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Trésor d’Amour, Philippe Sollers

Editions Gallimard, 2011

mardi 11 janvier 2011 par Alice Granger

Comme pour Stendhal, l’amour est pour l’écrivain Philippe Sollers la seule affaire. Où vivent-ils, Minna et le narrateur, qui avaient une chance sur quelques milliards de se rencontrer ? Près de la Salute, à Venise, nulle part ailleurs ! La Salute ! Entendre : vivre la vie vivante, non sacrifiée, vraie. Chacun sa vie au sens fort, vie singulière à défendre jusqu’au dernier souffle, elle ou rien.

Minna ne blesse jamais l’espace. Une femme comme ça, c’est exceptionnel ! Une qualité d’être qui, en se vivant, ne prive pas l’autre à côté de son espace vital, ne le sature pas, au contraire l’ouvre, trésor d’amour. La générosité elle-même, par laquelle l’autre à côté a droit au même trésor d’amour.

Près d’elle, si silencieuse et si vive, le narrateur sent s’ouvrir son espace de vie à lui, trésor d’amour infini qui s’offre à lui par le simple fait qu’une femme, de manière gémellaire, l’exige pour elle-même aussi, espace-temps de la vie, sans rien imposer, rien demander, rien exiger.

Je me dis tout de suite, en lisant ce si beau roman, qu’enfin un homme et une femme, d’une manière romanesque comme jamais, s’offrent, comme une évidence absolue, ce que Duns Scot appelait l’eccéité, c’est-à-dire une vie singulière, absolument unique, à nulle autre pareille, en train de se vivre dans le temps, jamais sacrifiée, ni pour elle, ni pour lui, couple gémellaire fille garçon, à des enjeux économiques, familiaux, aux enfants, aux distractions de masse, aux ambitions sociales, à la reproduction. Minna ne blesse pas cet espace-là. Alors que dans notre société marchande, tout blesse cet espace, tout sature nos oreilles, nos yeux, notre temps. Minna est pour le narrateur cette extrême douceur qui s’ouvre dans le delta à Venise à des années-lumière de la malignité invasive qui sature en prenant des airs si faussement maternels. Minna et lui vivent à l’écart, à Venise, et leur amour se déconnecte de ce qui, d’habitude, se met tout de suite en place. Minna ne veut pas de nouvel enfant, elle a déjà une fille. L’amour, qui se déconnecte de la reproduction, fait que les enfants, c’est lui, c’est elle, un garçon, une fille, dans la douceur des nuances, dans le temps retrouvé. Pour le narrateur, Minna est à la fois sa mère, sa sœur, sa fille, il est son père, son frère, son fils, car ils se sont offert le temps, ce temps de vivre pour soi, dans l’éclosion des sens. Vraiment à des années lumière de la saturation de l’amour faux. Comment prétendre transmettre la vie si un homme, une femme, si un garçon, une fille, ne réussissent pas, d’une manière romanesque et très décidée, à commencer par la vivre eux-mêmes, en faisant le pari de ne jamais l’escamoter, de refuser de la sacrifier, mais au contraire de la donner à lire, afin que les descendants, les vrais, ceux qui sauront ce que c’est être vivant, s’en inspirent.

En faisant un détour par Stendhal, et son amour impossible pour Matilde, Sollers en vérité approfondit pour lui et pour nous cet amour depuis si longtemps lié pour lui à Venise. Amour secret, amour-passion.

Stendhal était resté célibataire. Comme s’il avait voulu envers et contre tout approfondir ce vrai commencement, l’impossible d’une fille, celui où une fille s’énamoure de sa vie de fille en train d’éclore et s’épanouir dans tous les sens et les nuances, sans jamais se résoudre au sacrifice, et, ainsi, ne condamne pas un garçon à être avalé dans un rôle, des conventions, des ambitions sociales mais lui ouvre le même espace sublime, subtil. « Il savait bien ce qu’il désirait, Stendhal : une liaison intense à couleur incestueuse, sa mère ressuscitée et ne s’occupant que de lui. » Le mot « incestueux » nous semble curieusement perdre de son sens habituel, tellement il prend de manière romanesque un autre sens, celui de vie singulière retrouvée, non sacrifiée, dans la douceur des choses auxquelles sa mère lui avait donné accès. Effondrement, à la mort de sa mère alors qu’il a sept ans. Mais aussi, ensuite, l’espérance d’une femme qui ramènera ce temps, ces nuances, cette douceur, sans rien demander. Retraite de Russie, Italie, Rome. Sollers cite Stendhal : « L’amour est une fleur délicieuse, mais il faut avoir le courage d’aller la cueillir sur les bords d’un précipice affreux. » Mais le corps de Matilde, au début du 19e siècle, ne pouvait pas basculer hors des convenances, alors que Minna, si. Stendhal s’accroche, approfondit l’amour-passion, tandis qu’elle refuse. Il est gauche, timide, maladroit, mais l’impossible amour le retient, elle est l’unique pour lui. Il veut tout et rien, un frémissement brûlant saisit son corps. L’amour-passion anime la nature, et son guetteur, « elle jouit, elle frémit, les arbres, les rochers, la ligne des montagnes se révèlent comme jamais. » L’impossible amour est réussite de l’écriture. Par exemple « De l’amour. »

La grande certitude était là. L’événement surgit dans le sillage d’une grande fatigue, de la sensation de ne plus pouvoir aller plus loin, la sensation de l’abîme, de la mort, de se traîner, de ramper, d’un non-sens généralisé. Elle était là, l’élégant Delta fendait l’eau, soleil, voilà, Minna, trésor d’amour. « … confluence, convergence, débordement, synthèse, bouillonnement venu de partout, des années lointaines, des villes, des campagnes, des pays traversés, des situations historiques, des glaciers disparus, des livres, des corps rencontrés, des vallées. » Une fille, un garçon, temps retrouvé, temps d’enfance, de nuances, d’expériences, d’éclosions, de liberté.

Dans le roman, Minna Viscontini est née à Venise. Son père, bibliothécaire à Venise, est mort. Sa mère, professeur de piano, est morte. Elle fut mariée deux ans à un banquier de Turin, dont elle a une fille. Minna est professeur de littérature comparée à l’université de Milan, Stendhal est son auteur de prédilection. Lorsque le narrateur la rencontre, Minna est déjà dans un temps spécial : tout dans sa vie (deuil de son père et de sa mère, sevrée du mariage, comblée de maternité avec sa fille de cinq ans, professionnellement satisfaite) la prépare à accueillir l’homme qui va lui redonner « la salute » là où se sont ouvertes les plaies, leur temps nouveau sera douceur de la nature rimant avec maternel, il sera à la fois son père, son fils, son frère. Minna le rencontre à un moment où elle n’a pas besoin d’attendre quelque chose de lui, où elle peut se permettre le luxe de juste le laisser être lui, tandis qu’en même temps elle se laisse être elle, frère et sœur, jumeaux s’entendant au quart de tour, sans avoir même à se parler. Minna, prénom donné par son père, en référence à Stendhal. Le prénom de la fille de Minna, Clélia, vient de « La Chartreuse de Parme ».

Le narrateur ranime avec Minna la campagne d’Italie de Stendhal. « L’amour est cellulaire dans les tourbillons du hasard… »

« Minna s’étonne parfois de mon optimisme fanatique dans la dévastation générale. » « Je suis un survivant d’un passé perdu et sans lendemain… » Le père de Minna était sûrement un peu désespéré sur la fin… Bibliothèque avec tous ces volumes rangés, sans futur…

« Je crois avoir eu une jeunesse aussi débauchée que possible, impossible à imaginer pour les coincés et les coincées de tous bords… En même temps, comprenne qui peut, l’amour-passion a toujours été là, dans l’ombre, l’amour-passion réussi. Je sais de quoi je parle, et l’Italie m’a protégé très tôt… Une main invisible me conduisait et me reconduisait sans cesse là où je suis. » Et oui, cet amour-là, dans la vie et l’écriture de Sollers… Qui, très tôt, comme l’Italie l’a protégé… « Selon les lois non écrites de l’amour-passion, je suis le fils de Minna et son frère, comme elle est ma fille et ma sœur. Les mots ‘père’, ‘mère’, ‘mari’, ‘femme’, ‘amant’, etc., doivent être décrassés, ou alors laissés aux clichés du cinéma ou de la mauvaise littérature. » Il s’agit de rejoindre dans ses tréfonds une jouissance féminine ignorée d’elle-même, celle d’une fille ayant accès, de manière exceptionnelle, à sa vie singulière en train de se vivre, au lieu du devenir mère toujours sacrificiel. Ne pas s’abandonner fille, comme fille et garçon, dans la sensation de ne pas abdiquer sa vie, qu’elle compte, qu’elle prend son temps. « Voilà Matilde (ou une autre) couverte de joyaux par son alchimiste amoureux, forçat des mines de sel passionnel. » Stendhal passionné de ce genre de femme-là, amour impossible car Matilde n’arrive pas à être elle, pourtant elle est unique. Le narrateur la rencontre, c’est Minna.

« … sous ce déferlement permanent qui peut s’intéresser encore à l’amour-goût, à l’amour-passion, c’est-à-dire à la Nature, dans sa merveilleuse et proliférante simplicité silencieuse ? Pas la ‘nature’ falsifiée par la propagande ‘écologique’, non, la nature de tous les jours, n’importe où, celle qui est infiniment ouverte aux cinq sens, un pin parasol, une risée sur l’eau, une rose… » Ou bien les premières cerises, le vert tendre des premières feuilles, la caresse du jeune soleil du printemps sur les jambes nues, les blés avec les coquelicots, l’odeur du serpolet ramassé, les fraises sauvages, tant de sensations sublimes et subtiles…. Mais, désormais, les choses sont produites et déferlent pour saturer les pores, les désirs, les temps libres ouverts aux sensations… C’est beaucoup mieux, les jeux vidéos abrutissants les êtres addicts, c’est ringard d’avoir le temps de se laisser surprendre par le parfum délicieux des fleurs d’acacia… Il ne faut pas avoir ce luxe de temps, cette jouissance libre des sens non saturés… Petite fille aux jambes nues marchant dans l’herbes mouillée de rosée très tôt les matins d’été… Les bonnes mamans ne laissent aucun répit à leurs filles, à leurs fils, toujours sous leurs regards, elles n’en finissent pas de les saturer d’activité, pour leur éveil. Aucun danger, dans une déchirure, de sentir la brise d’un rien à faire de printemps venir éveiller la sève… Un peu d’abandon, pourtant…

« J’expliquerais à Stendhal ma décision, très jeune, de faire semblant d’être là en n’étant pas là. » « Je lui raconterais ma vie de viveur. »

Avec Minna, « C’est un grand roman qui se suffit à lui-même. Musique, murmures, oiseaux et signaux. »

Stendhal insiste, l’amour est une folie très rare en France, et l’empire des convenances s’accroît tous les jours… Désormais, seul l’argent compte.

Stendhal, ce qu’il demande à son Italienne idéalisée, c’est de le prendre en charge. C’est une femme capable de le transporter dans un chemin de transverse définitif. Il faut sentir cela. Il faut la détermination d’une fille à la détermination d’un garçon. Sinon, fiasco. Tout seul, il ne peut pas. C’est comme remuer une montagne. La cause de son impuissance, c’est qu’elle ne se met pas en mouvement d’elle-même. Ce n’est pas à lui de l’animer du désir de vivre vraiment sa vie. « L’amour naît de la vie qui s’écrit. » Et Minna est déjà Minna. Le narrateur serait lui aussi impuissant à la faire devenir la vivante Minna. D’une certaine manière, la tragédie stendhalienne touche à la frigidité féminine, au fait qu’il rate toujours ce qui serait une réincarnation de sa mère, une femme déjà en elle-même palpitante. « L’amour rare est un trésor. » Stendhal : « Le beau d’une passion est la quantité d’émotion. » « Tout était chambre pour nous… » Simone de Beauvoir, citée par Sollers : « Stendhal fait confiance à la vérité ; dès qu’on la fuit, on meurt tout vif… personne n’a inventé les femmes comme lui. » Inventer les femmes ! Même éloge de la part de « la belle et subtile Julia Kristeva ».

« On s’était trouvés, on se retrouvait, on se retrouve sans cesse. »

Un coup musical : on est dans la même « portée », sur la même longueur d’onde, avec la même clé dans une symphonie que les autres n’entendent pas. Un frôlement de main en dit plus long qu’une étreinte.

Le Privilégié.

Encore une fois, la grande certitude m’enveloppe, sommeil, puis soleil, puis bonheur.

Le pseudo préféré de Stendhal : Dominique. On comprend que ça enchante Sollers…

Tout est fait pour noyer la musique de la vie dans un vacarme continuel. Saturation… « La grande peur de Stendhal : devenir ‘étiolé’, sans énergie, sort de plus en plus réservé aux hommes sur la province Terre. » Sa mère, qui sauta comme une biche par-dessus son berceau. Image d’une déesse. « C’était une femme charmante, et j’étais amoureux de ma mère. »

Freud enchanté par l’Italie. Accompagné de sa belle-sœur Minna… Joyeux. Mais a toujours dit que l’Amérique n’est bonne qu’à se procurer de l’argent.

D’une certaine manière, c’est Minna qui est l’auteur de « Trésor d’Amour », « même si c’est moi qui l’écris. Je n’ai pas besoin de me distraire d’elle : l’amour-goût est satisfait, l’amour-passion est un trésor temporel. »

Voilà. Exceptionnel.

Alice Granger Guitard



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