langue ne m'avait pas accepté tel que je suis ?

Comment aurait-il pu en être autrement en effet, comment imaginer Alexakis autrement? Son œuvre est tout à fait à part dans la littérature française d'aujourd'hui, elle ignore notre agitation et se construit lentement à l'écart des modes. Yekeyeke, na wuruwuru pepe. Tout doucement sans faire de bruit.

Quand on lit un roman d'Alexakis, on a l'impression qu'il ne se passe rien, et en effet il ne se passe rien d'extraordinaire, de sorte que pour parler d'un roman d'Alexakis on est embêté. Il y a bien une histoire, celle d'un écrivain grec qui au lendemain de la mort de son père part en Centrafrique, autrefois appelé Oubangui-Chari et qu'en sango on nomme Beafrika c'est à dire Cœur d'Afrique, une histoire qui s'écrit donc en trois langues, le grec, le français et le sango, mais celle qui est le moins représentée dans le roman est peut-être celle qui est le plus présente.

Vassilis Alexakis avait écrit "La langue maternelle" on pourrait dire qu'il vient d'écrire "la langue paternelle". C'est à dire la langue étrangère celle qui mène ailleurs, qui fait partir. Mais c'est aussi la langue que le Grand-Père ne connaissait pas, il n'a fait que passer à Bangui, comme le français fut une langue étrangère au père qui n'est semble-t-il jamais venu à Paris. C'est sans doute là ce qu'il y a de plus intéressant dans ce roman. Alexakis nous parle de la langue qu'il a appris à lire sur les dalles de marbre des cimetières, ici son père est directeur du service municipal des po mpes funèbres, de la langue que l'on voulait museler, enfermer dans ses archaïsmes*, mais qui n'a cessé de vivre en dépit de tous ceux qui voulaient lui apprendre ce qu'elle devait être. Ils sont présomptueux, car ils estiment savoir mieux que la langue elle-même ce qui est bon pour elle.

Et l'on sent bien que derrière ce combat pour que vive la langue, combat de tous les jours parce qu'une langue que l'on n'apprend plus, que l'on ne parle plus devient une langue morte, y compris ma langue maternelle dit Alexakis que j'avais failli oublier dans les années qui ont suivi mon établissement à Paris, il y a un vrai combat pour la vie, dont les Grecs connaissent le secret.

C'est dans la langue populaire que s'est construit la résistance grecque, dans une langue qui a su vivre y compris en empruntant à l'occupant et qui a refusé le dictat des clercs et c'est avec cette légèreté que Vassilis Alexakis nous parle de son histoire personnelle et nationale, il sait d'ailleurs au passage nous rappeler que ce combat là fut aussi celui du français face au latin.

Mais ce clin d'œil n'est pas le seul, la langue populaire, sa tradition emprunte aussi bien aux chansons qu'aux contes voire aux bandes dessinées ou aux séries télévisées, Alexakis se rappelle l'une d'elles où Tarzan devait disputer sa fiancée à Gaour plus jeune et plus fort que lui et grec bien sûr!

Il a pour parler de la mort de son père - qu'il a choisi de dire en sango Baba ti mbi a kui - la pudeur de se servir de nos chansons "Le lion est mort ce soir" et "Les feuilles mortes", ce pourrait être la dernière phrase du roman: Mama na baba ti mbi a gue yekeyeke na wurwurupepe. [Mon père et ma mère sont partis tout doucement sans faire de bruit] mais après nous avoir donné cette merveilleuse leçon d'humilité à l'égard des langues Alexakis préfère terminer en écrivant en sango! : "J'ai écrit en français, parce que je ne connais pas le sango!"

Lentement, tout doucement, à l'écart des modes, Vassilis Alexakis nous parle de la vie et de la mort, simplement.


Penvins
e-litterature.net©


9 décembre 2002


*L'Etat grec avait érigé en langue officielle un idiome savant, la catharévoussa (de catharos, pur), qui était censé prouver l'indéfectible continuité de l'hellénisme à travers les siècles.