Exigence: Litterature

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Littérature francophone

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Frédérique,

Bon j'arrête momentanément de grignoter du bout des lèvres les faméliques côtes levées des dandys mâles et femelles qui plastronnent dans le littéraire et j'arrive au bifteck - ne serait ce que pour ne pas tourner en bourrique.

Nommer. Qu'est-ce que j'entends par nommer? Qu'est que je veux dire lorsque je dis qu'un romancier cherche à nommer?

Je prends Alain Rey qui traîne sur ma table et je farfouille dans son grand œuvre Le Robert dictionnaire historique de la langue française pour trouver le mot NOMMER. Non pas parce que je ne sais pas ce que veut dire nommer mais plutôt pour nommer mon nommer.

Bon j'y suis : tome deux.

NOMMER est issu, sous la forme nomner (v. 980) du latin nominare " désigner par un nom ", " citer ", " proposer pour une fonction ", dérivé de nomen.

Désigner par un nom, ne m'intéresse pas vraiment puisque je n'enquête pas sur le nom (issu v. 881 du latin nomen " dénomination ; titre ". Je laisse tomber.

Alors je continue. Et je passe à citer.

Citer est emprunté (XIII e siècle - XIVe siècle) au latin citare, usité à l'époque républicaine dans la langue politique [……] Aucun vif argent pour mon propos. Moi, la politique… passons.

Alors je continue toujours dans la notice de citer et là j'aperçois que le verbe a le sens étymologique de " mettre en mouvement ", " exciter, provoquer " et, dans la langue rustique, " pousser, produire. C'est la forme fréquentive généralisée de ciere, cire " mettre en mouvement " d'où " faire venir, appeler, invoquer ". Seigneur! mettre en mouvement, exciter, provoquer, pousser, produire, faire venir, appeler, invoquer. Je l'ai presque. Un écrivain c'est quelqu'un qui met en mouvement, qui excite, qui provoque, qui pousse, qui produit, qui fait venir, qui appelle, qui invoque : l'écriture. Tout à fait ça. Ça l'écriture dans le comment ça se passe avec les mots. Sauf qu'il me manque quelque chose ! Continuons.

Je me reprends car il me reste à zieuter proposer pour une fonction. J'y vais.

Proposer est emprunté, avec francisation d'après poser (v. 1120) au latin proponere, de pro " devant " et ponore " placer devant les yeux, présenter " et au figuré " (se) représenter mentalement " … Dès le XIIIe siècle proposer correspond aussi à " s'offrir " suivi d'un nom concret ou abstrait. Je retiens placer devant les yeux (intéressant) tiens se représenter mentalement (ça se promène dans l'imaginaire et dans le symbolique) et s'offrir (alors là c'est commun à nous deux le romancier s'offre et moi lectrice je m'offre à lui). Mince alors!

Il me reste fonction. Je suis un tout petit peu déçue, il me manque quelque chose. Je ne m'attends pas à grand-chose avec ce mot fonction, mais sait-on jamais.

Je lis : fonction est emprunté d'abord sous la forme simplifiée funcion (1370) puis récemment par réemprunt fonction (1566) au latin classique function " accomplissement, exécution ". Accomplissement drôle de mot tout de même, inaccomplissement, inachèvement, inachevable je comprendrais mais accomplissement, vraiment un drôle de mot. Il ne sert à rien ce mot ou a pas grand-chose dans le fond. Je le laisse là. Je passe à exécution. Exécution c'est tout à fait ça : mise à mort. Ce que j'attendais, il me le fallait sans ça, ça n'aurait pas été ça.

Bon je n'ai plus besoin de monsieur Rey je le range sur la table. Et je réfléchis un peu et je me dis que nommer, je l'expliquerai en disant tout ça.

En disant qu'un écrivain nomme quand il met en mouvement, quand il excite, quand il provoque, quand il pousse, quand il produit, quand il fait venir, quand il appelle, quand il invoque, quand il place devant les yeux, quand il s'offre, quand il fait une mise à mort.

Voilà ce je dirai à Frédérique.

Et qui plus est je vais en rajouter un peu et dire que l'écrivain qui nomme m'amène moi lectrice au bord de l'abîme, au bord de la folie, au bord du miracle. Et je vais même lui dire un secret pour l'embêter un peu, je vais lui dire que le livre marquant de mon adolescence c'est Les mille et une nuits et que Schéhérazade raconte des histoires des tas d'histoires pour éviter la mise à mort. Et ses histoires elle les raconte à quelqu'un. Raconter des histoires c'est aller vers l'autre c'est la séduction, c'est le désir à l'état pur. Schéhérazade, elle est comme nous elle raconte, on le fait tous toujours et toute notre vie. On se fait raconter des histoires et on en raconte parce qu'on ne peut pas s'empêcher d'en raconter et de s'en faire raconter. On ne peut pas vivre sans ça. Impossible. On mourrait. Dire le contraire c'est du chiqué. Moi j'aime bien les romanciers, ce sont des Schéhérazade des ténèbres. Ceux qui nomment, s'entend. Les vertigineux!

Irma Krauss