Exigence : Littérature



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Rouaud, Jeannet

ROUAUDJEANNET Aller-Retour


Le parallélisme entre Jean Rouaud et Frédéric-Yves Jeannet est évident. Parallélisme de l'oeuvre qui part de la mort du père - Cyclone // Des hommes illustres - pour finalement parler de la mère - Charité // Pour vos cadeaux - parallélisme de l'histoire familiale - père mort dans sa toute jeunesse.

Et pourtant les deux oeuvres sont comme aux antipodes l'une de l'autre. D'un côté une oeuvre tranquille, souriante, humoristique et de l'autre une oeuvre tourmentée. D'un côté un Rouaud attaché à sa terre et de l'autre un Jeannet qui ne vit que dans sa langue - ses langues. D'un côté la fidélité à son village, une fidélité qui va en devenir pesante au point que Rouaud devra - pourra - enfin abandonner ses parents dans leur cimetière, de l'autre un impossible retour vers la ville noire, un exil soi-disant définitif et qui ne cesse d'appeler au retour aux origines à travers la langue.

Pourrait-on dire que ce qui caractérise Jeannet c'est l'absence de référence au réel? Il ne s'agit pas de biographie disent certains, encore moins d'autobiographie ! Comme si l'auteur tournait pendant plus de 300 pages autour de la mort d'un père qui ne serait qu'inventé. Pas une biographie, l'auteur n'écrirait pas son histoire... Mme Bovary ce ne serait pas lui... C'est jouer sur les mots bien sûr même s'il y a chez Jeannet refus de dire ou complaisance - jouissance à ne pas dire, ne pas aller jusqu'au bout, rendre toujours l'histoire inatteignable .

C'est évidemment la figure du père qui sépare les deux hommes, d'un côté un père aimant, de l'autre un père que l'on ne pourra jamais atteindre. Que l'un et l'autre soit à ce point en phase avec leur culture, voilà sans doute ce qui est extraordinaire et permet que chaque oeuvre entre en résonance avec le monde. D'un côté un Dieu descendu sur terre - enraciné dans la terre de Loire Inférieure - , de l'autre un Dieu que l'on ne peut atteindre que dans la langue vectrice de la continuité générationnelle. Parce que ce sur quoi Jeannet insiste ce n'est pas seulement le Père c'est la transmission du Père au Fils, ce pourquoi il écrit c'est cela : J'ai repris ce chemin pour y retrouver tous mes morts ; je le reprends pour te rejoindre mon fils, loin d'ici sur un autre continent, pour tenter à tout le moins de me sentir un peu plus près de toi. [Cyclone p 81].

Il y a un jeu de recouvrement découvrement - voiler / dévoiler chez Jeannet comme un stade qu'il ne se résout pas à franchir s'amusant à recouvrir son passé de strates de plus en plus nombreuses, à brûler les textes les plus anciens mais en partie seulement et malgré tout à y rechercher sans cesse un sens enfoui. Paradoxalement c'est plutôt Jeannet qui succombe au romantisme En retrouvant cette enfance, cette histoire dont j'ai perdu le souvenir, j'empêcherai la destruction des derniers restes. [Cyclone p 109] alors que Rouaud dont le propos est de dire l'histoire de ceux qui ne sont plus - mais c'est sans doute parce que son oeuvre est plus ancienne - semble détaché de cette nostalgie.

Etonnant de retrouver chez les deux auteurs presque les mêmes phrases : Jeannet : On pourra s'étonner de l'absence presque absolue de ma mère jusqu'ici dans ces pages. Elle apparaîtra sans doute peu à peu, lorsque j'aurai réussi à surmonter la difficulté que j'éprouve à écrire sur elle en sachant qu'elle pourrait me lire.[Cyclone p146] Rouaud : Elle ne lira pas ces lignes, la petite silhouette ombreuse, dont on s'étonnait qu'elle pût traverser trois livres sans donner de ses nouvelles [Pour vos cadeaux] dans Charité Jeannet parviendra à parler d'elle après l'avoir évoquée dans Cyclone en des termes tellement différents de ceux qu'aurait pu écrire Rouaud : dans ce pays où l'on m'a fait naître par hasard, on aime surtout les morts, les monuments aux morts, les écrivains morts, et l'on efface sans scrupule de la conscience collective les charniers que l'on a laissé derrière soi, l'horreur que l'on a semée, en Algérie, en Indochine et ailleurs. Ce pays n'est plus le mien, s'il le fut. Quant à l'histoire de vos mères, je vous laisse le soin d'y puiser - mais je sais qu'une partie au moins de cette histoire est écrite dans du sang colonial, de races brisées et conquises. [Cyclone p 303]

Charité marque par rapport à Cyclone un apaisement comme Pour vos cadeaux et Sur la scène comme au ciel le marquent par rapport aux textes précédents de Rouaud. Le retour sur la terre de l'enfance devient possible par ce que la mère a su, alors que Cyclone prenait pour postulat que cette terre-là n'était plus la sienne, Charité - dont on remarquera le versant catholique - en même temps qu'il accentue le multi-linguisme, la richesse de l'exploration du monde, permet d'admettre le pays d'origine. C'est dans Charité que l'enfant reconnaît que sa mère est une personne différente de SA mère, mais contrairement à Rouaud - ce qui est essentiel - Jeannet y parvient - même si c'est incomplètement - du vivant de celle-ci, il lui redonne de son vivant sa liberté d'être une personne à part entière : il faut donc y aller, écrire encore malgré l'horreur que me procure ce travail, en dépit de la difficulté même et frisant l'imposture que comporte la tentative d'éclaircir de leur vivant la vie des proches et celle même de l' "auteur ". [Charité p 41] . Dans le même temps il redonne cette liberté à son père dont le suicide jamais ne pourra être expliqué puisque Jocaste elle même - figure de la mère de l'  " auteur " - dit au " docteur Freud " sous la plume de Jeannet : j'ai perdu toute assurance quant aux dosages et à l'importance de chacun de ces facteurs dans la constitution de la personnalité psychique d'Henri, et à leur rôle dans l'accomplissement de son geste. [Charité p 312] Cette possibilité n'existant que du jour où Jeannet peut reprocher à sa mère de lui avoir caché les circonstances de la mort du Père. D'en avoir gardé pour elle le secret. C'est également de ce jour que Jeannet pourra écrire en attribuant la raison au fait que sa mère l'a lu : Ma mère en particulier, a changé d'attitude à mon égard. Elle s'est scindée. Une partie d'elle est restée en enfance. [Charité p 121]

On voit à quel point les thèmes des deux oeuvres sont parallèles et la façon de les aborder tellement différente. Il y a une raison à cela et ce sont bien sûr les circonstances de la mort du père mais c'est aussi leur engagement politique de nature différente et donc l'image qu'ils ont laissé en disparaissant si jeunes l'un et l'autre mais ce sont surtout les références culturelles qui séparent les deux auteurs, catholiques d'un côté, juives de l'autre, ainsi l'approche du réel et celle du Verbe ne sont évidemment pas les mêmes, l'approche du temps également s'en ressent chez Rouaud l'approche est historique, extérieure, presque méthodique, chez Jeannet elle se fait à l'intérieur du texte, en même temps que la lecture en bouleversant la chronologie, le présent ne pouvant alors être que celui de l'écriture. Tout ceci (la rédaction de ces phrases qui s'amoncellent) avait lieu avant et pendant la chute de Pol Pot aux mains de ses anciens collaborateurs, avant l'US Open de Flushing Meadows et l'accident fatal de la princesse Diana ; [Charité p 15]


Penvins
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