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Le siècle des nuages, Philippe Forest

Editions Gallimard, 2010

mardi 23 novembre 2010 par Alice Granger

Le « siècle des nuages » est le vingtième siècle. Le siècle qui va du temps des pionniers de l’aviation jusqu’à l’aviation du tourisme de masse. L’avion, qui permet aux humains de voir les nuages d’en dessus, comme jamais cela n’avait été possible avant, invente une autre image de la terre, entourée d’une enveloppe cotonneuse, et peut-être tente d’imposer la métaphore d’une vie possible au dessus des nuages, dans un ventre qu’il s’agit d’abord de réussir à faire voler, en se mettant au commandes, en faisant des acrobaties dans le ciel… L’avion est un ventre volant au-dessus des nuages, d’abord piloté par des pionniers, puis arme de guerre pour bombarder la terre, puis grosse baleine pleine de technologie qui transporte en elle les humains, avec un pilote soumis à la technique. L’avion est un utérus gravide, avec son commandant de bord.

A travers le roman de la vie de son père, aviateur, Philippe Forest nous offre la plus formidable lecture d’un siècle qui, s’abstrayant de deux guerres mondiales terribles, nuages très menaçants comme un ciel s’écroulant sur la tête des humains, réussit à décoller et à s’envoler très au-dessus de ces nuages, là où la vie s’organise peu à peu dans le confort matériel, des normes plus américaines envahissant la planète, bref le transfert par excellence, en se mettant à l’intérieur du ventre volant, comme jamais, et voyager dans le ciel. Il y eut tant de nuages menaçants, tant de destruction, dans la première moitié de ce siècle ! Mais en même temps, le prodige technologique dont l’aviation est la pionnière va permettre de s’abstraire comme jamais de ces nuages, d’aller voir la terre d’au-dessus, de la contempler telle un utérus enveloppé de placenta cotonneux… Vision d’aviateur…

Pour moi, le titre de ce roman est donc avant tout une métaphore : celle d’une vie au dessus des nuages, à l’intérieur d’un utérus gravide volant, qu’un commandant de bord pilote. Au dessus des menaces d’anéantissement, de destruction, d’abîme, au dessus des problèmes matériels, au dessus des difficultés de vivre, refoulant à jamais les images d’éventration terrestre.

L’avion, jamais mieux que sous la plume de Philippe Forest je ne l’ai compris que comme la métaphore du nom du père. Comme si cette métaphore d’un ventre gravide, habité, voyageant les humains, avait dû être inventée par un père encore garçon imaginant s’approprier la matrice de sa mère symbolisée par l’avion, cela avait dû être son rêve, sa passion. Comme s’il s’en était emparée, fantasmant en être le pilote, tout seul à l’intérieur, et l’emmenant dans le ciel. Comme si une femme toute seule ne pouvait pas transformer son organe creux en utérus gravide volant fendant les nuages et filant dans le ciel. Comme si l’enveloppement placentaire, tel ces nuages cotonneux si beaux vus d’en dessus, était issu d’un désir masculin de s’en emparer, de le piloter, de le faire voler, de le voler aussi comme par une sorte de détournement, et d’un fantasme fou de revenir dedans, laissant en-dessous les nuages, les difficultés, l’abîme, la destruction. Réinventant un ventre, pour dénier en être sorti…

Le début du roman évoque la passion de voler de ces pilotes pionniers, que, littéralement, en lisant, je vois soudain être comme des terroristes détournant l’organe en creux vide d’une fille, une sorte de maquette encore dans son hangar. Alors, à partir du moment où d’audacieux pilotes se sont mis aux commandes de cette machine creuse, se sont mis à l’intérieur, il n’y a plus de fille, celle-ci telle l’avion inventé est totalement tirée vers la mère, vers la baleine volante. La petite fille disparaît prématurément. Reste cette invention du vingtième siècle selon laquelle on pourrait rester dans le ventre d’une machine nous voyageant, nous emportant, qu’il y aurait un commandant de bord, fantasme de garçon, n’ayant pas d’autre désir, et un organe creux bourré de technologies nous emportant, et à la fin on resterait avec tout ce ventre patrimoine, mais on se demanderait, où est la petite fille, qui n’est pas pourvue de ce super organe habitable, ou qui ne serait pas restée pleine indéfiniment ? Voilà, je voudrais dire qu’il me semble y avoir une logique précise dans cet extraordinaire roman de Philippe Forest, et que j’ai suivi le fil, qui est, en fin de compte, celui de la petite fille, auquel je tiens tant. Le petit garçon aussi, mais lui, en fin de compte, il a fait une sorte de forcing, se racontant par l’épopée de l’aviation, et, à la fin, lorsque le commandant de bord s’en est allé, et même avant, le petit garçon enfant merveilleux est dedans avec toute la fortune pour lui, amassée par son père et économisée par sa mère, par ce que ça veut dire le nom du père, ça veut dire un drôle d’avion matriciel. Seulement voilà, il se demande à qui transmettre, le garçon merveilleux au sein de toute cette fortune ! Il n’a pas d’enfant. La petite fille a très tôt disparue. Il n’y a que lui, le garçon, et toutes ces choses héritées, cette fortune, ce patrimoine, cet enveloppement placentaire en somme. Tout ça pour ça, pour l’éternel garçon resté dedans… Voilà, je laisse aller mon imagination…

L’écrivain Philippe Forest raconte son père à partir de sa place de fils. Un père dont la passion, qui s’est forgée tôt dans son enfance, la formation et la profession ont offert à sa femme et à ses enfants une vie véritablement au dessus de nuages. Il a donné de formidables moyens matériels à sa femme pour élever leurs cinq enfants. Lui est dans les airs, contemplant la terre enveloppée de placenta cotonneux, c’est lui qui crée et entretient ce placenta de telle manière que leur vie dedans soit sans nuages comme très au-dessus, tandis qu’avec ces moyens, ces enveloppements matériels, la mère s’occupe très bien, seule des enfants, elle-même devenue matrice confortable pleine d’eux, avion matriciel. Certes le père aviateur est très absent, mais il est présent à travers toute cette aisance matérielle tranquille, sans jamais d’ostentation. Juste au-dessus des nuages. De telle manière que le vingtième siècle, dans ce roman familial de Philippe Forest, apparaît aussi comme celui qui a mis les enfants au centre, dedans, avec la profusion des objets tout autour, tels ceux que le commandant de bord ramène à ses enfants du bout du monde. Le geste de donation totale à leurs enfants de tout leur riche patrimoine, en fin de vie, pour n’être plus que de modestes retraités retirés dans un appartement beaucoup plus petit que ceux de leurs enfants, est exemplaire ! Tout ça pour ça ! Tout ça, toute la passion du père pour l’aviation, pour donner cette « enveloppe » aux enfants, petits-enfants ! Tout ça pour faire ce geste de les mettre à l’abri, au sein de ce patrimoine, de cette fortune ! Logique remarquable ! Les parents, qui n’ont rien dépensé pour eux, mais qui ont accumulé beaucoup de maisons, d’appartements, de placements, sans vraiment en jouir, à la fin de leur vie dévoile la finalité de tout ça : donner aux enfants petits-enfants. Tout ça pour ça ! Que leur vie ne soit pas assombrie de nuages, qu’ils soient des enfants merveilleux à l’abri, dans le ventre volant, transportant d’un bout à l’autre de la vie comme immense et infini transfert ! Que cette vie s’envole au-dessus des nuages menaçants, très en dessus, que ces descendants ne voient plus ces nuages que comme l’extérieur cotonneux du placenta symbolique en lequel ils sont à l’abri grâce au nom du père comme disent les psys… Cela accompli, on a l’impression que le père n’a plus qu’à mourir d’un seul coup, dans la rue, tombant face contre terre. L’enfant miraculeux de Guillaume Apollinaire enfin emporté au sein du don, dans la carlingue de la donation, au-dessus des nuages, assuré que l’hydravion ne se fracassera plus contre la montagne comme au début du vingtième siècle près de Mâcon, avant même la naissance du père de Philippe Forest.

Car le roman de Philippe Forest commence avec le traumatisme de l’accident, l’hydravion qui, un jour de brume et de neige, s’est écrasé, au pays natal. La hantise, c’est qu’il ne réussisse pas à s’envoler, c’est que l’épopée commençante de l’aviation ne tienne pas ses promesses.

Près de Mâcon, l’Impérial Airways avait choisi un lieu pour que ses hydravions en route vers Le Caire, Bombay, Sydnay, fassent escale. Le père de Philippe Forest regardait la carlingue descendre du ciel, « à perte de vue, le grand ciel bleu recouvrait le monde. » Le ventre de l’hydravion touchait la surface de l’eau. On a vraiment la sensation d’un contenant venu du ciel, ventru, d’un utérus avec des aviateurs dedans, des garçons audacieux. Utérus ailé. Cette sensation incroyable de faire voler cela, de voyager à travers les continents. Toute une vie aux commandes de ce ventre ailé… Qui, dans la deuxième moitié du vingtième siècle, emportera en son sein les touristes en masse.

En même temps, le détail que nous livre Philippe Forest sur sa mère est étonnant, époustouflant ! Elle-même n’a jamais voyagé dans les avions pilotés par son mari commandant de bord à Air France, elle ne voulait pas voyager en avion, elle restait à terre, avec ses enfants. Bizarrement, elle, elle n’était pas dedans, elle restait à terre, immense contenant pour ses enfants… Comme obéissant à cette logique selon laquelle si on reste dans un ventre, même ailé, on ne voyage en fait pas du tout, puisqu’on n’est pas sorti de cette carlingue spéciale, de cet utérus éternellement plein. On a les deux côtés d’une même aventure : d’un côté, le père est aux commandes d’une carlingue emmenant dans son ventre de plus en plus de monde, tels des enfants transportés magiquement, de l’autre la mère à terre a les moyens d’élever comme il faut ses enfants, sans la menace des nuages. Mais elle, elle n’est jamais montée dans l’avion. Comme si elle ne s’intéressait pas à l’aviation, au métier de son mari, comme si elle n’avait pas cessé de rêver à autre chose, à la peinture peut-être, à sa passion de jeune fille, et ça, ça avait tourné court… Le pilote avait été le plus fort, il avait emmené la vie, commençant par conduire la voiture du père de cette jeune fille, et là, on a déjà un premier contenant, un symbole de ventre, et c’est, très curieusement, au père de la jeune fille qu’il appartient…

L’hydravion qui, aux alentours de 1937, se pose sur le fleuve près de Mâcon, est « rond avec son ventre vaste comme celui d’une baleine… immobile comme un paquebot étrange mouillant au beau milieu des terres. » On dirait que, symboliquement parlant, le commandant de la carlingue introduit entre les jambes de la terre l’utérus qui va avoir les moyens d’accueillir en son sein tellement d’enfants merveilleux. On dirait une spéciale scène sexuelle. On dirait l’annonce d’un vingtième siècle réussissant à ouvrir son ventre de baleine pour offrir un intérieur terrestre confortable aux humains. On dirait un formidable avalage de Jonas humains…

Au soir de sa vie, le vieil aviateur, père de l’auteur, semble vivre la même catastrophe que l’hydravion de 1937 qui s’était écrasé contre la montagne. La vieillesse comme naufrage. Mais en vérité, il est très réaliste : l’avion, le ventre avec ses occupants, existe toujours, mais ce n’est plus lui le pilote… En un sens, c’est plutôt la baleine qui mène les choses, et aussi les Jonas qui se laissent avaler… Le commandant de bord… Dans les avions de plus en plus sophistiqués, il n’a plus qu’à obéir à la technologie… Il est très loin, le temps des pionniers, où le pilote devait tout savoir faire… Le ventre bourré de technologies soumet le commandant de bord qui lui obéit.

Les premières pages du roman de Philippe Forest racontent la chute de l’hydravion, les gendarmes faisant cercle autour des débris, les cadavres allongés sur le sol, le ventre de l’avion exposé, obscène. En lisant, on a la sensation d’une éventration, des enfants merveilleux devenus des cadavres dans la brume et la neige. La fin du roman, bien sûr d’une part nous parle de la mort brutale du père, des ennuis de santé d’une mère qui pourtant s’accroche à la vie, mais surtout nous montre la finalité de leur vie, cette donation totale de leur fortune, et il nous semble voir le contraire de l’image du début, non pas une éventration avec des cadavres éjectés, mais la métaphore d’un ventre patrimonial avec les petits dedans. Une chimère ailée, et pourtant si matérielle.

Le fils, Philippe, s’était approché de l’appareil. « Je me souviens avoir posé la main sur ce ventre extraordinairement rond. Il avait l’air d’abriter comme le travail incompréhensible d’une grossesse et il semblait que derrière les flancs formidablement gonflés s’agitait vaguement toute une rumeur de rêves que je pouvais entendre si j’approchais assez l’oreille… » « … toute l’histoire et sa brocante de débris reposaient dans la panse maternelle d’un monstre qui régurgiterait tout, le père, le fils, même le Saint-Esprit, et que le passé se tenait là attendant pour sa délivrance que quelqu’un vienne qui prononce seulement sur lui une parole propice. » Beaucoup plus tard, une petite fille mourra à quatre temps d’un cancer et je ne peux m’empêcher de penser que, face à cette panse maternelle d’un monstre, en effet une fille ne peut pas vivre longtemps, elle doit très vite s’envisager mère. Enfin, je dis ça en passant. Que deviennent les filles et les garçons, dans cette histoire de commandant de bord dans une carlingue baleine ventre plein de Jonas en masse ? Dans cette histoire familiale écrite, comme un devoir de mémoire demandé par sa mère, par Philippe Forest, on se demande aussi où est passée la fille qu’était sa mère, qui avait dû laisser sa passion pour la peinture… Petite fille, elle descendant la nuit en robe de chambre dans la librairie de ses parents, et elle cherchait un livre. Beaucoup plus tard, son fils Philippe l’écrit, ce livre qu’elle cherchait dans la bibliothèque en vain, le livre au sein duquel elle trouverait, j’imagine, la trace de la petite fille qu’elle fut, trop tôt embarquée dans la carlingue d’une vie se résumant, en fin de compte, à garder dedans, à transférer pour l’éternité, à n’être plus qu’enceinte, ayant perdu et n’ayant jamais retrouvé un utérus de jeune fille, vierge, non détourné, non squatté.

Le fils contemple le corps de son père mort, ce jour de novembre 98. Il a les mêmes yeux, la même voix, la même stature. Mais il n’a pas partagé sa passion pour l’aviation. Le voici, maintenant, laissé au sein de son héritage. Enfant merveilleux du vingtième siècle ? Ou bien enfant marqué par la catastrophe ?

Père commandant de bord à Air France, qui apportait à ses enfants toute la gamme des dernières nouveautés d’Amérique et du Japon. Les premières consoles de jeux, la première caméra vidéo, etc. Bien voir ce père qui fait ce geste d’apporter à ses enfants, du bout du monde, des objets sophistiqués, et aujourd’hui tout le monde a accès à une pléthore d’objets… Soixante-dix ans de la vie du père avait suffit pour que le monde change de physionomie. Pour que ce soit l’ère du Progrès, celui qui donne les moyens de se tenir… au-dessus des nuages, de voir ceux-ci comme la paroi extérieure d’un placenta symbolique de plus en plus confortable… De quelle nature est ce changement d’époque ? Le vieux pilote d’avion est l’habitant d’une Europe pacifiée où les vieilles haines sont oubliées, la réalité a tellement changé !

Le père naît en 1921, l’aviation n’a alors que 18 ans. Orville Wright est le premier homme à voler. Mais avant, tant d’hommes levèrent leur regard… vers les nuages. Vers un oiseau. Ils inventèrent des héros auxquels ils prêtèrent leur désir de s’arracher de terre. La France est la « nation ailée » par excellence, « celle où l’enthousiasme aéronautique est le plus délirant ». Le 25 juillet 1909, l’ingénieur Louis Blériot traverse la Manche. Age héroïque. Frénésie presque hystérique de la foule. Religion nouvelle peuplant le ciel vide. Les nations développées dépêchent ses champions, tout le monde a bien conscience des conséquences économiques…

Première Guerre Mondiale. Eventualité de faire servir l’aviation aux prochains affrontements. Il faut donc convertir l’avion en arme de guerre. Plus tard, après les guerres, l’avion ne symbolisera-t-il pas une puissante arme économique, mettant à la portée de tous n’importe quel endroit de la planète, et maîtrisant les humains par la promesse du dépaysement assuré, par la mise en acte d’un transfert passif ? On se laisse emmener là-dedans… La métamorphose a lieu, et s’ouvre dans le ciel l’espace d’un nouveau champ de bataille, quelques hommes en uniforme ont la puissance de détruire, exploitant les ressources nouvelles de la technique. L’avion, c’est d’abord la guerre qui profite des ressources nouvelles, destructrices, qu’il apporte. « La machine infernale de la guerre est en place. » En quelque sorte, l’avion rend sombres les nuages, menaçants comme des bombes. L’avion permet au ciel de tomber sur les têtes, de détruire. Plus tard, il symbolisera le ventre qui peut transférer les masses humaines partout, et qui peut amener chez soi une pléthore de choses. L’aviation a d’abord des missions de reconnaissance. Puis elle largue ses premières bombes. Du décor de nuages s’abat la destruction. Chorégraphie martiale dans le ciel, entre pilotes ennemis. A la fin de la guerre, les hangars ressemblent à d’immenses casses. Qui se souvient des pilotes ?

L’Europe est un immense cimetière, mais les vivants ne pensent qu’à oublier. A s’abstraire de tous ces nuages… Plus les dégâts sont visibles, les gueules cassées, les veuves, plus grand est le désir d’oublier… On construit des monuments aux morts pour mieux tourner la page. Il faut donc lire les images de la destruction pour mieux entendre le désir de s’envoler au-dessus des nuages… « Ils reprennent le calcul de leur existence là où ils l’avaient abandonné ». Voici les années folles. Décor d’une prospérité rêvée. « … échos tapageurs de fêtes incessantes… » L’optimisme est le sentiment qui domine tout le vingtième siècle. Tout le monde reprend le fil d’une histoire heureuse, forcément. L’aviation, écrit Philippe Forest, est le nom qu’a porté cette grande confiance dans l’avenir née avec le siècle. Les gens s’émerveillent, en levant les yeux au ciel, de voir un avion. Révolution du regard : comme le dit Aragon, pour la première fois des yeux voient les nuages plus bas qu’eux… Conquête de l’air, uniformisation de la planète… et des cerveaux… Pourtant, émerveillement enfantin… L’aviation : un mythe nouveau. Le fils de l’aviateur l’a sans doute vécu au plus près.

Les pilotes rendus à la vie civile se reconvertissent, des lignes s’ouvrent pour relier différentes villes du continent, voire de l’Afrique, et même de l’Amérique… Bientôt, il y aura l’Aéropostale. Une génération nouvelle de jeunes gens est fascinée. Ils n’ont pas connu les combats dans le ciel. Charles Lindbergh. Jean Mermoz. Le petit garçon né dans la province française a sans doute partagé la fascination, l’optimisme, le formidable rêve. Les deux aviateurs sont devenus les plus grands héros de leur temps, porte-parole d’une utopie. Annonce d’un idéalisme triomphant du matérialisme moderne. Mais ce héros, l’aviateur, pouvait tout aussi bien incarner le rêve fasciste, le génie souverain de sa race, surplombant tout…

Au sortir de la Grande Guerre, Mâcon est une ville assez fatiguée. La famille du futur aviateur fonde un magasin de confiserie, « Aux fiançailles ». Lignée paternelle de Philippe Forest. Couple de ses grands-parents paternels : très mal assorti, mais le plus bourgeoisement uni. Fréquentation de la bonne société mâconnaise. Mais les parents de l’auteur ne sont pas plus assortis, si différents, si étrangers l’un à l’autre, une épouse qui n’a jamais accompagné son mari pilote de toute sa carrière… mais celui-ci garant d’une vie très aisée. Peu importe d’être assorti, ce n’est pas ça qui compte… Ce qui compte, c’est ce que symbolise la carlingue d’un avion, dans laquelle la vie voyagera confortablement au-dessus des nuages. Au-dessus des nuages, cela symbolise déjà un train de vie bourgeois, sans nuages au-dessus de sa tête. La confiserie prospère.

La famille maternelle avait fait l’acquisition d’une librairie, qui prospère elle-aussi. S’y retrouve la bourgeoisie cultivée.

Deux familles très dissemblables. L’auteur aurait voulu trouver des traces de l’enfance de son père parmi le trésor hétéroclite du grenier. Soldats de plomb, Meccano, château fort, enfin les jouets d’un fils de famille bourgeoise. Le père regardait avec indifférence ses jouets que ses enfants descendaient du grenier. On imagine qu’en effet, dans la formidable poussée de son avion et du Progrès, il y avait toujours d’autres choses, la chose importante étant en fait d’être le héros qui pilote. Il avait son seul jouet désirable, l’avion. Le fils l’imagine contemplant le ciel, allongé dans l’herbe.

Les parents sont des enfants de la première après-guerre du siècle. Ils vivaient dans deux milieux étanches l’un à l’autre. Ils n’auraient jamais dû se rencontrer. Mais la catastrophe…

Le 17 juin 1940, les bombardements commencent. Mais elle n’a pas peur, la jeune fille qui sera la mère de Philippe Forest. Des nuages de poussières s’élèvent du sol. La gare n’est plus que gravats. Les gens sont sidérés, ne peuvent se détacher du spectacle de désolation. Qui vient du ciel. Les nuages sont plus que menaçants. Même en ce mois de juin. La sirène fait entendre une plainte lugubre depuis les profondeurs de la ville. La guerre est bien là. La ville se vide d’un coup. La jeune fille cherche quelqu’un pour conduire la voiture de son père. Une amie lui a parlé du fils de la confiserie. Dans la voiture, il y aura la fille, sa mère, sa grand-mère, il faudra les conduire de Mâcon jusqu’à Nîmes, où elles ont de la famille. Lorsque le jeune homme, futur père de Philippe Forest, voit la jeune fille, « Ce fut une apparition ». Il accepte de conduire la voiture du père de la jeune fille, Yvonne. Il y a déjà une passation de main… Le jeune homme transfère la jeune fille en lieu sûr… Le ciel est dominé par l’aviation allemande. Toute une mythologie semble partir en morceaux aux yeux du jeune passionné d’aviation, alors même qu’il est protégé. Il restait encore Saint-Exupéry comme héros. Mais l’image pionnière de l’aviation française en a pris un coup. Il faut voir ce jeune homme attaqué dans son rêve d’identification virile. Heureusement, à défaut d’avion, c’est lui qui conduit la voiture, c’est lui qui met à l’abri trois générations de femmes… Là aussi, il faut voir l’aspect symbolique. Les trois générations de femmes embarquées ! C’est la voiture qui commande, et son jeune pilote, auquel on devine déjà que le père donne les clefs, accomplissant une passation de pouvoir.

C’est à Nîmes qu’il entend l’appel du 18 juin. Mais on ignore qui est De Gaulle. Il ne faut pas attendre. Jean et Yvonne se fiancent le 12 juillet 1942. Le père de Jean meurt dans son sommeil, à 48 ans. On pourrait saisir là cette bascule qui fait que ce n’est pas son père à lui, mais son père à elle, qui domine le jeune homme, lui montrant la route, titillant sa passion d’être aux commandes, même dans une machine creuse qui ne décolle pas de terre, c’est déjà un transport, un transfert, une promesse de nom du père : fiançailles qui l’engagent à toujours mettre en sûreté la fille, et à l’embarquer dans l’aventure de la vie où elle abandonne, sans s’en rendre compte, la petite fille en elle. C’est fou comme c’est déjà bien structuré, même si les quelques années de guerre et même d’après-guerre vont encore séparer le jeune homme et la jeune fille. Jean ne parlera plus jamais de son père à personne. Il restera ce rien, celui qui sera transmis au fils Philippe, par exemple. C’est vrai, une voiture conduite, on pourrait dire, et il a sauté dans une autre histoire, derrière lui son propre père s’éloigne déjà, il est mort dans son sommeil. Jean est chef de famille à 19 ans.

Il n’y a plus d’école de l’air. Jean ne sera pas pilote de chasse. Mais d’autres vies sont possibles. Il part à Alger, qui est aussi la France. Là, les terres sèches peuvent devenir des jardins s’il y a la soumission à la loi nouvelle venue de France. Jean devient amoureux de ce pays, et est choqué par l’injustice de la mission civilisatrice de la colonisation. A l’Institut de Maison-Carré, il étudie l’agronomie, dans les vergers et les vignobles. Il acquiert le goût des arbres, prend conscience que son nom, « Forest », vient de « forêt ». A ce point de sa vie, étrangement épargné par la guerre, l’ayant manquée, comme passé à côté d’une occasion, il pense qu’il a renoncé à son rêve ancien de piloter un avion. Il s’installera peut-être en Algérie.

C’est Pearl Harbor, la mondialisation du conflit. Mais Jean en est encore à se fier au vieux Pétain. Ce n’est pas simple d’y voir clair. Après-coup, c’est facile de juger du passé à partir du confort du présent… Mais Jean a acquiescé sans y prendre part, il a été envoyé loin du lieu où ce mensonge sévissait. Il faut bien voir dans ce roman d’une vie cette sensation de ne pas avoir été impliqué directement dans la guerre, d’être passé à côté, de ne pas en avoir passé le mur du son.

Le temps des pionniers s’était arrêté avec l’appareil de Mermoz perdu en mer en 1938. En quelques années, l’aviation est devenue une entreprise anonyme de dévastation. Cela me fait soudain penser à cette chimiothérapie intensive mettant en aplasie médullaire afin ensuite de faire une greffe de moelle osseuse. Voilà, on détruit par des bombes venues du ciel, ensuite la greffe américaine, apportée avec les avions de ligne, sera possible. La conscience d’une autre époque bien sûr se fait sentir. Ses rêveries d’ado l’ont quitté. Débarquement à Alger, sympathie naïve pour les soldats américains. Il est prêt à aller dans leurs rangs, son pays lui donne l’autorisation, et ainsi il peut suivre la pente de ses convictions, qui vont du côté de l’Amérique. Darlan, en Algérie, retourne sa veste par un calcul opportuniste, et s’engage dans le camp des Alliés. Les universités et l’Ecole d’ingénieurs où étudie Jean sont fermées, les jeunes sont mobilisés dans les chantiers de jeunesse. En décembre 42, Jean se porte volontaire, et, après avoir traversé la Méditerranée, le voici qui traverse l’Atlantique, pour aller se former comme pilote dans les rangs de l’Army Air Force. La traversée est périlleuse, le paquebot de luxe réquisitionné par l’armée pouvant être bombardé ou torpillé, et affrontant une tempête. Là encore, nous voyons un contenant, une sorte de matrice pleine à craquer, en danger d’être torpillée en entraînant la mort de ceux qu’elle transporte, et en même temps, en son sein luxueux, nous voyons les futurs sauveurs, les pilotes d’une autre vie, ils sont comme en croisière, voguant vers le soleil. En juillet 42, le jeune Jean s’était fiancé à Yvonne, et s’était demandé où sa future belle-mère avait trouvé le traiteur… A ce moment-là, on sait les mesures de discriminations frappant les Juifs, mais pas l’existence de camps, ni le rôle de Pétain, encore moins la solution finale. En somme, il y a une certaine ignorance des nuages si sombres du nazisme. Epargné. Rien qui déchire vraiment le ventre de l’optimisme. D’autant plus que, débarquant en Amérique, il découvre une conception de la modernité qui est une révélation, voici un pays d’abondance, de prospérité, de liberté, d’égalité. Son Amérique à lui. Ce rêve. Il n’a pas connu la guerre, et le voici en Amérique, époustouflante, alors que l’Europe vit encore l’enfer. Lui, il est à l’abri, et dans cet abri, plein de choses ! Une dette pour toujours. Un tel cadeau ! Il faut imaginer ! La séduction extrême dont il est l’objet de la part de ce pays nouveau ! Fidèle pour toujours ! C’est là qu’il va devenir ce qu’il voulait être. Comme une figure paternelle capable de lui offrir son rêve, cette carlingue riche à craquer, et qui, littéralement, le transporte, le fait décoller, et voler pour toujours au-dessus des nuages…

En Amérique, dans l’Army Air Force, le jeune pilote prend d’énormes risques, au cours de sa formation, c’est là qu’il frôle la mort, que la moindre erreur aux commandes de l’avion voltigeur est fatale, et pas à la guerre. Au cours des exercices périlleux, lorsque l’avion pique vers le sol, il a l’impression d’être tombé dans le tube d’un kaléidoscope. C’est un jeune garçon pilotant son jouet époustouflant, à l’intérieur de lui, il peut lui faire faire ce qu’il veut, à condition d’être le meilleur, en sachant, au dernier moment, redresser l’appareil. Au sol, l’instructeur américain ne quitte pas des yeux l’avion auquel le jeune pilote fait accomplir des figures obligées qui vont décider de son avenir d’aviateur. On dirait une prodigieuse, folle, insensée, et très maîtrisée scène sexuelle entre l’avion et son pilote à l’intérieur. Le 22 décembre 43, il est capable de piloter seul un appareil de l’Army Air Force. Il reçoit un billet vert de un dollar comme signe de reconnaissance et de dette, qu’il pourra exhiber, et qu’il gardera sur lui toute la vie. Index dollar… Il fait partie de la secte très secrète des anciens pilotes passés par la chasse américaine. Le billet vert est le seul témoignage conservé… Un acte de baptême des Etats-Unis…

Le jeune pilote a désormais la sensation d’être enfin où il fallait, d’avoir réalisé son rêve, au terme d’un concours de circonstance… Ce n’est pas un belliqueux. Il veut juste voler. L’Amérique est pour lui le pays des opportunités. Quoi qu’il arrive, il sera du côté des Américains, plus patriote que les Américains eux-mêmes. Victor est son nom de baptême à l’Army Air Force. Comme Victor Hugo, mais on entend aussi comme « victorieux ».

La récente base qui accueille les cadets de l’aviation est, au milieu des champs de coton, une ville moderne, avec son cinéma, son terrain de sport, ses prairies, vastes et époustouflants supermarchés en self-service. Prestige de l’uniforme, lunettes Ray ban. Mais la ségrégation raciale le choque. Plus tard, lors de ses escales, devenu pilote de ligne, il aimera aller se promener dans les quartiers noirs des grandes cités d’Amérique… Parfois la police ramènera le fou qu’il était de s’aventurer dans de tels quartiers à son hôtel de luxe… Le paradoxe, c’est que l’apprenti pilote a vu en Amérique ce racisme qu’il n’a pas vu s’emballer en Europe avec le nazisme… En Amérique, certes il voit qu’on forme aussi des pilotes noirs, mais ceux-ci sur une autre base…

Le jeune pilote, qui a vu des amis se tuer au cours d’exercices d’apprentissage, se dit qu’il va piloter un avion de combat, enfin participer à la guerre aux commandes de ce prodigieux engin de destruction. Car, en Amérique, ils ne font que jouer à la guerre, ils ne la font pas. En Europe, les combats essentiels se font tous dans le ciel. Bien sûr, il ignore, cet optimiste, que la guerre se fera différemment, plus tard, à l’heure des transports de masse… Pour l’instant, il lui tarde d’être parmi les combattants, de se mêler à cette autre forme de sauvagerie militaire. Il sait que le contrôle du ciel est le préalable à toute opération terrestre d’envergure. L’aviation est devenue un instrument de destruction massive. Les soutes des avions ouvrent leurs ventres et font tomber du ciel les bombes. La matrice est décidément très en colère…

Le jeune pilote déchante, il ne participera pas aux combats, mais restera en Amérique pour former d’autres pilotes. Décidément, il n’aura jamais fait la guerre… Pourtant sorti major de sa promo… N’aura pas beaucoup vus les avions allemands…

La jeune fille, restée à Mâcon, en sait plus long que lui sur la guerre. Et elle n’a pas vu l’Amérique. Les troupes allemandes sont dans la ville. Sensation de honte d’être envahie. La résistance a aussi envahi la ville. La télévision en noir et blanc montre les images glorieuses des forces françaises libérant seules le territoire français. En fait, falsification de la mémoire collective. Mais on fête le 4 septembre 44 le prodige d’être encore en vie. Sensation d’être tous des rescapés d’une catastrophe. Rite barbare de purification avec les collabos fusillés, certaines femmes tondues… On loge les troupes américaines. Eux ne sont pas des ennemis…

La jeune fille ignore ce qu’est devenu son fiancé. Idem de son côté à lui. Il faudra encore attendre un an pour qu’ils se retrouvent.

Cependant, il garde encore espoir de piloter en vrai chasseur, puisque la guerre se poursuit dans l’est de la France. Mais il reçoit sa qualification le jour où Hitler se suicide… Il est à la fois frustré et soulagé, il sera toujours resté dans l’abri. Il n’aura été qu’un spectateur lointain, et son seul acte de bravoure aura été de prendre le volant de la voiture de celui qui deviendra son beau-père, pour conduire trois générations de femmes à l’abri… Il avait même ramené la voiture… mais le réservoir à sec… Il n’aura rien su du déferlement des divisions allemandes détruisant tout, rien su des bombardements, du débarquement, des camps, de l’humiliation quotidienne. Sa guerre à lui avait eu le visage de l’Amérique époustouflante, nouvelle bombe, mais celle-ci avec un visage si généreux, si humain, qui tombera sur l’Europe et la planète.

Le 29 janvier 1946, il rentre par bateau, arrive à Marseille. Ulysse et Pénélope (avec laquelle il s’est marié depuis l’Amérique, donc absent à son propre mariage) se retrouvent. Il porte, ce Français, l’uniforme d’une armée étrangère. Il constate, dans le paysage, l’ampleur des dégâts. Une sorte d’éventration, avec que des débris, une enveloppe sans contenu. Il s’agira ensuite de refouler pour toujours cette réalité, ces images, d’en opérer la forclusion.

Sa jeune femme a pris le train à Mâcon, l’a retrouvé à Marseille, c’est un étranger, elle avait de lui une image rêvée. Dans la chambre très modeste, ils ont du mal à se tutoyer. Mais ils sont amoureux.

La compagnie Air France renaît, le besoin de pilotes est considérable. Le 7 février 1946, il est engagé comme co-pilote, et le couple est donc très vite séparé, puisque lui partira sans cesse désormais sur ses longs courriers. Elle revient chez ses parents, parce qu’ils n’ont pas encore de logement. En vérité, ce qui les unit, le fait que ce soit lui le pilote de la machine en creux de son père, c’est aussi ce qui les sépare, puisque, désormais, c’est un ventre volant qu’il co-pilote d’abord, et très vite pilotera. Bien sûr, il doit tout réapprendre, car l’aviation de ligne n’a rien à voir avec les avions de chasse. Plus d’acrobaties. En somme, c’est plus pépère. D’ailleurs, lorsque sa femme vient le retrouver le 4 septembre 46, elle est enceinte de six mois… Tout de suite, elle aussi est un ventre plein, d’abord dans son ventre de femme, cinq fois, et puis dans sa vie, vouant sa vie à élever seule ses enfants, tandis que dans le ciel le commandant de bord gagne les moyens d’une vie très confortable pour sa famille, rapportant des objets du bout du monde, tel des morceaux de cette prodigieuse Amérique qu’il découvrit émerveillé.

Les premières années d’après-guerre sont difficiles, il y a encore la disette, juste de quoi se jeter ensuite sur la pléthore d’objets qui vont être produits sans fin, et juste pour ne plus cesser de désirer être transféré et transporté ailleurs, dans le ciel au-dessus des nuages… D’une certaine manière, la misère est encore plus forte que pendant l’occupation. Les prix flambent tandis que les salaires sont bloqués. Le marché noir est plus florissant que jamais. Mais, à cause de la honte et de l’humiliation, on va vite oublier tout ça avec la prospérité qui décolle. Dans l’aviation, tout est à reconstruire, et le miracle se produit. Nouveaux avions, nouveau directeur d’Air France. Cette compagnie française devient la première du monde. On image la fierté du pilote ! Développement de réseaux mondiaux. Commandant de bord à trente ans, Jean Forest a pourtant encore le sentiment d’être un pionnier, habité de l’idée enfantine d’autrefois, pilotant un super jouet peut-être… C’est avant la révolution technologique qui arrivera plus tard, et soumettra, en quelque sorte, le pilote de l’avion. Pour l’instant, il croit que la parenthèse d’horreur s’est refermée, et qu’il a réalisé le rêve de son enfance et du siècle. L’avion est un ventre si gracieux, splendide symbole d’une liberté et d’une émancipation encore jamais vécues. L’histoire continue, amnésique. Optimisme. Ils avaient gagné la guerre. Pilotes devenus, dans les airs, des sortes de capitaines d’une marine marchande flottant sur les nuages. Preuve que la planète était ronde, et raccourcie.

Mais le pilote n’aura jamais l’appât du gain. Son plaisir : être aux commandes. Par ailleurs, l’argent lui viendra sans qu’il ait besoin de demander, de désirer. Très bien payé. Sa compagnie comme une religion. Illusion de faire tourner la mécanique du monde. De piloter un ventre ailé, avec beaucoup de monde dedans. Lui aux commandes. Lui capable de faire décoller, direction le ciel, l’Amérique, ailleurs. Et même agent secret. Vie réussie.

Le fils, Philippe, qui a la même voix, le même regard, la même stature, constate qu’il n’a pas réussi sa vie comme son père. Qu’ils n’ont pas ça en commun. C’est sûr, le fils, lui, il est dans le ventre ailé, il n’a plus à rêver follement de le faire voler, il est dans un autre temps, une sorte de temps de croisière.

Les gens venaient le dimanche au Bourget pour voir les avions s’envoler vers le ciel. S’émerveillaient du prodige. Pour les enfants de l’aviateur, pour nous, c’est devenu si banal… On est voyagé, tout est prêt pour nous, le ventre s’ouvre, nous sommes embarqués, ou bien ce ventre nous apporte toutes sortes de choses du bout du monde, la magie est devenue réalité. Révolution du transport de masse.

En mars 72, c’est l’apogée de la carrière du pilote, le voici aux commandes d’un Boeing 747. Philippe est né le 18 juin 1962, 22 ans jour pour jour après la première rencontre de ses parents. Il est né de cette rencontre. On pourrait dire aussi, de ce transport, de ce transfert, de cette mise à l’abri, puisque la rencontre est d’emblée sous les augures d’un savoir piloter de la part du père.

Philippe, comme par hasard, est doublement placé sous le signe d’air des Gémeaux… Les femmes qu’il a aimées sont toutes du signe des Gémeaux. L’air, au-dessus des nuages. Pour patron, Mercure, le dieu volant. Il grandit entre le jardin du Luxembourg et Montparnasse. Vaste appartement luxueux. Un abri confortable. Enfance sage et trop sérieuse, écrit-il. On comprend. Dans sa famille, il n’y a pas l’idée de jouir des biens gagnés, on dirait qu’il y a toujours autre chose qui titille, un petit rien, en marge. Ces parents sont en effet très curieux : d’une part la très belle situation du père amène un très grand pouvoir de jouissance à cette famille, ils pourraient tous avoir un époustouflant train de vie. Mais, d’autre part, une sorte d’étrange « non » semble s’écrire, une très discrète résistance à la très grande séduction des objets, des moyens. Dans cette famille, à l’instar de cette mère assez mélancolique, on ne se laisse pas embarquer tant que ça, on marche, d’accord, on est d’une famille aisée, bourgeoise, les signes extérieurs de richesse sont là, on accumule un formidable patrimoine, mais en même temps, en marge, reste l’étrange désir d’autre chose. Le père commandant de bord à Air France jouit de piloter, jusqu’au bout, de ce paysage fabuleux, prodigieux, au-dessus des nuages, et n’a pas besoin d’autre chose, il est au-dessus de tout ça. La mère, elle, avec sa discrète mélancolie, à quoi est-elle fidèle, sans jamais rien en dire ? A la petite fille en elle, qui est restée en rade, tandis qu’elle a tout de suite été mère, ceci cinq fois ?

Le patrimoine qu’ils ont laissé, cet homme, cette femme, il faut le lire dans son caractère intact : ils n’en ont pas vraiment joui. Ils l’ont transféré ! Transmis ! Pour vous, les enfants, les petits-enfants, vous enveloppant ! Comme c’est curieux, cette circonvention par la donation, de l’enveloppe tout autour, en guise de message des parents, et du vingtième siècle !

Vraiment un très beau roman de Philippe Forest !

Alice Granger Guitard



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Messages

  • Un navet gigantesque, mal écrit, froid, méchant.
    Un fils qui tente de se mettre dans la peau de son père, et qui le méprise parce qu’il n’a rien fait d’extraordinaire que d’avoir été là au moment où l’Histoire est passé.
    Une écriture de sapeur-pompier
    Henry Zaphiratos lecturepourtous.blogspot

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