Exigence : Littérature



Publicité

Exigence: Litterature
      ACCUEIL
      Rechercher
      Anciens éditos
      Réagir
      La théorie
      Vos Textes
      Bibliographies
      Concours et Prix
      Manifestations
      Vos publications
      Espace Critiques
      Livres en ligne
      Devenez Critique
      Liens
      Lettre d'info
      Recommander
      Mon Libraire
     


Valérie Rouzeau

Valérie Rouzeau
Va où.

Le Temps qu'il fait 2002

Pierres d'un gué

Parfois au milieu du concert des voix s'élève une note différente qui semble attirer vers elle l'écoute. Question de tempo, question de grain, les autres semblent refluer et celle-ci s'impose et capte. Capté, voilà sans doute le mot le plus juste ! Valérie Rouzeau, toute jeune poète qui signe ici son troisième recueil, capte, elle saisit et on se surprend à lire son livre d'une traite, un peu à la manière d'un roman palpitant ce qui, il faut en convenir, est une expérience assez rare en poésie.

Voix extrêmement singulière pour une multitude de raisons que je vais essayer de démêler. Ce qui frappe le plus au premier abord chez elle : l'usage qu'elle fait des mots, des tournures, des expressions et de la syntaxe, usage extraordinairement souple et inventif qui en fait une sorte de langage de la sensation à l'état naissant, du corps. Vocabulaire peu imagé, peu de recours au fond usuel de la poésie, notamment celui emprunté à la nature, mais un jeu vertigineux avec les mots sans que le sens se perde, sans aucune gratuité. On a parfois le sentiment qu'elle dispose les mots comme pierres d'un gué sur lesquelles elle sauterait pour traverser le flot d'une impression, d'une idée, d'une perception ; et parfois ce flot la guide, parfois il l'emporte, elle glisse sur les mots, dérape, et paradoxalement cela lui permet d'aller plus loin encore dans l'expression de ce qu'elle cherche à exprimer. Tout à fait éloquent est à cet égard son travail sur les expressions familières et les locutions, qu'elles combinent, parfois à la façon du "marabout", par allitérations et assonances, avec de véritables effets de fondu enchaîné. Elle montre surtout par là d'une façon qui me semble extrêmement nouvelle et originale à quel point le mot a maille à partir avec notre monde intérieur, le monde souterrain du subconscient et de l'inconscient. Elle pousse le lecteur à se poser une question cruciale : est-ce que ce sont les mots qui dessinent, qui créent la sensation ? Jouent-ils le rôle de l'amplificateur par rapport au signal ténu ? Ou bien la sensation fait-elle ici feu de tous mots pour se dire ?

C'est essentiellement d'expérience intérieure que Valérie Rouzeau semble parler : son rapport très particulier avec la mort, qui se traduit par de nombreuses images de poussière ou de dalle funéraire, sa propre disparition mais aussi celle de son père par laquelle s'est en quelque sorte ouverte son oeuvre lorsqu'elle a publié en 1999 le très remarqué et étonnant Pas Revoir. Rapport avec l'écriture, le temps, le sens, le rêve, elle explore ces domaines bifurquant dans l'idée à l'aide des mots qui viennent et qui lui permettent d'aller plus loin, d'approfondir sa vision à partir de son point de départ, comme si elle s'aventurait dans une troisième dimension de la page; ni haut, ni bas, mais dessus, au travers, dessous. Elle épouse au plus juste le dialogue intérieur entre soi et soi, entre soi et le monde, citant des bribes de vers ou des titres de livres qu'elle utilise presque comme des expressions toutes faites "salut vieille capitale, je connais ma douleur", semblant ressusciter par moments fugitifs quelque chose du langage de l'enfant qui commence à nommer le monde, procédant par contaminations rapprochées.

Il faut lire et relire Valérie Rouzeau : c'est sans doute une des voix les plus importantes de la nouvelle génération, c'est une expérience très forte et prenante et sa plume semble un extraordinaire sismographe de la conscience et de la sensibilité d'aujourd'hui.

 

Florence Trocmé

11/06/2002

Note : il faut préciser que le premier tirage du livre de Valérie Rouzeau a été en grande partie détruit dans l'incendie du dépôt des Belles Lettres. Mais il est déjà en réimpression et on peut se le procurer très facilement. Toutes informations utiles sur le site de l'éditeur Le Temps qu'il fait.

http://www.letempsquilfait.com/Pages/Parutions/mars/rouzeau.html