Exigence: Litterature

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Littérature française

Suite...



Chère Irma,

Je dois vous dire tout de suite, mais vous l'aurez remarqué, que toutes ces polémiques, moi, ça m'amuse beaucoup en fait, et que bien sûr, il m'arrive de jeter de l'huile sur le feu, même quand cette huile n'est pas tout à fait la mienne, ainsi Sollers.... Mais j'apprécie le débat, et sans huile, pas de débat n'est-ce pas, ou plutôt pas de commencement ? C'est une façon de commencer peut-être. Vous excuserez mon ton parfois, je l'espère. Ce sont quelques vieilles réminiscences mais chacun le sait, on n'écrit jamais à partir de rien, mais à partir de toute la littérature qui existait avant. Ainsi, Angot, la pauvre, a de vieilles réminiscences de Proust, Joyce et Beckett. Elle aurait pu faire mieux quand même. Que ces auteurs de boulevard...

Proust écrivait depuis Schopenhauer, Duras depuis Proust, Angot depuis Duras, et donc, tout ce qui a déjà été dit... se transforme, évolue. Albertine devient Lol, impossible à être, centre fuyant de l'oeuvre qui se dérobe sur le corps nu de l'écrivain, Lol/Angot, même chose. Angot, sa faute, le nom de l'autre, ce pseudonyme qui ne la nomme pas elle, qui ne parvient pas à le faire, ne la rejoindra jamais elle le sait, c'est sa force. Pour détruire Angot (celle qui parle dans les livres, cette voix), il suffit de ne pas la lire. Oui mais voilà quel personnage cette Angot ! " Buffy-Angot " donc, nouvelle appellation, nouveau renvoi de la réception.

Je me rangerai du côté de " l'oriented criticisme " et du côté de Derrida, dans la critique de la réception et donc de tous ces discours qui, comme le dit Penvins, sont passionnants, et surtout nous dévoilent ce qu'il en est de la question littéraire. C'est réussi, ce me semble, une parole tourne. J'espère qu'elle empruntera tous les détours possibles pour peut-être que l'un d'entre nous, dans l'un d'entre eux, aperçoive quelque chose, un éclat de lumière dorée. Que ce soit n'importe lequel d'entre nous, comme le dit Réda, peu importe, nous aussi nous nous répétons sans cesse, et nous répétons les autres, mais c'est dans cette répétition que ça commence il me semble.

Evidemment chère Irma, Proust est l'auteur du XX° siècle par excellence (s'il ne devait y en avoir qu'un bien sûr), et mes remarques sur son intérêt pour les costumes et les robes ne sont là que pour démystifier le bonhomme, mon Dieu, et parce que ça m'amuse. Donc : de l'huile, vous m'excuserez. Ne pas tout prendre à la lettre.

Mais parler des " auteurs de Saint-Germains " tout cela... relève aussi du potin, comme l'attrait des robes pour Proust, non ? Ca relève du néant, du rien à dire en fait, qui nous arrive aussi, à nos moments perdus. Dire qu'Angot ou Houellebecq sont des auteurs à la mode (c'est-à-dire à succès) aussi, ça n'a rien à voir avec de la critique. C'est une jolie prouesse, qui m'a plu je dois l'avouer, mais ce n'est plus de la critique, c'est déjà autre chose. Une prouesse d'écrivain peut-être. Il faut le prendre comme un compliment même si nous ne sommes pas d'accord. Disons que de ce " pas d'accord ", il faudrait faire quelque chose.

Le reste, le néant de la pensée, ce vide qui nous fait trop avancer ou avancer trop vite, c'est le désir, la passion, quelque chose comme l'envie aussi parfois. De faire jouer le factice.

Donc : faire jouer le boulevard Saint-Germains, faire jouer le lieu d'une pseudo-rupture (que vous analysez ainsi), le lieu où ils prétendent que ça se passe, le faire jouer comme un théâtre de guignols, de cadavres morts. Mais en fin de compte, on s'en fout, pardonnez-moi, cela n'a rien de personnel. Si Hugo et Voltaire avaient vécu à notre époque, ils feraient sans aucun doute les plateaux télé ! CQFD. Cela n'empêcherait pas que des gens comme Valéry ou Mallarmé écrivent dans leurs cités de verre... Vous voyez, tout cela est intemporel, et se passe " réellement " dans un autre espace, la question littéraire ne se débat que dans les lettres. Bobin/Angot, très différents mais sur quel point de la littérature ? Le premier qui refusent d'expliquer sa démarche, la seconde qui en fait trop, on s'entend. Mais nous, les bars où ils boivent, les salons où ils fument, les librairies qu'ils fréquentent, ça ne doit pas nous intéresser, excusez-moi.

Quant à la relation au " réel ", on n'écrit jamais sur rien, je me répète. Penvins le dit très bien, l'écriture est l'espace du non-dit, en fin de compte, le lieu où ce qui a déjà été vu, et peut-être trop, où ce qui a été trop effacé par l'habitude de voir se redit, se répète, et se révèle parfois autrement, en raison de cette façon dans parler peut-être.

Parenthèse sur Duras : elle est devenue la bête noire de la littérature non pas en raison de ce qu'elle écrivait, mais à cause de son engagement dans la vie, parce qu'elle allaient parler aux gens, dehors. Elle parlait du racisme, elle parlait du " réel " qu'elle voyait très bien je crois, et moi c'est cette voyance que je trouve fabuleuse, car elle est très simple, si simple en fait. Je pense : ça lui échappait, il fallait à tout prix qu'elle parle, qu'elle dise ce qu'elle voyait. Elle écrivait dans Libé, le Nouvel Obs., etc. Elle ne pouvait pas faire autrement pour une cause qui définissait tout ça, une cause innommable, totalement indicible, personnelle, et dont on se fout, parce que vous le dites très bien, le " réel " qu'on attend est autre que celui qu'on connaît trop bien, on voudrait qu'on nous propose autre chose que cette sorte de marée qui s'en va pour revenir sans cesse, presque la même. On attend quelque chose qui ne viendra jamais cependant, l'ouverture sur un monde autre, etc. etc. Anywhere bref out of the world, mais est-ce seulement possible. Dans ce presque pourtant, je crois moi que quelque chose se passe. Nous n'en sommes qu'à l'enfance de l'écriture, nous n'en sommes encore qu'aux châteaux de sable.

Le problème donc selon vous c'est l'exposition, moi je trouve que le problème est ce qui est exposé. Notre désaccord. A partir de ce désaccord, avancer peut-être. Mais pour avancer, comme dirait Beckett, il faut parler.

Et alors donc : qu'elle parle puisqu'elle ne peut s'en empêcher. Cependant. Oui Irma, je parle de " réel " (non pas du " réel " qui par essence n'existe pas. Comme Dieu n'est-ce pas ? Ca ne nous empêche pas de nous dire que c'est la plus belle chose, Dieu, qu'on ait pu inventer, la plus magnifique. Et que rien ne viendra remplacer ça, rien ne nous sauvera du désespoir qu'il n'existe pas, sauf la joie, peut-être, sauf le Gai désespoir.)

Aucun livre ne peut parler du " réel " mais tous tentent d'en reconstituer l'image, en soi, qui parle. Tous reconstruisent : L'événement a toujours lieu deux fois : une fois dans la vie, une fois dans l'écrit. (M.D.)

Le " réel " donc, n'est qu'une projection de l'imaginaire, ce n'est qu'un leurre, et dans ce leurre quelque chose pourtant parle de l'homme. Quelque chose comme une vision maladroite et très fragile, ne souffrant ni l'explicitation ni rien qui soit en rapport avec le savoir. Et hors le moi je crois, bien plutôt dans le ça, qui n'est jamais à nommer, lui, du moins directement. La littérature c'est ça : un certain rapport du sujet au langage. Et c'est tout. Mais dans ce tout quand même, un espace est ouvert, que personne ne refermera jamais. L'écriture là dedans, qu'est-ce que c'est ? Un lieu de passage entre l'extérieur et l'intérieur (et vice versa), entre la vision et sa reconstitution, dans un déplacement infini et personnel du signifiant. On comprend que le livre ne peut jamais être qu'un écran. Comment oser prétendre le contraire de quelque livre que ce soit ?

Le " réel " lui, n'est jamais que le signe de quelque chose que je suis capable d'apercevoir et qui est peut-être différent chez un autre, qui peut peut-être prendre une forme différante chez un autre.

Dans tous les cas, écrire c'est toujours projeter le " réel " et donc le déplacer, le mettre à distance. Oui le livre, la littérature. La littérature n'est que ça en somme, un rétablissement du silence sur tout le bruit du monde, par une vision du " réel ".

Toute écriture n'est qu'une déconstruction au sens donné par Derrida à ce terme, à savoir que le texte ne reste jamais qu'au bord de ce qu'il souhaite dire (on repense ici à Proust), et que le labyrinthe, l'écriture labyrinthique (dont vous parlez) est l'écriture.

L'écriture ne peut être autre chose que ça en somme, tourner autour d'un point, d'un mot absent, qui résumerait tout (Dieu par exemple) mais qui manque. Ecrire c'est tenter de réorganiser le " réel " autour de ce point manquant. Comme Sarah le dit si bien : Récit religieux. Tout récit n'est-il pas religieux ? Toute écriture n'est-elle pas de dimension eschatologique ?

Donc évidemment, je ne lis (ou crois ne lire) que ce qui parle de l'image que j'ai en moi du " réel ". D'où : le goût et le goût des autres, qu'il faut que je comprenne si je veux pouvoir parfois les rejoindre. Mais est-ce possible, là encore : parions. Que de nos différences, que de l'altérité, que de ces regards autres, quelque chose se dégage.

Je ne peux pas vous dire que je ne choisis pas mes lectures, ce serait franchement ironie, non ? Mais j'essaie de les forcer, de les contraindre aussi, et parfois après avoir tant peiné à entrer dans l'image du monde qu'on me donne, après avoir rencontré le dehors qui m'excluait totalement, parfois, je comprends, je vois et j'entre enfin. Tout ce que Proust nous a appris : que je ne rejoindrai jamais l'autre si je ne lui parle pas de ma souffrance de vivre, et de ma propre insignifiance, si je n'accuse pas réception de cette insignifiance, si je n'accepte pas de faire en moi le deuil de mon narcissisme. (Et dans ce sens Proust a réussi dans un ultime effort de Survie à entrer en communication avec les autres, par l'écriture, n'ayant jamais pu dire, n'ayant jamais voulu dire son drame personnel, n'ayant jamais pu le faire dans le " réel ", il le fait dans un jeu de miroirs, il le fait dans la recherche, dans l'exploration par la mémoire par nature déformante, dans ce que Gilles Deleuze appelle la " quête ", je ferme la parenthèse). J'arrête ici. Si vous êtes disposée à continuer cette discussion...

Amitiés aux liseurs, et aux railleurs.

Frédérique R.


REPONSE D'IRMA