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Comment parler de la poésie

Comment parler de la poésie ?
Quelle éthique pour la parole critique

 

I Comment parler de la poésie

a) Parler de la poésie

Sans éluder la question, il convient de souligner que ce qui compte avant tout, avant même le "comment", c'est le "parler de la poésie". Et cela ne va pas de soi dans un monde axé sur la performance, le profit, le spectaculaire, le scandaleux. La poésie parle bas dans cet univers-là pour ne pas dire qu'elle est totalement tue. La priorité des priorités est donc de parler d'elle, de la "propager". Je relate ici une expérience qui est modeste mais qui va dans ce sens. Elle a consisté à créer sur le site Zazieweb.com, un site que l'on peut qualifier de "grand public", fréquenté par des amoureux de la lecture très diversifiés dans leurs goûts, un forum intitulé "almanach poétique". Il s'agit de mettre en ligne chacun des 365 jours de l'année 2002 un extrait poétique, de préférence d'un auteur de la deuxième moitié du XXe siècle. Ont ainsi été publiés d'ores et déjà des extraits d'œuvres de Jaccottet, Réda, Goffette, Maulpoix, des Forêts, Michaux, Bonnefoy, Dupin, Celan, Verheggen, Paul de Roux, Roubaud, Char, du Bouchet, etc.

b) Comment ?

Le comment est une question autrement épineuse et de plus chaque critique a sa manière propre de procéder. Comme le rappelle Lorand Gaspar "La langue de poésie ne se laisse enfermer en aucune catégorie, ne se peut résumer à aucune fonction ou formule*".

Peut-être peut-on toutefois évoquer quelques critères, à partir de cette idée, limitative bien entendu, qu'une des raisons d'être de la poésie est d'agrandir le monde. Agrandir le champ de la langue, de la perception mais aussi le champ esthétique, spirituel, moral. Un grand poème est un poème qui agrandit l'être. Prenons comme exemple la Todesfuge, la Fugue de mort de Paul Celan. Son retentissement est multiple et si forme et langue jouent un rôle de premier plan dans cet ébranlement, tout le contexte entre en jeu, modifiant à jamais pour le lecteur certaines données de l'histoire du monde et sa propre expérience de cette histoire. Taire cette dimension est passer sans doute à côté d'un vrai travail critique.

Autre critère auquel le critique devrait se rendre de plus en plus sensible, l'authenticité, la vérité de la démarche poétique. Il devrait savoir déjouer les pièges du pur jeu formel, sans véritable sens (sauf bien entendu si ce jeu est revendiqué comme tel par le poète). Autrement dit certaines "illisibilités" sont-elles constitutives d'une poésie d'une exigence telle qu'elle ne peut en faire l'économie ou bien sont-elles pure poudre aux yeux ?

II. Quelle éthique pour la parole critique ?

a) Le critique a un devoir préalable d'information maximum. C'est-à-dire qu'il devrait idéalement lire et connaître le plus de poésie possible et pas seulement contemporaine et française. Car l'outil critique est un outil qui s'affine au fil du temps. Un peu à la manière de ces collectionneurs d'art dont les tout premiers achats portent sur des œuvres mineures, secondaires, voire médiocres et qui au fur et à mesure qu'ils exercent leur œil et qu'ils développent leurs connaissances du domaine concerné, deviennent de plus en plus justement intuitifs quant à la qualité. Plus l'œuvre est grande, plus elle embrasse de champs ou creuse profondément un champ particulier. Le devoir du critique est aussi de connaître à la fois le contexte de l'œuvre et les différentes études qu'elle a suscitée.

b) Car le critique a un devoir quasiment didactique. Il est un "passeur". Reprenons l'exemple de Celan ou celui de du Bouchet, deux poètes réputés difficiles, voire parfois hermétiques dans certains aspects de leur œuvre et que le critique devrait idéalement pouvoir rendre plus accessible pour tout lecteur. Dans cette optique, le critique devrait se défier de toute approche élitiste, éviter de penser qu'il travaille ou écrit pour les "happy few" suffisamment cultivés ou informés pour comprendre Celan ou du Bouchet, Dupin ou Michaux. Il peut, et c'est un des rôles essentiels d'Internet, donner les outils pour approcher ces œuvres. On peut noter par exemple le remarquable travail accompli sur son site par le poète Jean Michel Maulpoix (maulpoix.net).

c) Le critique doit assumer sa subjectivité en toute connaissance de cause. Elle est inévitable, le critique doit en être conscient. Bourdieu n'est plus là pour rappeler aussi à quel point tout jugement, notamment esthétique, est conditionné, à l'extrême par un milieu, une époque. Seule la connaissance la plus exhaustive possible de ce dont on parle -tout en sachant que la connaissance n'entame jamais le mystère de la création- permet de tempérer cette subjectivité dont il n'y a pas lieu d'avoir honte. A condition là encore d'être aussi lucide et honnête que possible et de passer au crible ses propres réactions et jugements.

 

Propager, connaître, "passer", il semble que ce soit aujourd'hui la priorité des priorités !

 

 

Florence Trocmé

Le 11/04/2002

 

 

 

 

* Approche de la parole, in Sol absolu et autres textes, Poésie/Gallimard 1982.