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Sincèrement vôtre, Chourik - Ludmila Oulitskaïa
lundi 22 novembre 2010 par Meleze

La littérature de la Pérestroïka

Pour se faire une idée un peu plus approfondie d’une période de l’histoire qu’on connaît mal il est parfois utile de ne pas choisir ses livres, de prendre deux romans comme un exercice imposé et de se dire qu’on va essayer de comprendre.

Ces deux romans sont :

Sincèrement vôtre, Chourik de Ludmila Oulitskaïa Gallimard Paris 2005
L’année du mensonge de Andréi Guelassimov Actes sud Arles 2006
On obtient ainsi une sorte de description existentielle de ce qui se passe à Moscou de 1980 à 2000. Le premier roman qui s’arrête un peu avant 1989 est en quelque sorte relayé par le second qui se focalise sur les années 1990.

Tous les deux sont un peu long à lire et pas toujours intéressant. On en saute des passages. Mais il n’empêche qu’ils projettent de temps en temps des éclats de lumière qui font qu’on ne veut pas non plus les oublier.
La règle d’écriture est bien énoncée par le premier écrivain et s’énonce ainsi : « écrire de l’anti-Tolstoï ». Pourquoi Tolstoï parce que c’est le grand écrivain russe qui a donné à l’histoire en Russie son sens. La Russie devait avoir une grandeur une émancipation, une histoire. Or toutes ces valeurs sont clairement niées par le héros qu’est Chourik.
Est-ce que ce n’est pas une bonne idée que l’année 2010 ou on fête le centenaire de Tolstoï soit porté à son débit la vie d’un héros qui est l’antithèse de celle du prince Dmitri Ivanovitch Nekhlioudov le héros de Résurrection dans les années 1890 ?

Et puis il y a une autre règle qui est aussi énoncée de façon très maligne par Mme.Oulitskaïa qui est de toute évidence une grande connaisseuse de son maître : « chez Tolstoï on trouve des personnages secondaires très bien construits » Et effectivement en suivant cette règle gravitent autour de Chourik une demie douzaine de femmes dont les portraits sont très soignés.

On découvre ainsi un roman centré sur une question dont on peut dire qu’elle est l’écriture du romancier au sens de Roland Barthes : quelle est la condition de la femme en Russie ? Ce n’est pas évident en effet d’obtenir le tableau de la condition de la femme par la destruction de la condition de l’homme. Mais c’est pourtant ce qui se passe. L’homme est détruit, en étant réduit à sa seule fonction sexuelle. Il n’est capable d’aucune responsabilité. Il laisse la société dans une misère et une souffrance jamais réalisée auparavant nulle part ailleurs sur terre.
Et à ce moment « l’année du mensonge » prend le relais. Dans ce pays dont l’image de marque est celle des fortunes illégales, le héros est logiquement un de ces gardes du corps qui appartiennent à ces bandes sécuritaires chargées de protéger les riches. Toujours en voiture, il ne prend jamais le métro et sa voiture très moderne roule tout le temps dans la boue russe, celle qui a permis de gagner la bataille de Stalingrad. C’est cela la désorganisation de la Russie : L’utilisation de la jeep anglaise de Rolls Royce pour vaincre la boue russe.

Inévitablement le garde du corps à qui on donne la surveillance d’un jeune homme de 18 ans dont l’amie s’appelle Marina, tombe amoureux fou de cette Marina et la trame du roman se révèle comme un triangle amoureux dans laquelle il ne peut que mentir à ses patrons.

Et de nouveau la condition de la femme russe reparaît. Elle n’a pas de travail pas de destin social. Elle n’influe sur l’histoire que par son corps et ses amants. Elle est sujette constamment à la violence, à l’arbitraire, à la persécution.

L’opinion générale c’est que la femme russe n’est jamais entrée, ou à peine quelques années, dans la définition du prolétariat de Lénine. Ce concept de prolétariat comprend tous les peuples de la terre qui, fondu dans le même corps social, font le travail de l’usine, mais il y a un doute en ce qui concerne les femmes.

Elles ont été émancipées au 19° siècle par la naissance du capitalisme et c’est une classe féminine européanisée qui suit les révolutionnaires. Puis elles sont allées travailler en usine et elles ont dû consentir les sacrifices du développement industriel puis celui de la deuxième guerre mondiale. Les prolétaires de tous les pays ont pu se retrouver dans des brigades comme celle de la MOI, la brigade de la résistance française chantée par l’affiche rouge et mise en poésie par Aragon. Mais la femme n’en fait pas partie.

La situation de la femme révolutionnaire connaît son apogée en 1927 lors du divorce de Staline. La situation est bien décrite par un livre peu connu qui est celui de Lili Brik, la soeur d’Elsa Triolet. A partir de cette date le machisme le plus vulgaire, le plus fondé sur l’alcool, la cigarette et les armes blanches l’emporte à tous les niveaux de la société russe.

Les femmes ont été complètement éliminées de l’armée malgré leur héroïsme. Elle sont mortes en tant que concept. Pas une seule générale du côté russe à Berlin en 1945. Dans leur vies historiques elles ont rencontrées un vent adverse qui fut l’utilisation massive par Staline des truands et des droits communs. Ces derniers embauchés par la police comme le décrit dès 1923 Kessel dans ses nouvelles russes, font la pluie et le beau temps. On les retrouve partout à la tête des camps de prisonniers du trop fameux archipel du Goulag de Soljenytsine. La promotion du délinquant de droit commun dans cette immense pays va produire le retournement de la femme émancipée par le communisme vers une femme prostituée, vendue, violentée, jamais reconnue pas ses enfants, et en un mot désespérée.

Vous voyez que les romans du désespoir ne sont pas vraiment faciles à écrire.

Meleze

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