Exigence : Littérature



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L'écriture comme un fleuve

L'écriture comme un fleuve
A propos de Jean-Luc Steinmetz
Les réseaux poétiques
Essais - José Corti 2001



Chaque goutte d'encre est une source. Chaque seconde d'hésitation est peuplée de souvenirs. Chaque mot jeté ne l'est jamais en vain. Un secret fil le relie à d'autres mots entendus, ou lus. Ainsi, au creux du silence qui berce les rêves, naît une source. Chaque lieu où s'invente la langue la constitue. Tout écrivant qui se penche sur la page est à son origine. Puis vient le fleuve qui enfle, enfle, et donne naissance au livre, immense, dont chaque page est un fil tendu depuis la nuit des temps.

Toute oeuvre n'est ainsi que l'aboutissement de multiples courants; elle est le fruit de cette multitude des illustres dont la renommée ne s'éteint jamais; elle s'alimente au sein des inconnus dont le rôle ne fût que d'être des passeurs, passeurs de vie et de songes dont la secrète érudition se brode au fond d'étranges laboratoires, alchimistes du verbe qui attendent le lecteur subjugué au gué de voix ignorées.

La littérature est une voie fluviale qui erre au gré des découvertes, s'alimente aux puits intarissables des mots déjà dits, écrits. Acteur malgré lui de cette veine, l'écrivain sur sa page suit le souffle qui le traverse, absorbé de vies fantomatiques nées dans la nuit de ses propres lectures. Chaque poème n'est que le remodelage de tout ce qui a pu s'écrire. De son rythme sans cesse découvert il renaît, phénix de la langue, et s'envole berçant l'âme de tendres ou douloureux souvenirs. Chaque poème chuchoté est le ferment d'une suite dont le jaillissement imprévisible vient encore grossir cet oued insatiable.

Chaque auteur, imprégné de sa culture, est le missionnaire d'une oeuvre déjà accomplie et qui rejaillit en une forme nouvelle. Rien ne s'arrête jamais dans ce paysage qui défile. Impossible de descendre du train: le voici, sans s'arrêter, qui arrime de nouveaux wagons, accueille de nouveaux passagers qui se saluent sans se connaître. Le lien au fil du temps et du voyage s'éclaire, une reconnaissance vient éclairer le compartiment tandis que la route se poursuit dans la nuit universelle.

Le sens fut donné dès le premier mot, le cours d'eau simplement s'enfle au fil du temps et inonde peu à peu les espaces laissés incultes par la précédente crue. Rien ne peut arrêter le geyser du vocabulaire. Ainsi va la littérature, ainsi va la poésie. Le hasard des rencontres charnelles ou mythiques en alimente le cours, parfois à la surprise même de celui qui écrit.

Un jour, un universitaire de talent, ermite derrière sa table embarrassée réalise en un éclair les étranges filiations tissées dans le secret d'autres bureaux ou bibliothèques. Il reconstitue le puzzle, il découvre des amitiés insoupçonnées. L'évidence saute aux yeux. Le voici à son tour gagné par l'alchimie, sautant dans le bac qui le mène, lui et son lecteur vers des rives inexplorées.

L'écriture est ce fil d'Ariane qui, en quelques sortes, nous rassure quant à notre propre continuité. Verlaine, Rimbaud, Lautréamont, Mallarmé, Jaccottet, Baudelaire ou Ponge sont le résultat de ces intimes rencontres entre un être existant et le fantôme de ses prédécesseurs dont la main transpire entre les lignes abandonnées au rayon d'un libraire. L'écriture se pare de ces subtiles atours savamment tissés au cour de l'humanité.



Xavier Lainé
10/2003