Exigence : Littérature



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Aborder aux rives hyperboréennes de nous-mêmes

Aborder aux rives hyperboréennes de nous-mêmes

à propos de Nichita Stanescu, Onze élégies, éditions L’arbre à Paroles, collection Monde latin.

 

De lui rien ne transparaît sinon son apparence d’humain. Et quand on plonge à l’intérieur, c’est pour y découvrir un monde que tous ignorent. On n’a pas assez d’yeux pour en faire le tour, pas assez de doigts, pas assez de quant-à-soi. On erre.

Sous la plastique de l’être quelque chose vibre qui nous atteint parce qu’il est le miroir de notre âme. Et quand il parle, c’est avec nos mots, ceux qu’on aurait aimé dire et qui ne sont pas venus, ou trop tard.

Ce que nous ne savons pas faire, c’est pénétrer cette enveloppe charnelle et voir avec lucidité ce qu’elle nous cache de nous-mêmes. Entrer sous l’écorce jusqu’au vertige; en parcourir les plus infimes détails sans cesse en mouvement.

Plongée vertigineuse dans l’être aux dépens du paraître, dans l’être là où il ne peut se cacher derrière les apparences qu’il veut bien se donner.

Car nous nous arrêtons, n’est-ce pas, dès lors qu’il faut rompre les amarres et appareiller vers des rivages aussi inconnus, qui nous montrent dans notre crue nudité, sans fard, sans fioritures. Nous n’aimons guère apprendre à nous connaître, car notre réalité parfois nous fait peur. Nous n’apprécions pas d’être démasqués.

Le poète, quand il ne nous invite pas à plonger dans nos racines terrestres, nous propose d’entrer en nous-mêmes, non pour nous vomir, mais pour boire à la source de nos errements. Il nous invite à ce voyage qui commence au-delà de nos chairs. Et nous voyageons avec Lui. Qui est-il? Nul ne sait sinon l’auteur de ses jours, de ses mots.

 

“Lui, il commence par soi et finit

par soi. Ne l’annonce aucun nimbe, aucune queue

de comète ne le suit.

 

De lui, rien ne perce au dehors;

c’est pourquoi il n’a de visage

ni de forme. Il ressemblerait en quelque sorte

à la sphère,

qui a le corps le plus plein,

enrobé dans la plus étroite peau possible.

Mais il n’a même pas

autant de peau que la sphère.”

 

Suivons le guide donc, bienvenue en ce monde surréel où le corps se transcende , où tout devient matière et s’évapore en autre chose d'indéfinissable. Mais c’est de nous mêmes que jaillissent les divinités. Nous voici aux prises avec nos dieux tutélaires, ceux qui prennent la place de nos manques, ceux qui nous font sentir nos absences. Car, “dans chaque creux d’arbre on mettait un dieu.”

 

Pour oublier on s’endort et puis on se réveille. Sortir des songes n’est pas chose aisée, mais voici que notre regard nous porte au-delà de notre séjour onirique. Le réel et l’imaginaire se confondent et se donnent la main pour nous convier au voyage. Nous avions cru un instant pouvoir échapper à notre condition d’homme. Nous croyons si souvent pouvoir lui échapper, n’est-ce pas? Mais quand enfin nous imaginons pouvoir y parvenir, nous retrouvons notre incarnation première, nous revenons à ce que nous sommes.

 

“Je retombais à l’état d’homme

vite, jusqu’à me heurter

à mon propre corps, douloureusement

surpris de le posséder.”

 

Notre enveloppe charnelle serait-elle donc cette prison, cette punition d’exister, ou de tendre à sublimer notre réel si misérable? Ne serait-elle que condamnation à l’éternelle souffrance de ne jamais parvenir au divin que nous appelons de nos incantations perpétuelles?

Nous voici soumis à souffrir de ce partage entre notre être viscéral et le réel que nous percevons. L’un et l’autre se mènent en nous-mêmes une lutte sans merci. Ils nous brûlent de leur lutte constante, ils nous condamnent à d’éternelles souffrances.

 

“Mais partout en moi, il y a des bûchers

En attente

Et d’amples processions sombres

Avec un nimbe de douleur.”

 

Nous voici brûlés à notre propre flamme, tentés de revenir au réel, mais un réel qui nous rend aphasiques, sans voix, muets devant notre destinée. Que sommes nous pauvres humains, avec notre prétention à défier le monde? Que sommes nous sinon la preuve irréfutable de notre partage entre nos rêves et le réel que nous touchons de nos mains, que nous voyons de nos yeux? Partagés que nous sommes, il nous faut la douleur pour exister. Nous avons tout, pourtant,

 

“Tout pour embrasser,

minutieusement, tout,

pour tâter les paysages innés

et pour érafler

jusqu’à sang

d’une présence.”

 

On entre alors de plain-pied dans le chant des origines. On retrouve, dès l’élégie huitième, le chemin qui nous relie à la mémoire ancestrale, nous plongeons dans l’océan onirique de nos origines; c’est lui qui nous porte aux confins du poème. On ne lit pas, on dévore, un flot constant nous emporte, et derrière les mots, derrière nos maux, se dresse la fresque hyperboréenne de nos origines. Nous voici en des temps de glaciation, soumis à la révélation troublée d’un univers sans limite, sans contraste. Nous avançons en aveugle à la recherche de nous-mêmes. Nous ne nous rencontrons jamais. Tant que nous séjournons en nos hivers, nous ne nous rencontrerons jamais.

Il nous faut pour cela aborder aux rives du printemps, nous laisser conduire enfin au contact charnel avec la terre. Y déposer notre enveloppe, en humer toute la fraîcheur, la tendresse, et rejoindre Nichita Stanescu:

 

“S’appuyer sur sa propre terre

quand on est semence, quand l’hiver

liquéfie ses longs os blancs

et que se lève le printemps.

 

S’appuyer sur son propre pays

quand, homme, on est seul, qu’on est ravagé

de non-amour

ou simplement lorsque l’hiver

se décompose et le printemps

meut son espace sphérique

pareil au cœur,

de soi-même vers les marges.

 

Entrer nettoyé dans les travaux

de printemps,

dire aux semences qu’elles sont semences,

dire à la terre qu’elle est la terre!

 

[...]

 

Etre semence et s’appuyer

sur sa propre terre.”

 

Merci, poète, de nous conduire en tel territoire, merci pour le rêve et l'insondable luminosité du poème. Que deviendrions-nous si vos mots, poètes, ne venaient nous chanter notre berceuse avant que d’aborder au territoire des songes. Chaque poème tend à nous rendre plus humain, c’est notre ultime libération.

 

Xavier Lainé

La Burlière, Ferrages de Guilhempierre, Manosque

30 avril 2004