Exigence: Litterature

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Littérature

Le point de vue de Frédérique


Chère Irma,


Merci de nous donner votre point de vue sur la littérature, et ainsi, d'ouvrir un débat exigeant. Je ne suis pas d'accord avec vous, et je ne répéterai pas les propos de Penvins auxquels je crois, sinon que ferais-je ici ? Mais je pense avoir compris que vous vous plaignez des auteurs « commerciaux », et derrière eux de leurs éditeurs : A.M., D., L. Mais les français sont loin d'avoir le monopole de la littérature de gare. Vous oubliez les plus forts en ça : M.I. Clark, S. King, B.T. Bradford ne sont pas des noms français. Les nôtres sont quand même moins forts en ça (manque de pratique ?).


Une première chose me choque, une première contradiction dans vos propos : pour parlez de Proust comme du plus grand écrivain du XX° siècle, et ici la raison vous garde, je le crois. Mais vous dites sans en saisir le paradoxe :


On ne peut s'approprier que ce que l'on peut nommer.


Cela me donne des frissons. Mais peut-on encore nommer ? Et surtout : de quoi voulez-vous que l'on s'approprie si ce n'est de la parole elle-même ? De quoi Proust s'est-il emparé ? De rien, et peut-être sa plus belle oeuvre est de n'avoir jamais rien saisi. Son propre portrait n'existe pas, ou alors dans le regard des autres, et dans le miroir qui reflète un autre (Albertine, Charlus, Saint-Loup...)


Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, ou plutôt j'ai peur de comprendre que vous attendez un discours et non un texte, non une expérience, que vous recherchez la cohérence, la conformité en somme, le message. Et que faites-vous de Beckett ? Mon Dieu, cela me fait peur... Vous parlez de Houellebecq, je vous suis mais vous n'osez pas citer Angot. Moi je trouve que la littérature ne s'est jamais mieux portée. Idem pour le théâtre. Vous regrettez les anciens en sommes, vous n'aimez pas le nouveau tour de la littérature, mais il est normal et sain qu'elle dérange, et qu'elle rompe, qu'elle se cherche. C'est là son seul but.


L'écriture de la littérature n'est pas un discours, il me semble que tout cela est fini. Depuis un siècle au moins, depuis toujours peut-être, sans qu'on le sache vraiment. C'est fini en tous cas, on ne peut plus raconter d'histoires, on ne peut plus mentir aux gens, leur faire croire que les écrivains comprennent le monde, qu'ils peuvent le toucher. Ce qu'ils comprennent parfois, c'est autre chose. Alors certes, ils témoignent, ils rapportent et même ce qu'ils ne parviennent pas à saisir, mais de façon déformée, par leur regard bien sûr, c'est une traduction qu'ils nous donnent, et donc c'est dans une autre langue, ce n'est pas le « réel ». La littérature est un panneau dressé contre le réel. Quand je parle d'Angot comme miroir, il ne faut pas le prendre à la lettre, bien sûr.


L'écriture de la littérature est autre chose que de nommer des choses pour faire avancer un lecteur. C'est autre chose. Ca peut être une arme, oui comme dans le cas de La Fontaine, de Neruda, de Genet. Il n'en demeure pas moins que les livres ouvrent un monde, mais certainement pas celui-là que nous vivons, pas totalement, car totalement c'est impossible. Il faut des regards comme celui de Houellebecq et comme celui d'Angot, mais avouez que ce qu'ils nous disent les dépasse eux-mêmes, et que c'est grâce à ce dépassement que nous pouvons vivre et remuer dans le livre, que nous pouvons y errer à la recherche de notre propre réponse au monde.


La littérature n'a de sens que si elle dépasse le cadre étroit d'une société dite. Sinon de toute façon, elle s'oublie, on l'oublie. On adore Céline non pas tant pour le témoignage qu'il apporte que pour son style, pour sa recherche langagière, pour ce coup de poing qu'il donne dans la langue, la défaisant de tous ses oripeaux et en dégageant ce qu'il y trouve : le langage de l'autre il le prend. Ce n'est pas le sien qu'il parle, mais celui d'un autre. Là est ouvert quelque chose. Idem pour Genet, idem pour Duras.


Penvins a commencé a redresser la liste des expériences littéraires les plus importantes du siècle passé. J'ajouterai : Beckett, j'ajouterai Artaud, j'ajouterai Claude Simon quand même encore en vie lui aussi !!! J'ajouterai Camus, etc etc. Pour celui à venir et encore à faire, nous ne pouvons pas dresser le bilan bien sûr, ce n'est pas à nous de parler d'Angot, sauf pour dire que sa littérature existe, et que quand même : qui est plus proustien qu'Angot aujourd'hui ? (à part Claude Simon, mais l'âge...) Il y a Bobin, il y a Oster, Detambel et Echenoz, il y a Sollers, et je ne cite pas tous ceux qui écrivent bien sûr, mais il y en a ! Citons en silence tout ceux qui font rupture, qui dérangent par leur littérature, et je pense que nous ne serons pas loin d'une première esquisse de tableau (encore maigre, mais on commence à peine un nouveau siècle). Citons les poètes : Jaccottet, Bonnefoy, Réda quand même...Et hier : Valéry, Char, Breton, Apollinaire, Ponge.


Non, la littérature n'est pas moribonde, elle est bien vivante, et si vous saviez ce que l'on manque cruellement de penseurs pour penser tous ces textes encore mal lus, mal compris, mal interprétés, les couloirs des universités se dépeuplent. Quelle en est la cause ? Aux Etats-Unis, foule d'étudiants travaillent sur nos auteurs et non des moindres. Nous, nous ne savons plus lesquels choisir, alors on prend les valeurs sûres, celles qui sont enseignées, mais cela est dû au fait qu'on ne sait où donner de la tête.


Donc moribonde ? ou regard moribond ? Ou choix de lecture moribond ? La mondialisation est le vrai problème, l'argent, la concurrence commerciale. Mais l'écriture, la littérature se fout de tout cela, elle est asociale, elle ne fait pas vendre ou très peu, et quand elle le fait, il y a miracle. Elle s'en fout. Quant à Proust, vous oubliez qu'il se levait encore de son lit à 4 heures du matin pour vérifier chez des amis la couleur d'une robe, pour connaître comment était habillée la princesse ce soir, etc. etc. En osmose avec son oeuvre, et pourtant tellement séparée d'elle, tellement préoccupé des salons, de la beauté esthétique des bijoux etc. Je ne crois pas que Proust ait jamais vraiment engagé de lutte avec lui-même, sauf à s'enfermer pour écrire, lui qui aimait tant le divertissement. Seule concession qu'il ait faite, son inspiration il la trouve essentiellement dehors. L'art le sauve, il le dit lui-même, d'une vie insipide, d'une vie où la parole a tant manqué, ou a tant manqué d'être vraiment. Je crois au contraire que Proust est resté au bord de cette lutte, et que ses démons l'ont emporté avec lui. Sa Correspondance est parcourue des plus grandes banalités, chère Irma, il n'était pas assez dedans. Proust n'est ni Hölderlin ni Rimbaud, c'est autre chose encore. Quelque chose qui s'ignore. Donc je pense le contraire de vous. Je pense que vous avez une vision idéaliste de Proust, que vous décrivez comme Valéry (là oui, il y a osmose et combat, engagement intérieur)... Bien à vous.


Frédérique R.


LA REPONSE D'IRMA