Exigence: Litterature

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Un genre littéraire nouveau : l'égoïsme français

Un genre littéraire nouveau : l'égoïsme français

I

L'événement le plus important de l'année 2002 ayant été pour moi le sommet mondial de Johannesburg, c'est avec curiosité que j'ai ouvert le cahier spécial de Libération qui accompagnait le numéro 6726 du 28/12 et qui regroupait dans un "roman de l'année 2002" toutes les chroniques hebdomadaires qui avaient été commandées à un écrivain différent chaque semaine. Quelle ne fut pas ma déception que de voir que sur les 52 noms parfois prestigieux qui se sont succédés, pas un seul n'avait consacré jusqu'à la plus petite ligne a l'événement.

Ce parti pris d'indifférence est particulièrement net chez Alain Dugrand qui assure la semaine du 31/08 au 06/09 . Il s'est considéré sans doute dédouané de toute considération antimondialiste par l'écrivain suisse Bernard Comment qui a fait la semaine précédente avec seulement 5 lignes sur le sujet. Dugrand est très représentatif. Ancien journaliste de libération c'est un ami personnel de July. Ses choix sont ceux du journal. Il a préféré occuper sa semaine à lire B.Franck et Joseph Conrad. Si le courant littéraire de l'égoïsme que je commente aujourd'hui a jamais un avenir dans le monde de la critique, qu'Alain Dugrand en soit le fondateur.

Il aura alors pour acolyte une autre révélation de ce cahier spécial : le franco-égyptien Benni Levy. Qu'est-ce que ce personnage vient faire dans une liste d'écrivains ? Avez vous jamais lu un roman de lui ? Aucun ! Pas étonnant c'est un philosophe : mais avez-vous jamais lu une livre de philosophie de lui ? C'est dur à trouver. Le seul titre de gloire de cette personne est d'avoir été le secrétaire de Sartre pendant 4 ans avant sa mort. Puis on apprend en lisant sa chronique qu'il s'est aussi associé à Bernard Henri Levy et à Alain Finkielkraut pour créer un institut Emmanuel Levinas.

Alors si vous me permettez je suis extrêmement surpris de le trouver dans cette liste de 52 écrivains et je me demande s'il existe dans ce pays une perception raisonnable de l'héritage de Sartre. Car selon moi Sartre est l'auteur des "réflexions sur la question juive" dans lesquelles on démontre en long et en large qu'il n'y a pas de points ethniques communs entre les juifs et qu'on ne peut donc s'appuyer sur la religion pour fonder un Etat : alors, pourquoi a-t-on accordé une chronique à un secrétaire qui trahit son maître ? Cette incohérence selon laquelle il n'y a pas d'ethnie juive mais selon laquelle également on doit défendre le sionisme est à classer de plein droit dans le nouveau genre de l'égoïsme français.

Est-ce Libération le responsable ? Ou le style du parti pris de l'insignifiant et du fait divers a- t-il été insufflé par les premières chroniques tandis que les suivantes prenaient le pli ? Je ne saurais le dire. En tous cas j'ai sélectionné plusieurs noms d'auteurs ayant rédigé leurs chroniques hebdomadaires sur l'air " du dégoût de la gauche et de la politique ". Ca ne signifie pas qu'il n'y a pas de talent comme chez Isabelle Lacamp ou chez Maryline Desbiolles. Ca veut dire que Libération nous pousse à effacer la différence avec l'extrême droite.

Vous ne me croyez pas ? Relisez les chroniques de Glucksman et de Field. Ce sont des cocoricos après l'élection du président de la république. Ils sont des " écrivains serre-file " qui veulent nous obliger à penser comme eux une fois qu'ils ont défini leur position parce qu'ils ont le pouvoir de s'exprimer. Or ils additionnent les victimes des fascismes brun et rouge avec une exigence de conscience que Le Pen n'a jamais exigée d'aucun de ses lieutenants. D'ailleurs ils ont fait école car on peut lire un peu plus tard dans l'année en octobre sous la plume de Eric Holder "que nous écrivons toujours la bible en additionnant Primo Levi (si c'est un homme) avec l'apocalypse de St Jean." C'est avec la même méthode morbide que l'on additionne les victimes du fascisme avec celles du communisme.

II

Moi qui croyais avoir ouvert ce cahier spécial avec le sentiment qu'il s'agissait d'auteurs de ma génération et qu'une communication qui ne s'était pas toujours établie serait peut-être facilitée par la médiation d'un journal, ou la médiation de leurs œuvres, dont ils étaient invité à faire la promotion, j'ai été pris de court. Le style ne se libérait pas. Les semaines étaient réparties d'avance. Une fois pris le pli de l'égoïsme français, le chroniqueur suivant embourbé dans l'ornière n'arrive plus à en sortir. Seul Michel Braudeau, qui prend la succession de William Boyd, en prend conscience, vraisemblablement parce que Boyd avait consacré toute sa semaine aux démêlés de la couronne britannique, opposant ainsi l'égoïsme britannique à l'égoïsme français ce qui a inspiré à Braudeau cette excellente formule, à savoir que Victor Hugo a eu le ridicule de fonder la société des amis de lui-même.

Non je ne crache pas dans la soupe. Je sais très bien le rôle que Libération a joué pour préserver notre liberté intellectuelle. Je sais très bien les combats anti-fascistes qui ont été menés par ce journal avec par dessus les autres celui d'avril 2002 qui a uni 80% des français contre 20% de lepénistes. Mais je suis également interpellé par cette tendance littéraire qui a pris toute l'année 2002 pour se constituer. Ces gens dégagent une prospective. Ils donnent l'impression de dominer de leur 50 ans tout ce que la gauche a produit. Ils nous questionnent sur le rôle de Libération dans une éventuelle reconstruction de la gauche. Puisque justement libé est antérieur à la gauche parlementaire et qu'il la présuppose, 52 écrivains semblent s'orienter en bloc vers une incompatibilité totale et définitive. La gauche ne peut pas se reconstruire sous le regard cynique et scrutateur des vieux routiers de la libération. Au sein du journal pas de nuances entre socialistes communistes, trotskistes, solidaristes de terrain, alternatifs et écologistes. Tout est absorbé par la dictature démosthenienne (celui qui parle le plus fort) de Glucksman et de Field, les whips, les serre file, les imposeurs de mode.

Un seul essaye de dénier cet axe général c'est Beigbeder. Il reprend à Georges Perec l'image du puzzle et tend à dire qu'ainsi par définition on ne connaît pas d'avance le résultat du puzzle auquel on participe. Et il y a aussi la personnalité de Pierre Perret qui tombe dans l'ornière du style imposé mais au sujet duquel on ne peut faire abstraction de la générosité de l'œuvre chantée pour le classer parmi toute cette bande de voltairiens qui veulent cultiver leur jardin.

Ainsi, peut-être qu'à 30 ou 40% ce roman de l'année 2002 est préservé d'une tendance d'extrême droite. Des talents viennent contredire la tendance générale de l'égoïsme comme celui de Natsuki Ikosawa qui décrit son travail sur internet ou celui de Ben Malek qui s'insurge contre le privilège de la Turquie qui pourrait intégrer l'Europe avant le reste du Maghreb. J'ai aimé aussi Jorge Semprun et Virginie Despentes qui provoque une belle pagaille en affirmant que la dictature est moins favorable à la pornographie que la démocratie. J'ai aimé encore Marcel Gauchet et Sylviane Agazinski.

La forme stylistique la plus naturelle de la résistance à l'égoïsme français c'est de raconter des souvenirs. Je mettrais donc en avant les textes de Daniel Picouly au lycée Jean Macé de Vitry, celui de Marc Levy sur la tombe des soldats américains du débarquement et celui de Mordillat qui décrit des rues de Paris où je passe tous les jours. Cependant, comme on peut le lire dans les interviews de Paula Jacques, le souvenir en lui-même est le médiateur d'un équilibre personnel au sein d'une société égoïste, plutôt que la trace d'une dynamique de révolte ou de révolution.

CONCLUSION

Ca y est le mot tabou a été écrit. De celui-ci la " R--------N " il ne sera jamais question.. C'est une impossibilité matérielle, historique, conceptuelle, européenne, électorale. Si j'avais été Cyrano de Bergerac et que la révolution avait été mon nez j'aurais dû ramasser chaque semaine un adjectif original qui aurait encore souligné combien cette voie était fermée. 52 fois, chaque semaine, ça nous est répété 52 fois par le roman de l'année 2002.

Pendant ces 52 semaines pas une seule ne s'est écoulée sans une nouvelle tentative de terrorisme suicidaire. D'un côté je suis convié à dire adieu à la Palestine dont le combat sous la direction du Hamas se confond avec l'antisémitisme. De l'autre je suis invité à m'imaginer que si j'avais été Ben Laden je me serais certainement caché de préférence chez un juif antisioniste. J'en connais une bonne poignée qui n'aurait pas tellement hésité à lui rendre ce service.

Cet esprit de paradoxe est cependant fort bien anticipé deux fois au cours de l'année 2002 la première par Mme Canto-Sperber et la deuxième par Dominique Sallenave. Elles lui ferment toutes les deux violemment la porte au nez.

Mélèze