Exigence : Littérature



Publicité

Exigence: Litterature
      ACCUEIL
      Rechercher
      Anciens éditos
      Réagir
      La théorie
      Vos Textes
      Bibliographies
      Concours et Prix
      Manifestations
      Vos publications
      Espace Critiques
      Livres en ligne
      Devenez Critique
      Liens
      Lettre d'info
      Recommander
      Mon Libraire
     


Corps

Une quête de vérités
À propos de G.I. Gurdjieff,
Rencontres avec des hommes remarquables,
éditions Rocher/Littérature



Au début, au début je reste sur le seuil, déçu du style un peu désuet, de la narration approximative. Gurdjieff ne m'entraîne pas tout de suite là où je pense devoir aller.

Mais sans aucun doute est-ce son projet: ne pas nous laisser aller où nous pensons aller, mais où nous devons aller.

Et peu à peu s'opère la magie: il nous entraîne, d'aventures rocambolesques en quête initiatique, là où nous ne pensions pas pouvoir être: vers une manière d'être à l'ouvrage dans le détachement.

Car il en faut du détachement pour quitter la route ordinaire, ne pas suivre ce que le monde prétend remarquable, se forger sa propre idée, son propre parcours, sans cesse à refaire, à réinventer, à reprendre, au gré des aléas de l'histoire.

Moshé Feldenkrais avait, il paraît, les livres de Gurdjieff dans sa bibliothèque, il se serait inspiré de cette quête perpétuelle entreprise par les "Chercheurs de vérité".

Peter Brook a mis en scène ces "Rencontres avec des homme remarquables". Fallait-il le dire: Gurdjieff est au carrefour de bien des existences. Comme si la sagesse accumulée ne pouvait se distiller qu'au hasard de rencontres, à la faveur d'un simple échange sans importance.

Que serait la philosophie de cet homme qui semble avoir marqué tant de contemporains, et qui pourtant reste méconnu, classé parmi les ésotériques? Justement sans doute est-ce le secret: voici un être dont la philosophie se conjugue au rythme de sa curiosité. Attacher de l'importance à ce qui guide nos pas, sans se laisser détourner par les contraintes du monde, chercher au plus profond de soi, la force et les moyens de cette quête inépuisable: quête de notre humanité, de notre "humanitude".

D'entrée le décor est planté: "Seul peut être appelé remarquable l'homme qui se distingue de son entourage par les ressources de son esprit et qui sait contenir les manifestations qui viennent de sa nature, tout en se montrant juste et indulgent envers les faiblesses des autres".

Ne sont donc pas remarquables les êtres portés au sommet de la société, mais ceux qui, dans l'ombre, travaillent à l'approfondissement de l'esprit humain, parfois dans la solitude la plus extrême, et sous les quolibets de la société médiatique.

Les rencontres s'égrènent donc, toutes aussi fascinantes; on traverse sur les pas de Gurdjieff, les déserts de l'Asie centrale, on rencontre des califes incroyables, des moines de la plus grande sagesse, perdus au fond de vallées interdites. Sa quête le mène aux carrefours de toutes les religions, de toutes les croyances, de toutes les philosophies. Le jeune homme qu'il est alors, s'en imprègne, boit à la bouche des sages la nourriture qui peu à peu le transforme lui-même en cet homme remarquable, lui-même au carrefour de multiples rencontres avec des hommes et des femmes qui le rejoignent, puis le quittent, pour mieux revenir encore. Ainsi en est-il de ses "Chercheurs de vérité", sorte de secte hétéroclite aux contours mal définis, à la philosophie indéfinie. J'ai dit secte, mais il faudrait revenir à ce que ce mot veut dire.

J'ouvre donc le dictionnaire historique de la langue française, et je note:

"Secte n. f., réfection d'après le latin (v.1316) de secte (v.1155), sete (déb. XIIIème s.), est emprunté au latin secta "manière de vivre", "ligne de conduite politique" et "école philosophique" puis "religieuse". Ce mot dérive de sequi "suivre", au propre et au figuré.

Secte a d'abord eu le sens de "doctrine religieuse ou philosophique", puis celui de "compagnie, suite" (v. 1200), encore relevé en 1611 et qui a disparu. [...]

Par influence probable du latin sectio [...] Et du supin sectum, de secare "couper", sete (v. 1230), secte (1525) désigne un groupe constitué à l'écart d'une Eglise pour soutenir des opinions théologiques particulières, appliqué aux protestants (1525, secte luthérienne). Le mot se dit pour "coterie, chapelle", aujourd'hui avec une valeur péjorative; faire secte "se distinguer par des opinions singulières" (fin XVIème s.), sorti d'usage, relève aussi du sémantisme de la séparation. Secte reprend au XVIIème s. Un sens latin qui correspond à école "groupe de personnes qui professent la même doctrine" (v. 1530), d'emploi littéraire aujourd'hui. Récemment, le mot, sous l'influence de l'anglais sect, désigne des organisations fermées, organisées, exerçant une influence psychologique forte sur leurs adeptes et se réclamant d'une pensée religieuse ou mystique étrangère aux grandes religions constituées."

Il est bon de revenir à la définition, à la lettre, de ne pas se laisser détourner du sens par l'utilisation abusive des médias contemporains. Au sens de leur quête philosophique, les "Chercheurs de vérité" de Gurdjieff sont une secte, un groupe d'hommes et de femmes qui cherchent ensemble à renouveler leur lien avec la pensée humaine en se nourrissant des mystiques et des croyances les plus lointaines, quitte à se trouver hors du champ de la modernité.

Gurdjieff voyage donc, et, de rencontre en rencontre, construit une philosophie de l'existence capable de le mener aux confins de la connaissance, à la source de toute religion. Il mène des recherches archéologiques dans les déserts d'Asie centrale, argumente avec des moines soufis, rencontre des théologiens des églises arméniennes. Chaque rencontre le mène un peu plus loin dans sa soif de savoir, aiguise davantage sa curiosité.

Puis vint Ekim Bey.. Grudjieff a alors expérimenté le Hatha Yoga, suivi des régimes alimentaires purificateurs divers et variés, a construit son équilibre corporel sur diverses croyances, pliant son corps aux aléas de sa pensée. Ekim Bey vient remettre en cause tout cet équilibre. Renversement mais éclairant au demeurant. Et tout à coup on comprend que Moshé Feldenkrais ait lu ce livre, qu'il ait trôné en bonne place dans sa bibliothèque. Car Ekim Bey invite Gurdjieff a une profonde réflexion sur la nature du lien du corps et de l'esprit. Il l'invite à plonger dans les profondeurs de son corps pour mieux se connaître et découvrir l'équilibre propre de son organisme. "Pour maintenir un juste équilibre", dit-il, "il vous faut avoir une entière connaissance de votre organisme". Gurdjieff, bien sûr, se jette immédiatement dans la conversation, cherche à approfondir la pensée de Ekim Bey. Celui-ci la précise: "C'est seulement si vous connaissez chaque petite vis, chaque petit rouage de votre machine, que vous pouvez savoir ce que vous devez faire". Une clé est livrée. Reste à s'en saisir, et à explorer, à comprendre, sans pénétrer dans une élaboration intellectuelle de l'être mais pour entrer dans son intimité, en découvrir l'essence, saisir le fil conducteur de chaque existence particulière, au-delà de toute représentation dogmatique de l'être somatique.

Peu à peu s'avance l'idée. L'idée qui grandit au fil de l'existence, et de l'expérience. Que suis-je aujourd'hui sinon la somme de ce que je fus, le résultat de ma propre histoire.

Gurdjieff peu à peu, au fil de son errance vient s'installer en France où il reçoit du monde, se taille une réputation d'homme de sagesse, se voit aussi au nom du glissement sémantique de la notion de secte accusé. Rien n'y fait, il poursuit sa route, en butte aux difficultés d'argent, mais son expérience lui a appris à se sortir des mauvais pas.

Chaque expérience le fait avancer vers un plus grand savoir. Il enseigne. Parmi ses élèves on compte Katerine Mansfield, René Daumal, Louis Jouvet, et le treizième Dalaï-lama. Il organise des spectacles dans lesquels le public ne regarde que le spectacle quand Gurdjieff y met toute une philosophie. Il compose la musique de ses ballets... Tout contribue à cette ouverture vers la connaissance, une connaissance venue des profondeurs.

Car il ne s'agit pas seulement d'accumuler du savoir, il s'agit de comprendre. Car "seule la compréhension peut mener à l'être. Le savoir, par lui-même, n'a qu'une présence passagère: un nouveau savoir chasse l'ancien, et en fin de compte, ce n'est que du néant versé dans du vide." Ne pas se contenter du savoir, aller vers la compréhension des choses, et en particulier passer par la compréhension de soi, pour acquérir une certaine compréhension des choses. On comprend qu'une telle philosophie ait pu choquer ses contemporains, on comprend aussi l'influence qu'il a pu avoir sur un certain nombre d'entre eux, dont la quête pouvait rejoindre les préoccupations de Gurdjieff.

"La compréhension résulte de l'ensemble des informations intentionnellement acquises et des expériences personnelles. Tandis que le savoir n'est que de la mémoire automatisée d'une somme de mots appris dans une certaine suite". Il ne s'agit donc pas de fuir le savoir, mais de le relativiser, de le soumettre à l'expérience vécue pour mieux en tirer la compréhension.

Gurdjieff meurt en 1949, dans une indifférence quasi générale, sauf le discours de l'architecte Franck Lloyd Wright qui déclare: "Kipling a dit une fois que ces jumeaux - il entendait l'Orient et l'Occident- ne pourraient jamais s'entendre. Mais dans la vie de Gurdjieff, dans son œuvre et dans sa parole, il y a une philosophie, sortie des profondeurs de la sagesse de l'Asie, et il y a quelque chose que l'Homme d'Occident peut comprendre. Et dans l'œuvre de cet homme et dans sa pensée - dans ce qu'il a fait et dans la manière dont il l'a fait - l'Occident rencontre vraiment l'Orient."

Ainsi disparaît celui dont la philosophie pourrait se résumer par cet aphorisme: "vivre, c'est concilier l'utile pour les autres et l'agréable pour soi-même".

Plus tard, bien plus tard vint Peter Brook qui mit en scène ses "Rencontres avec des hommes remarquables", mais le silence et le mystère demeurent épais autour d'un homme qui marquât mystérieusement son époque, et influençât bien des pensées, au-delà de ses propres élèves.

Xavier Lainé
La Burlière
Ferrage de Guilhempierre
Manosque
Février 2004