Exigence: Litterature

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Littérature

Réponse d'Irma à Frédérique...


Frédérique,

"Le roman imprimé ici renvoie au milieu mythique en train de vous irriguer, de se glisser en vous, hors de vous, partout, depuis toujours, pour demain. Il tente de dégager une profondeur mouvante, celle d'après les livres, celle d'une pensée ébranlant dans ses fondations le vieux monde expressionniste dont s'annonce, pour qui veut risquer sa lecture, la fin." Sollers, le flamboyant ! (Nombres, Gallimard, 2000). À pleurer ! une sur-nourriture de mots pour énoncer pas grand chose à mastiquer. En prime ou en solde Sollers paré de son Moi suprême s'annonce ici comme le nouveau Mallarmé fané du Livre à venir écrit par Blanchot il y a plus d'une décennie. Comme le dit mon charmant B. Frank en parlant de Sollers "Quand on le lit pour de vrai, quand il n'est pas là pour souffler le texte, il me semble qu'on y perd. Qu'on s'y perde et lui avec." Disons que Sollers ne m'impressionne pas beaucoup, vraiment pas ... sauf dans la parade gigotante de sa jactance érudite. Il porte haut, très haut. Moi, je trouve que Sollers est trop à l'étroit dans la République des lettres, ce qui lui conviendrait en fait, c'est la République tout court. Dans le fond malgré sa superbe, Sollers est un timoré. Je ne comprends pas pourquoi il ne s'offre pas comme Président de la République. Il a tout ce qui faut pour cela (le brio, l'intelligence, la finesse, la répartie facile, le sens de l'à propos, un savoir quasi universel ...) de plus il pourrait nous concocter ses Mémoires avec une dizaine de tomes de huit cent pages chacun et enfin nous faire oublier Saint-Simon et le dix-huitième siècle. Quel délice se serait et comme la nourriture serait exquise... soupir !

Vous auriez mentionné Scarpetta, je vous aurais suivi, mais Sollers, je ne peux pas. Sollers c'est autre chose, mais quoi, difficile à dire... Brillant ce Sollers, aucun doute ! Il fascine et la fascination est un écran. Dommage !


"Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde. " Vous n'aimez pas Wittgenstein, je n'y peux rien. Alors oui je persiste et signe, que le romancier par et à travers les mots traverse quelque chose (quoi au juste je n'en sais rien et il ne le sait peut-être même pas lui-même) pour le nommer (même s'il le rate) et ce qu'il nomme (même si cela est raté) me sert à moi lectrice à m'approprier (à adapter) ce monde qui m'échappe : le monde discontinu où l'être persiste. Le travail du romancier est une ascèse terrible, qui veut le comprendre encore. Et son ascèse m'agrandit, moi lectrice. Un romancier et son lecteur se sont des vases communicants ... qui communient à quelque chose de vivant : le texte. Et le texte a un lieu, il a un monde. Ce monde-là n'est pas le reflet du monde. Il peut être cela mais il peut aussi être beaucoup plus que cela.

Tout ce qui ne me rend pas lectrice de moi-même (donc où le monde émerge) me laisse de glace. En ce sens la littérature actuelle de France (notamment celle de St-Germain-des-Prés et des résidences secondaires de la côte d'Azur, comme le dit bellement Guillaume Cingal) est un congélateur avec un cadavre frigorifié pour empêcher les odeurs de se répandre.

La nouvelle vague c'est d'excommunier tout ce qui ne peut faire le sujet d'une monographie ou encore d'une série sans fin d'articles pour théoriser un roman que personne ne comprend ou qui n'intéresse personne, c'est selon. De toute façon le roman n'est souvent chez certains, qu'un prétexte pour la théorie. Surtout ne nous donnez pas de sens, semblent dire ces généreux théoriciens, on s'en chargera mieux que vous. D'autre part, on accepte avec un brin de coquetterie congratulante des flonflons d'auteurs narcissiques qui publient avant d'avoir écrit. Désespérant !

Vous aimez les exercices de style langagier. Chacun son genre. Vous me parlez du réel, vous m'étonnez ? Le réel est de l'ordre de l'impensable, de l'intouchable. Le réel ? Qui vous parle de réel ? Moi c'est le symbolique et l'imaginaire mon territoire littéraire.

En ce qui concerne Proust, je n'ai pas à le défendre. Il se défend fort bien seul. Je maintiens toutefois que La Recherche est une oeuvre radicale et qu'elle est inépuisable. Elle est irréductible à la fiction car elle est par essence une mise à mort. Cette histoire inachevée d'une fécondation est celle du "comment on fait un livre" avec une surdétermination de sens (d'épaisseur de sens). La Recherche comme le disait Gracq est une progression cellulaire : ici la cellule avec son code ADN ne mène nulle part. Il ne sert à rien de buter sur la couleur d'une robe, comme vous le faites pour démontrer que Proust n'était qu'un mondain qui avait la monomanie du détail. Chez Proust les personnages sont en fait des matériaux pour l'écriture exploratoire. Ils sont peints, ce sont des touches vermériennes.

Le, Je qui ça ? de Proust est fondamental, absolument fondamental, car ce Je qui ça ? est le Je du roman moderne. Ce Je qui ça ? de Proust, Beckett, le déplacera dans l'innommable (l'innommable est encore une façon de nommer). Proust un maître, oui ! Un maître désirant!

En terminant je tiens à vous dire que je suis une Bobinette depuis près de huit ans. Alors Bobin je le partage joyeusement avec vous.

Irma Krauss