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A propos de L’Emotion européenne. Dante, Sade, Aquin de Robert Richard
mardi 24 mai 2005 par Calciolari

A propos de L’Emotion européenne. Dante, Sade, Aquin de Robert Richard (Les Editions Varia, Montréal, 2004, p. 242)

"L’autre n’est potentiellement ni un ami ni un ennemi" (88).
Robert Richard

Robert Richard pose la question radicale : comment vivre ? Et puis, comment vivre avec l’autre ? Il enquête sur la naissance du politique, qu’il distingue de la politique, dans le sens courant du terme. Donc, qu’est-ce que le politique ? Et puis, qu’est-ce que le sujet politique.
Peut-être que déplacer le vivre vers la question de l’autre et déplacer le politique vers la question du sujet constitue un problème théorique qui risque de limiter une analyse parmi les plus intéressantes des dernières années.
L’itinéraire d’analyse de la contribution de l’Europe aux destinées de la planète à travers la lecture des textes de Dante, de Sade et d’Aquin est une révolution intellectuelle. Dès maintenant, L’Emotion européenne de Robert Richard devient incontournable pour les lecteurs de Dante, de Sade, d’Aquin. Italie, France, Québec.
C’est la première fois que d’autorité - c’est-à-dire pour le caractère même de son texte - dans la recherche de notre modernité est posée l’importance de l’écrivain québécois Hubert Aquin. Disons en bref pourquoi : l’œuvre d’Hubert Aquin intègre dans son itinéraire le texte européen en le transformant. Et sa transformation est ce qui compte. Par contre, dans les citadelles universitaires américaines du nord, dans le meilleur des cas, le texte européen est encapsulé et conservé muséographiquement, sans transformation. C’est-à-dire qu’il ne comporte pour le chercheur aucune transformation intellectuelle, dans le langage de Robert Richard aucune émotion, aucun mouvement vital. Et du même au même, en passant par le même (Heidegger) l’autre reste seulement la copie spéculaire du même...

Cette restitution de l’Europe de la parole est amorcé par Hubert Aquin et achevé aujourd’hui par Robert Richard. Ainsi commence notre itinéraire de lecture. Dans une difficulté insurmontable, même si nous avons à disposition tous les éléments pour lire Robert Richard, à partir de la lecture du texte d’Hubert Aquin, encore non traduit en italien, et que nous avons lu (mais c’est une lecture qui ne finit jamais) sur la suggestion de l’ami éditeur, philosophe et écrivain Lamberto Tassinari de Montréal.
L’analyse de Robert Richard procède de l’ouverture, de l’ironie :

"C’est dans une petite barque, une embarcation toute frêle, que nous nous sommes lancé à la découverte d’un continent à peu près inconnu, plus farouche que le continent noir, plus sauvage que les Amériques, et composé de substances plus volatiles, plus inflammables que l’Asie ou l’Orient... Car le continent sur lequel nous avons mis le cap, c’est celui du Verbe".

C’est parce que la barque n’est ni petite ni grande qu’elle va de l’ouverture jusqu’à l’abordage de la qualité. L’Europe du Verbe n’est pas un espace, nous la retrouvons aussi bien à Tokyo qu’à Montréal ou à Melbourne. En ce sens, il n’y a plus de centralité ou de marginalité. L’originaire est "partout et nulle part". Insituable, illocalisable, plus jamais à portée de main des hommes.

L’arche de la parole tient. Il n’y aura plus de déluge. Certes, face aux armées de la terre, les armes intellectuelles peuvent sembler peu de chose, mais l’originaire est ce qui reste. Comme témoignent Dante, Sade, Aquin.

Il pourrait paraître que Robert Richard dispose seulement des moyens littéraires, des procédés narratifs qui ne peuvent contrecarrer la logique démentielle du monde qui prêche la paix et est toujours en guerre, en train de se massacrer entre frères, amis et ennemis. Mais justement, Robert Richard n’est pas à côté de la plaque : il est au cœur de la question, celle du père.

Il la tient au commencement avec sa lecture de l’Annonciation de Jacopo Robusti dit Le Tintoret, et puis avec sa lecture de Dante, de Sade et d’Aquin. Ce sont les lectures canoniques des auteurs chers à Robert Richard qui se sont égarées, qui sont tout simplement hors piste, sans faute à côté de la plaque. C’est-à-dire toujours en manquant l’essentiel par une fine couche d’inessentiel, de copie de vie, d’inauthenticité. Il y a ici la matière d’où le mythe du voile de Maïa peut toujours surgir.

L’Annonciation du Tintoret devient pour Robert Richard l’irruption de l’Autre, sans plus de représentation possible. L’étranger, le barbare, Dieu, le père sont les figures impossibles de cette altérité qui affecte la vie et non pas les représentations littéraires. L’émotion de la Vierge à l’irruption de l’ange est le paradigme de l’émotion impossible à effacer pour survivre dans la minimale et commune représentation du monde.

Robert Richard s’intéresse aux choses qui ne sont pas de ce monde. D’ici vient son intérêt pour la théologie, malgré l’échec de cette doctrine à se poser comme science de vie. Cette science de l’expérience originaire, Robert Richard la trouve entre les lignes du texte de Dante, dans son "illustre vulgaire" qui n’a rien d’un vulgaire illustre, comme dans la langue de Sade et dans la langue d’Aquin.

La raison narrative de Robert Richard est son arme intellectuelle. Même les pensées dites fortes, telles celles des philosophes, des théologiens, des penseurs sont des récits, comme affirme tranquillement Jean-Pierre Faye. C’est-à-dire qu’aucune pensée n’est fondamentale, en contact direct avec la vérité des choses, sans que cela plonge l’analyse de Robert Richard dans le relativisme.

L’absolu de sa pensée pose tant de questions aux théories standards de la vie du commun. Surtout en matière de pensée du politique : du libéralisme à l’humanisme, du capitalisme au communisme. A partir des sources de ces théories, comme le libéralisme écossais et l’humanisme civique, dans lequel il range aussi Machiavel.

La thèse peut paraître simple à cet égard, tout en laissant complexe la lecture de l’Annonciation de Tintoret et celles des œuvres de Dante, de Sade et d’Aquin : le naturalisme sur lequel s’appuie le libéralisme est celui du lion qui dévore la gazelle et le contractualisme est celui du droit de la gazelle de ne pas être dévorée par le lion. Dans le langage de la Bible, ce sont là les raisons de la veuve et de l’orphelin. Alors l’éloge de la raison faible de la gazelle comporte la raison absolue de Dieu, du Père, de l’Etranger, du Barbare.

Le Verbe qui était au principe fait irruption, s’incarne dans le langage de l’art, de la littérature et transforme, autrement dit il provoque l’émotion, la mise en mouvement de la vie, tel le tremblement de terre. Et donc il n’y a plus de cannibalisme, il n’y a plus de bestiaire amphibologique. Lion/gazelle est un mode de l’ironie et ne fonde aucunement la généalogie des lions ni la généalogie des gazelles.

Avec la figure bicéphale de lion/gazelle, Robert Richard pose la question du Tertium datur. Le tiers donné : ni le tiers exclu, ni le tiers inclus. L’Autre est sans représentation. Le lion et la gazelle ne représentent pas les autres. Et du commencement, Robert Richard est à une distance extrême des postulats de la philosophie grecque. C’est pour cela qu’il ne tombe pas dans le piège de proposer le tiers inclus à la place du tiers exclu, comme le fait par exemple Michel Serres.

Il s’aperçoit que cela correspond à appliquer le même principe du tiers exclu. Et dans l’œuvre de Dante il trouve justement le non respect du principe de non contradiction, comme dans le célèbre verset : "Vierge Mère, Fille de ton Fils".

L’Europe de Dante, non celle de Platon et d’Aristote.

La loi de l’Autre est l’introduction richardienne au droit de l’Autre, et non plus des hommes. Le droit du barbare, le droit de la gazelle. En fait, dans la cité des hommes-lions, leur droit est celui de dévorer la gazelle. Le monde tourne ainsi.

Ce schéma va poser quelque problème théorique à Robert Richard, parce que la gazelle est un homéomorphisme du lion et vice-versa. C’est-à-dire qu’au nom de la gazelle les deux derniers siècles ont été particulièrement sanglants.

Richard écrit entre guillemets les personnages du bestiaire : « Soutenir la "gazelle" contre le "lion" ». Mais c’est comme la notion de sujet manipulée par Lacan, elle glisse dans l’inconscient tout en restant "sujet".

Certainement, la lecture de Robert Richard du hic et nunc, de l’ici et maintenant des naturalistes montre ses dents de lion, mais la nunc stans, ce qui est maintenant, l’éternel présent, auquel il associe l’inconscient de Freud, est toujours en dette avec la même ontologie fondamentale qui est ici et là vanifiée.

Ainsi le sujet de l’inconscient de Lacan devient celui du politique, mais reste la métaphore animale, le sujet : la croyance dans le lion et dans la gazelle.
Surtout la femme reste gazelle pour Robert Richard. L’abstraction laisse la place au réalisme en matière d’inexistence du rapport sexuel, au point que ce rapport enfante l’étranger, le barbare, la victime absolue : Jésus.

Oui, l’étrangeté à ce monde peut qualifier Dieu de barbare, non seulement l’étranger, la femme, le poète pour Platon et pour Aristote. Mais ce sont des statuts très différents : Dieu n’a rien à voir avec le barbare, le père non plus, tout comme l’Autre. Dieu, Jésus, ange, étranger, barbare : ce n’est pas une série.

Il faut affirmer clairement que la notion de sujet est bâtie par Descartes sur l’échelle qui va de dieu à l’homme, en passant par le démon pour finir par l’animal. La circularité de cette échelle, boucle la boucle du sujet. Le sujet est circulaire en tant que crée par les postulats de la philosophie : ce que Martin Heidegger découvre avec étonnement en disant que l’être même est circulaire, dans L’être et le temps.

Cela dit, le dispositif narratif de Robert Richard est une machine de guerre intellectuelle dont la lecture de la nourriture donne l’émotion à qui croit encore que Dante a inventé la langue vulgaire italienne, que Sade était sadique et que Aquin était un raté qui a fini par se suicider. C’est-à-dire que nous avons presque du mal à poser quelques objections au travail de Robert Richard tant son livre est intéressant et dépasse de plusieurs années lumières la plupart des choses qui sont écrites par la classe moyenne universelle.

Il se peut que la théorie de l’émotion de Robert Richard, qui comporte un désespoir absolu face au croyable, au pensable, à l’acceptable, au représentable, est telle que chaque fois une phrase ou un seul mot ne peuvent plus se lire sans une abstraction, sans un abus linguistique, sur lequel seule sa lecture de Dante, de Sade et d’Aquin nous renseigne.

Par ironie, nous n’avons aucun intérêt pour les définitions qui peuvent glisser vers des statuts sociaux, pour les narrations qui glissent jusqu’à se substantifier en concepts, nous pouvons dire que nous sommes des barbares dans la cité. Déjà en tant que bègue, qui comme chacun sait surgit de la même racine langagière que le mot "barbare".

Donc, ceux qui ne comprennent pas ce que nous lisons dans le texte de Robert Richard, pouvent très bien dire que c’est un barbare qui lit un barbare. Cela ne veut rien dire, sauf l’impossibilité de lire normativement soit le texte de Robert Richard soit cette note de lecture.
L’Emotion européenne de Robert Richard est un livre indispensable, qu’il faut lire. C’est tout.



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