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Rêveries - Bernard Frank
par Irma Krauss

Bernanrd Frank




Lire, Rêveries, en écoutant Satie, est un exercice de style des plus délicieux. Le ton de ces vagabondages mi-figue, mi-raisin à l'odeur, parfois, d'antan porte à sourire parce que cette désinvolture gentiment guindée joue avec le charme d'un auteur vieillissant qui se promène - pour nous bricoler des mémoires intempestives - en glanant ici et là des souvenirs bancals plus ou moins arrangés, selon sa fantaisie.

Et quelle fantaisie! Bernard Frank nous convie à une escapade espiègle à travers la littérature et cela , mine de rien. Le livre est une suite de chroniques humorales et humoristiques piquées de ci de là dans des articles ayant déjà paru, il y a quelques années. Petit bémol toutefois pour les esprits mal intentionnés, cela n'a rien à voir avec un quelconque repiquage mercantile pour renflouer un auteur qui se prépare plus à préparer sa notice nécrologique qu'à mettre en chantier une oeuvre légèrement en panne par péché mignon : la paresse.

Alors, pourquoi penserez-vous lire ces Rêveries de Frank, puisqu'il semble un ringard niché dans une ancienne France obsolète? Je vous répondrai que si l'épiderme des Rêveries s'installe dans le vagabondage nostalgique, le derme des Rêveries c'est la littérature - uniquement elle. Et Frank en parle avec intelligence, brio et drôlerie. Sans le connaître, je le soupçonnerais d'être un désabusé joyeux ... Rien de la fêlure chez lui mais plutôt une attitude frivolement fêlée.

Si Proust traverse en splendides pirouettes ses textes, cela semble être un vieux compte à régler entre Frank et un auteur admiré dont le socle n'arrive jamais à être ébranlé. Frank n'y peut rien, ils sont rivés l'un à l'autre pour le meilleur et le pire.

Quand Frank nous raconte avec amusement ses aléas dans le monde de l'édition (pour les éditrices , il se fait toujours d'une extrême coquetterie) on ne peut s'empêcher par contraste de songer, à la hargne de Céline, le bilieux, tirant son bistouri et prêt à trancher la jugulaire de ses éditeurs pour bris dont on ne sait plus quoi au juste.

Les Rêveries d'où le plaisir de les lire c'est précisément d'être constamment télescopé vers un autre écrivain.

Je mentionnais précédemment le docteur Destouches. Je pourrais aussi proposer Albert Cohen.

Frank dans une chronique s'apitoie sur la denture et pas n'importe laquelle celle qui semble plus en voie de disparition que celle qui s'affiche comme dans l'expression avoir un sourire craquant. Le basculement vers Cohen est presque subit, quand on a de l'imagination bien sûr, et en ayant moi-même un tantinet, je me suis tout à coup rappelé les pages débridées de Belle du Seigneur où Solal déraisonne avec vivacité sur lesdites dents. Pages désarçonnantes de la littérature, s'il en fût...

Dans une autre de ses conversations, Frank nous offre une métaphore savoureuse de l'écrivain comme animal comestible : le cochon. Mais ici, rien de la polissonnerie d'Edmond goncourt qui traitait Tourgueniev de "cochon grossier", Daudet de "cochon maladif", Flaubert de "faux cochon", et lui-même de "cochon intermittent". Non! ce gourmet de Frank tire plutôt vers une esthétique du crû et du cuit...

Notre charmeur se permet aussi - dans une de ses rêveries - de revisiter Madame Bovary. Pour notre plus grand bonheur, il le fait en héros stendhalien. Il y a du Fabrice del Dongo dans ce jeune homme peu sûr de lui et se métamorphosant, en s'étonnant lui-même, en héros des causes perdues...

Aventures galantes de jeune homme, obsession de la mort, et un cours sur la pharmacopée flânent aussi dans ses pages rêveuses.

Comme il est agréable de perdre effrontément son temps à lire pour le pur plaisir. Quel luxe!


Irma Krauss

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