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Madame Bovary - Flaubert
dimanche 19 septembre 2010 par penvins

On peut bien sûr lire Madame Bovary comme de la bêtise romantiq

0n peut bien sûr lire Madame Bovary comme une critique de la bêtise romantique, une sorte de Bouvard et Pécuchet avant la lettre, Madame Bovary devient alors le symbole du danger des illusions et des rêves et Flaubert le chantre du réalisme, ce qu’il avait choisi d’être ou plutôt ce que ses amis Maxime Ducamp et Louis Bouilhet auraient aimé qu’il fût. On sait qu'il n'en est rien, Flaubert contient son exubérance mais reste un romantique - comme malgré lui.

L’exemple le plus flagrant en est sans doute la mort d’Emma, rien de lyrique dans cette mort, au contraire, une mort tout à fait sordide ce qui pourrait étayer la thèse d’un romancier réaliste mais ce ne sont pas tant les faits imaginés par Flaubert qui importent, c’est la façon dont il les raconte. Et là on ne peut s’empêcher de constater que Flaubert reste un romantique


Des gouttes suintaient sur sa figure bleuâtre, qui semblait comme figée dans l’exhalaison d’une vapeur métallique. Ses dents claquaient, ses yeux agrandis regardaient vaguement autour d’elle, et à toutes les questions elle ne répondait qu’en hochant la tête ; même elle sourit deux ou trois fois.

On peut bien sûr y lire une description clinique, mais on y voit surtout la mise en scène d’une mort horrible voulue par l’auteur en tant que telle : Le suicide à l’arsenic est en soi un spectacle qui ne s’imposait pas. Il y a même dans la précision et les détails de cette description des accents baudelairiens, l'auteur s'attarde, il prend plaisir à rendre cette mort réaliste, le réalisme vient au secours du romantisme. Toutes les morts ne sont pas aussi dramatiques et Flaubert a choisi cette mort spectaculaire pour Emma, il aurait pu la décrire avec infiniment plus de concision, il y consacre 11 pages ne nous épargnant rien des manifestations successives de l'empoisonnement, usant malgré lui du pathos notamment lorsqu’il décrit Berthe, regardant sa mère mourir :

- Oh ! comme tu as de grands yeux, maman ! comme tu es pâle ! comme tu sues !…

Autant le romantisme de l’amour semble avoir disparu, autant celui de la mort reste plus présent que jamais, soulignant s’il en était besoin une composante culturelle très forte du XIXe siècle, spleen, mélancolie et bien sûr – même si Emma Bovary en semble très loin – idéalisation de la mère. On retrouvera cette idéalisation dans l’Education Sentimentale où le personnage de Mme Arnoux représente cet amour tellement magnifié qu’il devient inaccessible. Ici Emma est tout sauf une mère idéale mais son attitude vis-à-vis de sa fille est tellement caricaturale que l’on peut penser que Flaubert la désigne à la vindicte populaire. Emma est tout le contraire de ce que doit être une femme : amoureuse de son mari et fière de ses enfants. Elle se punira elle-même d’avoir enfreint les règles de la bienséance bourgeoise.

Pourtant il faut remarquer une chose, peut-être due au fait divers qui a servi d’exemple à Flaubert, mais qu’il n’était pas obligé de reproduire dans sa fiction, si Emma Bovary en vient à se suicider ce n’est pas tant en raison d’un désespoir amoureux que parce qu’elle s’est ruinée et avec elle son mari et sa famille, la bienséance bourgeoise ce n’est pas tant celle du sexe que celle de l’argent. L’élément déclenchant de son suicide ce sont ses achats intempestifs et l’attitude d’usurier de M Lheureux. C’est assurément là pour Flaubert à la fois un moyen d’échapper aux clichés du romantisme et d’exonérer Emma de la culpabilité de l’adultère. D’une certaine façon si Emma est coupable et donc si elle se punit elle-même ce n’est pas tant d’avoir eu des aventures que d’avoir succombé au bonheur matériel bourgeois que lui promettait le marchand de commerce.

On remarquera ce lien de cause à effet entre les dépenses irréfléchies d’Emma et la ruine, cause de la mort qu’elle s’inflige. C’est l’avènement du bonheur bourgeois qui doit être puni. Flaubert rejoint sans doute là une des préoccupations du romantisme, expié la naissance sanguinaire de la bourgeoisie, le XIXe siècle n’en finit plus de supporter la culpabilité inconsciente de 1793.

Il faut bien sûr lire le XIXe siècle à la lumière de cette culpabilité qui ne disparaîtra qu’au prix de deux grandes guerres, finalement noyée qu’elle sera dans une autre culpabilité, celle de l’Holocauste.

En dépouillant la littérature des exubérances de l’amour romantique, Flaubert met à jour l’essentiel de l’indicible du XIXe siècle, cette profonde régression que l’on voit encore à l’œuvre en politique avec la tentation d’un retour à la royauté, qui bien sûr se manifeste par la prolifération des amours impossibles, Flaubert lui-même succombant à leurs charmes en la personne d’Élisa Schlésinger – Mme Arnoux – de onze ans plus âgée que lui, ce retour au néant intra-utérin, au paradis d’avant la faute, se manifestant ici par un amour de la mort que l’on retrouve chez Baudelaire, chez Nerval, chez Pétrus Borel et bien sûr chez Chateaubriand et que Lamartine ne savait exprimer autrement que par la mélancolie.

C’est essentiellement dans la littérature fantastique que s’exprime cet amour de la mort mais il est présent à travers toute la littérature du XIXe siècle, que l’on songe à la mort d’Atala par exemple :

Ici la voix d'Atala s'éteignit ; les ombres de la mort se répandirent autour de ses yeux et de sa
bouche ; ses doigts errants cherchaient à toucher quelque chose ; elle conversait tout bas avec des esprits invisibles.

On a attribué ce Mal du Siècle à une perte de repères due à la Révolution et à la fin de l’ère napoléonienne, il est vrai que l’on change tout à coup de monde et la révolution romantique apparaît comme une réponse culturelle à l’abandon des anciennes valeurs, il n’en demeure pas moins que cette réponse fonctionne comme une nostalgie et un repli sur soi. Une régression. Seul Hugo peut-être échappera à cette tentation de la mélancolie, même si l'on peut y rattacher le célèbre « Demain dès l'aube », poème de circonstance certes, mais qui doit son succès au climat romantique du siècle.

Pour en revenir à Mme Bovary, on aura remarqué l'opposition entre Emma et Rodolphe et surtout entre elle et Homais comme une sorte de reproche de Flaubert à son siècle, ceux qui réussissent, ce sont les cyniques tel Rodolphe ou les boutiquiers bourgeois. Constat amer, Homais qui a fortement contribué à la mauvaise réputation professionnelle de Charles Bovary et par contre-coup à la désaffection d'Emma pour son mari, en lui conseillant une opération risquée sans prendre pour lui-même aucun risque ni songer un instant à en assumer les conséquences, recevra finalement la croix d'honneur, c'est la conclusion du roman:

Depuis la mort de Bovary, trois médecins se sont succédés à Yonville sans pouvoir y réussir, tant M. Homais les a tout de suite battus en brèche. Il fait une clientèle d'enfer; l'autorité le ménage et l'opinion publique le protège.
Il vient de recevoir la croix d'honneur.

Ce reproche fait à ses contemporains montre assez bien de quel côté penche Flaubert, comme il le dira : Mme Bovary c'est moi, c'est lui cet être en proie à l'exaltation et au découragement et il s'en faudrait de peu qu'il n'abandonne lui aussi:

Elle abandonna la musique. Pourquoi jouer? Qui l'entendrait ? Puisqu’elle ne pourrait jamais, en robe de velours à manches courtes, sur un piano d’Erard, dans un concert, battant de ses doigts légers les touches d’ivoire, sentir, comme une brise circuler autour d’elle un murmure d’extase, ce n’était pas la peine de s’ennuyer à étudier.

Flaubert, lui, ne se décourage pas, malgré les avis défavorables de Bouilhet et de Ducamp sur sa Tentation de Saint-Antoine, il continue d’écrire, mais n’a-t-il pas lui aussi ressenti ce désir de briller et cet abattement devant l’effort à accomplir ? Emma rêve d’une autre vie, Flaubert ne se laisse pas facilement enfermer dans le réalisme – qualificatif qu’il refusera, il regarde son époque avec un œil romantique en révolte contre l’esprit bourgeois et l’appel au respect des lois et de la morale lui fait dire par la bouche de Rodolphe :

Eh ! parbleu ! le devoir, c’est de sentir ce qui est grand, de chérir ce qui est beau, et non pas d’accepter toutes les conventions de la société, avec les ignominies qu’elle nous impose.

Obligeant Emma à le contredire

Mais il faut bien […] suivre un peu l’opinion du monde et obéir à sa morale.

Cet échange reste ironique et les propositions de Rodolphe ne sont que le baratin d’un enjôleur auquel la pauvre femme succombe, mais on ne peut s’empêcher de se dire que Flaubert se rit de lui-même et qu’au fond il n’est pas si éloigné que cela de croire ce que dit Rodolphe.

A Mme Bovary succède Salammbô comme l’avait laissé entrevoir la fin pathétique d’Emma, le romantisme de Flaubert n’a pas disparu malgré ses efforts pour combattre le lyrisme excessif auquel il avait cédé - comme y avait cédé pour ne pas dire plus la plupart de ses contemporains. Le naturel reprend le dessus. Ce lyrisme me paraît être l’exact opposé de la mélancolie si chère au XIXe siècle, d’un côté on aimerait tant revenir au monde merveilleux du royaume et de l’autre on veut se libérer de toutes les contraintes du classicisme ; dernier acte du romantisme, il faut en finir avec les illusions et les rêves et entrer enfin dans le réel, la mort d’Emma reste entachée du pathos romantique mais elle est aussi la mort d’une romantique et de ce point de vue elle marque une étape importante vers la renaissance de la littérature, une littérature où la mort ne sera plus un objet de désir. Désormais il ne sera plus question de retour au paradis terrestre, le pathétique de Chateaubriand et de Lamartine est dépassé comme est dépassé l’impression de toute puissance des jeunes romantiques, l’ère napoléonienne a vécu, Napoléon III lui-même, pâle reprise de l’empire, ne tardera pas à disparaître.




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