Arthur Rimbaud
Franck Bouysse
Michel Houellebecq
Georges-André Quiniou
Michel Houellebecq
Delphine De Vigan
Pauline Delabroy-Allard
Lionel-Edouard Martin
Georges-André Quiniou
Dominique Rolin

18 ans !




Accueil > Vos Travaux > Le Langage célinien ou les figures de l’aporie.

Le Langage célinien ou les figures de l’aporie.
mardi 11 janvier 2011 par Jean-Paul Vialard

Le langage célinien ou les figures de l'aporie
  Chez Céline l'argot n'est, à l'évidence, ni une fin en soi, ni la poursuite d'une visée esthétique, mais le lieu chargé de sens d'un langage dont l'obsession, la révolte, la marginalité, vise à conduire l'homme au "bout de sa propre nuit", celle de sa déréliction, de sa vocation à l'unique déliquescence. Pour autant le style n'est nullement superfétatoire. Il constitue l'assise d'une philosophie, d'une vision du monde exacerbée, cernée de violence, tissée de désespérance.

  "Le Voyage" est la chair-même du pathos, son écriture vibrante, mordante, qui cherche à saigner le lecteur à blanc, à le laisser sans voix, sans possibilité de refuge à partir duquel pourrait s'élever un langage rassurant, où les mots seraient ronds, sans aspérités, lénifiants comme des baumes, apaisants tels des onctions, enveloppants à la façon d'une douce matrice originelle. Rien de cela chez Bardamu, l'écorché-vif du XX° siècle qui chemine dans la nuit, à la manière des héros de Victor Hugo dans les Misérables traînant leurs destins en forme de boulet; semblable aux  personnages de Zola pliant sous le fardeau de la misère sociale et morale.

  La guerre, elle aussi, a produit son langage singulier, celui des Poilus, populaire et argotique, langage de l'obus et de la mitraille dont le dénuement, l'aridité rejaillissaient sur leurs narrateurs, à la façon des grenades qui explosaient dans les boyaux des tranchées, sombres métaphores de vies détruites avant même d'être accomplies.

  Si l'argot a sa valeur propre, c'est bien dans cette situation sans issue où l'homme qui le profère est au bord du gouffre, de l'abîme et alors ce langage ne peut tourner en rond, ne peut tomber dans les ornières euphémisantes d'un sens perverti. Bien au contraire il transcende les maigres destinées des narrateurs pour en faire des récits épiques, des fictions héroïques où le tragique le dispute au dérisoire. Ici l'on est bien loin d'une certaine "langue verte" dont la couleur dominante était "locale", assujettie à  une anecdote mettant en scène quelques personnages pittoresques. Parlant de la langue de Céline, peut être même le qualificatif de "populaire", d' "argotique" est-il déplacé. Lui conviendrait sans doute mieux le prédicat de "marginale", "révoltée" ou bien "révolutionnaire". Une "écriture du Mal" comme l'était celle d'Antonin Artaud - la douleur-personnifiée -, dans sa "Lettre sur la cruauté". L'écriture est alors non seulement existentielle, mais "existence" au sens premier du mot, vivante, faite de sang et de nerfs, de lymphe et de pleurs. Sorte de barrière ultime au-delà de laquelle  n'apparaît même plus ni le métaphysique ni le nihilisme mais l'incompréhensible domaine de la mort-nue, du néant. Céline écrit avec ses tripes, avec sa détestation de l'homme aussi, cet homme qu'il voudrait meilleur mais dont il désespère. Ecriture vraie, profonde, semblable à un soupir, sifflante à la manière d'un râle, nauséeuse comme un hoquet, déchirante comme le sont l'ongle et la dent.  "Le Voyage" ne pouvait être écrit autrement; il n'est pas autre chose que son écriture, son éructation continue, son tremblement, son vertige, son explosion qui questionne l'homme jusqu'en son tréfonds, à sa respiration dernière. C'est pour cette raison que "Le Voyage" ne peut se lire que d'une traite, d'un seul empan de la conscience, à la manière de tout acte essentiel, fût-il amour, détresse, agonie. On n'en ressort pas indemne. On est marqué. On porte les stigmates. On croit les oublier mais eux ne nous oublient pas qui veillent le moindre faux-pas, la menue fissure, le plus insignifiant bubon. Lire "Le Voyage" c'est comme vivre, c'est être condamné...et le savoir, ce qui est l'essence-même du tragique. Il n'y a rien au-delà de cet acte de lucidité qu'une immense finitude.

      Nul roman ne réalise mieux ce que la forme peut apporter au fond, le style à la perception de l'exacte condition existentielle. La forme est le fond. La forme est la signification, la connaissance décisive. La forme est l'être. Le style est à Bardamu ce que la crécelle est au pestiféré : son signe de reconnaissance, sa figure de proue, son empreinte ontologique, son indélébile tatouage. Plus de crécelle, plus de Bardamu et "Le Voyage" dans les limbes. Lire "Le Voyage", c'est faire sienne cette réalité d'un langage si peu ordinaire que n'en peut surgir que l'extra-ordinaire, le hors de l'espace-temps, seulement une sidération. Seul le style de Céline pouvait accomplir la prouesse de créer du sens à partit du non-sens et bâtir une œuvre magistrale sur des fondations de "fange et de limon" :

   

 "Fin ou commencement? Langage révolutionnaire à l'état brut(.....) tel est le prolongement pathétique et ambigu que Céline confère au langage du refus et du rejet. C'est dans cette marge de limon et de fange qu'il inscrit son entreprise, sa question — littéraire. Aussi peut-on affirmer que, avec une profondeur poétique jamais égalée, l'auteur du Voyage au bout de la nuit puise dans l'argot populaire le ton fondamental de sa voix narrative."

 

      (Extrait de "Le voyage au bout de la nuit de Céline : roman de la subversion ou subversion du roman", Daniele Latin, Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique, 1988.)

 

       Il convient de préciser que la justesse du ton, la vérité de la fiction ne pouvaient se soustraire à ce style si particulier mais ne pouvaient davantage faire appel à un style différent, pas plus qu'opérer un mélange des genres qui lui eût fait perdre tout crédit si ce dernier n'avait fait l'objet d'une recherche constante, s'il n'avait mis en œuvre des procédures capables de faire d'un tel langage une sorte de condition existentielle en soi. Car la forme du langage célinien est tout entière contenue dans le fait qu'il s'impose à nous avec le côté abrupt d'une évidence, la brutalité d'un événement, la cruauté de la tragédie. Nul ne peut y échapper, pas plus les contemporains de Céline que nous-mêmes, ici et maintenant. Si le langage de l'Auteur du "Voyage" étonne (à la fois au sens étymologique "d'ébranler par un coup de tonnerre" et au sens philosophique du "questionnement" qu'il met en œuvre), c'est bien parce qu'il produit, chez le lecteur, un vertige, une vacuité, une faille. Que l'on rejette ce langage ou que l'on en fasse l'objet d'un culte, rien ne l'empêche de creuser en nous ses sillons de sens, rien n'en limite la sourde et inconsciente expansion. L'essence même de ce langage consiste à convoquer en permanence deux registres : soutenu et familier, à les opposer, à faire naître de leur rencontre un subtil jeu dialogique. Le sens, à proprement parler, ne provient ni de l'un ni de l'autre séparément mais de leur ajointement, de leur relation mutuelle, de leur tension interne. Alors se développe une façon de tressage sémantique semblable à un chant polyphonique où chaque voix féconde l'autre, leur confluence donnant naissance à l'émergence d'une voix médiane qui est supérieure à l'addition de leurs singularités. Ainsi une nouvelle profondeur se révèle-t-elle qui ouvre une perspective radicalement novatrice, condition même d'une surprenante modernité. Or le projet polyphonique est constant tout au long du "Voyage", faisant de cette œuvre, une œuvre inimitable. Jeu dialectique permanent dans lequel chacun des registres joue sa propre partition tout en renforçant l'autre mais, où, en dernière analyse, ne semble parfois émerger que le langage de la putréfaction, de l'abjection, du mépris, de l'ordure, du fumier sur lequel Céline se complaît à asseoir les fondements de la condition humaine. Eût-il fait le choix de l'argot comme seul mode d'expression, serait-il  parvenu au même but ? Qu'il nous soit permis d'en douter. L'amplitude, la démesure de l'expression célinienne reposent essentiellement sur l'art de cultiver l'écart mais avec une maîtrise consommée, de jouer jusqu'à la caricature l'ambiguïté du propos qu'alimente sans cesse une sourde perversion. Si, parfois, l'argot semble constituer la figure de proue du "Voyage", nul doute que l'intention de son auteur fut celle de faire partager son aversion de la guerre, de la misère en instillant dans la conscience du lecteur la dimension de la déréliction, de l'absurde, inconcevables, inacceptables en soi. Hissé sur un piédestal, l'argot peut s'affirmer langue littéraire, laquelle n'a de sens qu'à porter à son paroxysme le cri de la révolte. Et puis, quelle loi, quelle parole transcendante pourrait édicter la prééminence d'un registre sur l'autre, affirmer la précellence d'une langue classique qui reconduirait toute autre forme d'expression,  par exemple celle d'une modernité radicale, à la valeur d'un sabir ? Jehan Rictus faisait l'apologie de cette langue spontanée, vivante, proche du tissu du quotidien, projet que soutenaient également Ramuz, Giono, Cendrars et, bien évidemment, Céline lui-même :

 

   "Ma langue est épouvantable, dites-vous, pourquoi ? […] Vous m’accorderez bien, au surplus, que la langue française n’est pas immuable et qu’elle n’est pas venue à sa perfection totale ! […] Comment remplacer certains mots qu’on a pressurés, jusqu’au jus, jusqu’au zest, sinon en retournant puiser à la source, au fumier (soit) même de la langue qui est l’argot, quoi qu’on en dise ? L’argot joint à la locution populaire et à l’image non moins populaire, toujours dramatique et saisissante. Que diable ! Qu’est-ce que ça peut faire qu’un vocable ou une expression ne soit pas parlementaire, classique, noble ou de bonne compagnie, si cela exprime une souffrance tellement vraie, tellement sincère qu’elle vous en tord les boyaux. Or c’est là ce que je cherche. Exprimer, émouvoir. Croyez-vous que la langue littéraire adoptée ne soit pas également un jargon ? Et puis, où est la limite du bon ou du mauvais français ? Qui l’a fixée ? La langue est-elle fixée ? J’estime par exemple que le français de Brantôme ou de Montaigne est plus pittoresque, franc et savoureux que le français de Racine. Maudissez-moi si vous voulez, mais c’est ce que je pense ; si la langue française est fixée, elle est morte […].

    

(Lettre de Jehan Rictus à Léon Bloy citée dans "Le dernier Poëte catholique").

 

       Si, en 1932, date de la parution du "Voyage", une telle langue faisait figure de parent pauvre, plus même, d'atteinte aux bonnes mœurs littéraires, aujourd'hui elle en fait partie intégrante. La fécondité de la langue n'est jamais mieux servie que lorsqu'elle est plurielle, mouvante, protéiforme. Cependant son caractère d'abri de la multitude, de la diversité ne suffit pas à lui seul à assurer son rayonnement. Il lui faut la profondeur nécessaire à l'accomplissement du sens. Nul doute que Céline y soit parvenu avec une rare maîtrise !

 

     Illustration du jeu dialogique du langage célinien.  Afin de mettre en exergue l'hypothèse précédemment abordée de l'institution d'un jeu polyphonique des registres familiers et soutenus (le registre courant n'étant signalé qu'à titre de repère), les extraits ci-après (tirés du "Voyage") voudraient en apporter la démonstration.

 

NB : Langage COURANT - Langage FAMILIER  Langage SOUTENU -

"Voyage au bout de la nuit" (1932)

 « Allez-vous-en tous ! Allez rejoindre vos régiments ! Et vivement ! qu’il gueulait.
Où qu’il est le régiment, mon commandant ? qu’on demandait nous...
Il est à Barbagny.
Où que c’est Barbagny ?
C’est par là ! »
   Par là, où il montrait, il n’y avait rien que la nuit, comme partout d’ailleurs, une nuit énorme qui bouffait la route à deux pas de nous et même qu’il n’en sortait du noir qu’un petit bout de route grand comme la langue.
   Allez donc le chercher son
Barbagny dans la fin d’un monde ! Il aurait fallu qu’on sacrifiât pour le retrouver son Barbagny au moins un escadron tout entier ! Et encore un escadron de braves ! Et moi qui n’étais point brave et qui ne voyais pas du tout pourquoi je l’aurais été brave, j’avais évidemment encore moins envie que personne de retrouver son Barbagny, dont il nous parlait d’ailleurs lui-même absolument au hasard. C’était comme si on avait essayé en m’engueulant très fort de me donner l’envie d’aller me suicider. Ces choses-là on les a ou on ne les a pas.
   De toute cette obscurité si épaisse qu’il vous semblait qu’on ne reverrait plus son bras dès qu’on l’étendait un peu plus loin que l’épaule, je ne savais qu’une chose, mais cela alors tout à fait certainement, c’est qu’elle contenait des volontés homicides énormes et sans nombre.
   Cette gueule d’État-major n’avait de cesse dès le soir revenu de nous expédier au trépas et ça le prenait souvent dès le coucher du soleil. On luttait un peu avec lui à coups d’inertie, on s’obstinait à ne pas le comprendre, on s’accrochait au cantonnement pépère tant bien que mal, tant qu’on pouvait, mais enfin quand on ne voyait plus les arbres, à la fin, il fallait consentir tout de même à s’en aller mourir un peu ; le dîner du général était prêt.

Autres textes à l'appui :                                                                                                                              

"Les crépuscules dans cet enfer africain se révélaient fameux. On n'y coupait pas. Tragiques chaque fois comme d'énormes assassinats du soleil. Une immense chique. Seulement c'était beaucoup d'admiration pour un seul homme. Le ciel pendant une heure paradait tout giclé d'un bout à l'autre d'écarlate en délire, et puis le vert éclatait au milieu des arbres et montait du sol en traînées tremblantes jusqu'aux premières étoiles. Après ça, le gris reprenait tout l'horizon et puis le rouge encore, mais alors fatigué le rouge et pas pour longtemps. Ça se terminait ainsi. Toutes les couleurs retombaient en lambeaux, avachies sur la forêt comme des oripeaux après la centième. Chaque jour sur les six heures exactement que ça se passait".

 

Une grenade a explosé dans la figure de Robinson, il ne voit plus et se rend compte qu'il restera aveugle sans doute jusqu'à la fin de sa vie...

 

"Je vais me tuer!" qu'il me prévenait quand sa peine lui semblait trop grande. Et puis il parvenait tout de même à la porter sa peine un peu plus loin comme un poids bien trop lourd pour lui, infiniment inutile, peine sur une route où il ne trouvait personne à qui en parler, tellement qu'elle était énorme et multiple. Il n'aurait pas su l'expliquer, c'était une peine qui dépassait son instruction. Lâche qu'il était, je le savais, et lui aussi, de nature espérant toujours qu'on allait le sauver de la vérité, mais je commençais cependant, d'autre part, à me demander s'il existait quelque part, des gens vraiment lâches... On dirait qu'on peut toujours trouver pour n'importe quel homme une sorte de chose pour laquelle il est prêt à mourir tout de suite et bien content encore. Seulement son occasion ne se présente pas toujours de mourir joliment, l'occasion qui lui plairait. Alors il s'en va mourir comme il peut, quelque part... Il reste là l'homme sur la terre avec l'air d'un couillon en plus et d'un lâche pour tout le monde, pas convaincu seulement, voilà tout. C'est seulement en apparence la lâcheté. Robinson n'était pas prêt à mourir dans l'occasion qu'on lui présentait. Peut-être que présenté autrement, ça lui aurait beaucoup plu. En somme, la mort c'est un peu comme un mariage. Cette mort-là elle ne lui plaisait pas du tout et puis voilà. Rien a dire. Il faudrait qu'il se résigne à accepter son croupissement et sa détresse. Mais pour le moment il était encore tout occupé, tout passionné à s'en barbouiller l'âme d'une façon dégoûtante de son malheur et de sa détresse. Plus tard, il mettrait de l'ordre dans son malheur et alors une vraie vie nouvelle recommencerait. Faudrait bien. Il n'y a de terrible en nous et sur la terre et dans le ciel peut-être que ce qui n'a pas encore été dit. On ne sera tranquille que lorsque tout aura été dit, une bonne fois pour toutes, alors enfin on fera silence et on aura plus peur de se taire. Ça y sera".

  

Messages

  • Bonjour,
    J’ai lu votre étude avec plaisir. C’est interessant que vous exposiez une conception celle de l’aporie à la suite de laquelle vous joignez des citations. Mais je me suis demandé si vous n’idéalisez pas Celine. Dans "mort a credit", le heros me souvient-il commence son parcours comme mutilé de guerre à l’hopital du Kremlin. De quelle aporie aurait-il besoin pour utiliser l’argot ? C’est son langage naturel un point c’est tout comme dans n’importe quel roman policier d’Auguste le Breton.

    Celine n’est pas le premier à se dédoubler dans un personnage qui échoue. C’est par exemple le cas de "Poil de carotte" de Jules Renard. Alors que lui-même, Céline, medecin, puis écrivain, va parvenir à un succès personnel relatif, l’impasse dans laquelle se débat le héros n’est peut etre pas le sort général de l’humanité mais uniquement celle d’un héros construit par dédoublement.

    • Bonjour. Merci d’avoir lu mon texte. Une première hypothèque à lever cependant. Je "n’idéalise" pas Céline, personnage pour le moins situé dans un ambigu clair-obscur, et ceci pour la seule et unique raison que l’auteur du "Voyage" n’apparaît jamais comme le sujet central de mon article. L’approche est entièrement focalisée sur le langage, le style, la singularité de l’écriture. C’est la situation aporétique, dont la guerre est la métaphore, qui est la condition même de l’argot et non l’inverse. Plus même, l’argot ne s’illustre que dialogiquement, en référence à un registre soutenu. La relation des deux contextes d’énonciation est au cœur du projet littéraire. C’est, tout du moins, l’interprétation que j’en fais. Pour ce qui est de la langue des romans policiers, elle ne saurait se situer dans un quelconque rapport d’analogie. Elle est d’une autre nature que le fait littéraire célinien. Quant au "dédoublement" de Céline dans le personnage de Bardamu, je vous en laisse la libre appréciation. L’écriture romanesque est toujours une fiction, quand bien même des faits réels l’auraient inspirée. Il me semble utile de ne pas mélanger les genres et de laisser à Céline son statut d’écrivain, à Bardamu sa figure de protagoniste du "Voyage", même si, à l’évidence, on peut trouver entre eux de nombreux points de convergence. Pour autant cette œuvre n’est pas une autobiographie. Sur le point de savoir si le héros ressortit au particulier ou à l’universel, mon sentiment est que toute œuvre majeure transcende les catégories du quotidien pour parvenir à l’expression d’un sentiment commun à l’humanité. Le "Voyage" fait partie de ces livres qui ont marqué le XX° siècle et au-delà, en toute objectivité, je crois. jp vialard.

    • Le point de savoir si Céline parvient à se servir "des catégories du quotidiens" pour parvenir à l’expression d’un sentiment commun à l’humanité" ne fait pas de doute non plus à mes yeux de lecteur. Son livre est une des meilleurs réponse à la violence de la guerre de 1914 sur ceux qui y ont participé. Par ailleurs l’hypotèse que Henri Miller qui était lecteur chez Denoel en 1932 ait pu ou non lire le manuscrit original de Céline et s’en inspirer dans sa propre trilogie ajoute encore à la dimension exceptionnelle du "voyage". Mais il reste la question de la transmission et de la formation qui se glisse dans le terme d"aporie" que vous avez choisi : l’antisémitisme doit il etre enseigné et reproduit ? Vous devriez vous reporter a la fois au débat qu’il y a eu sur Exigence Litterature concernant Jonathan Littel qui pose la meme question avec "les bienveillantes", et au forum qui a suivi la semaine Celine sur France-culture. En effet entre Louis Ferdinand Céline et Jonathan Littel la France n’est-elle pas en train de devenir le laboratoire des idées de l’Iran contre Israel ?

    • Bonjour. Merci pour vos commentaires qui me donnent l’occasion de préciser quelques détails, sinon d’affirmer quelques évidences. A l’instar de l’existentialisme, la littérature ne saurait apparaître que comme un humanisme et, de ce fait, ne peut sombrer dans les franges de sombres contingences historiques. Si, par nécessité, toute œuvre est "dans l’histoire", elle ne saurait, pour autant, en constituer les fondements. D’autres forces sont agissantes, qui ressortissent davantage à l’idéologie qu’à une forme d’expression artistique. Le couple "Céline - Destouches" ne doit aucunement être considéré comme une dyade inséparable. Il est permis de saluer le génie littéraire d’un Céline et, en même temps, de vouer aux gémonies les détestables pamphlets antisémites d’un Louis-Ferdinand Destouches. Il ne saurait y avoir de mélange des genres sauf à tomber dans l’inévitable polémique récemment née du retrait de Céline des célébrations nationales. Une telle mesure s’imposait en effet au regard de l’antisémitisme notoire de son auteur. A propos du terme d’"aporie", lequel semble avoir été voué à des interprétations diverses et inadéquates, il me paraît nécessaire de situer à nouveau le débat dans de plus exactes proportions. Mon article sur Céline, pas plus que mes commentaires à son sujet, ne vont dans le sens d’une conception qui serait liée à des circonstances historiques particulières. Mon propos est toujours centré sur le FAIT LITTERAIRE, la dimension langagière, le style singulier de son auteur. Le point focal étant celui du jeu dialogique institué, d’une manière subtile, entre registre soutenu, familier et courant. Je m’excuse d’avoir à en faire à nouveau la démonstration. Il faut donc comprendre le terme d’aporie, auquel j’ai eu recours, comme questionnement fondamental du Dasein, constat de sa déréliction, de son ouverture au tragique que représente la guerre, inévitable métaphore de la finitude. Donc APORIE EXISTENTIELLE. Y déceler une dimension autre relève de la pure fantasmagorie. Il faut donc en revenir à plus de raison et évoquer les propos de Rodolphe Gasché sur "L’expérience aporétique aux origines de la pensée - Platon - Heidegger - Derrida" ; il faut donc en revenir à l’incontournable étymologie, à "Aporia" qui désigne "le fait d’être Aporos, privé de passage, dépourvu d’entrée ou de sortie, ou de chemin de traverse. Confronté à l’aporie, on doit donc trouver un Poros, un chemin pour sortir de la situation difficile et intolérable." Et encore : "L’aporie n’est donc pas quelque chose de négatif, c’est elle qui permet de tracer les limites constitutives de la pensée philosophique [... ] L’aporie fondamentale de la mort dans "Etre et Temps" n’est pas une faille, mais au contraire la condition qui rend possible la pensée philosophique." C’est certainement à une telle tâche que se collette Céline, lequel fait du "Voyage" le vecteur d’un tel cheminement existentiel. Le "Voyage" n’est que la mise en mouvement de ce parcours en direction d’une Nuit aporétique. Quant à l’épineuse question de la transmission et de la formation des esprits sur le problème de l’antisémitisme, une prise de position ne peut être qu’individuelle et réalisée en conscience, l’"Aporia" ne constituant qu’une expérience singulière de l’être humain dans sa relation au monde et non l’expression d’une quelconque vérité. Evoquer l’aspect géopolitique des relations Iran - Israël ne saurait se situer qu’à cent lieues du contenu objectif de mon article. Si toute situation aporétique est teintée de non-sens, il convient, pour tout lecteur, de ne pas tomber dans le faux-sens d’une interprétation par trop subjective qui engagerait le débat sur un chemin toujours pourvu d’inévitables et hasardeuses ornières. Mesurer l’aporie à l’aune de l’antisémitisme n’est pas une démarche intellectuellement fausse en soi. Cependant elle pêche par insuffisance du fait de la restriction notoire et orientée des préoccupations du Dasein. Mille autres problèmes se posent à l’homme, qui constituent les racines vives de l’aporie. Cette dernière n’est pas "historique", mais plus fondamentalement existentielle et ontologique. La priver de cette dimension est lui ôter une grande partie de l’étonnement philosophique, le fameux "thaumazein", qu’elle ne manque jamais de susciter. L’on ne saurait s’y résoudre. Le sens n’est jamais que "le sens pour nous". Pour cette seule raison il ne saurait avoir de portée universelle. jp vialard.

    • Je vous comprends et je vous entends bien. Des juifs peuvent se tuer entre eux. A partir du moment ou ils ont eu acces a l’Etat il est possible que dans une guerre des juifs tirent sur d’autres juifs. C’est le sens de votre référence au Dasein : n’est-ce pas ? On ne devrait pas se referencer a son oeuvre propre dans un debat, mais je ne peux resister a la tentation de vous conseiller mon livre"Marcel Mauss et son frère Henri" qui pose aussi cette question par le biais de l’echec de la sociologie devant l’antisémitisme d’état. Le meurtre et la guerre resultent de l’effondrement de la sociologie a faire vivre les hommes dans la meme société. Permettez moi donc aussi de citer la cote d’Ivoire comme exemple constitutif de cette limite de la sociologie. Mais vous ecrivez aussi :"Si toute situation aporétique est teintée de non-sens, il convient, pour tout lecteur, de ne pas tomber dans le faux-sens d’une interprétation par trop subjective qui engagerait le débat sur un chemin toujours pourvu d’inévitables et hasardeuses ornières." Ca me fait venir a un sujet qui n’a encore amais été abordé dans le site si célinien d’exigence littérature ni dans notre conversation, je veux parler du role de l’acteur Fabrice Lucchini dans la remise a la mode du texte célinien par des lectures publiques très longues , tres pures et que je n’ai moi même jamais osé aller écouter car je me demandais sans cesse : "que veux ce lecteur" ? Réponse que je laisse a votre libre interpretation !!

    • Monsieur. J’espérais avoir été assez clair dans mon dernier commentaire, mais je vois que certaines fausses interprétations persistent. Quant à votre affirmation :"Des Juifs peuvent se tuer entre eux", je vous laisse l’entière responsabilité d’une si détestable allégation. A l’évidence vous n’avez pas compris le sens de mon article sur Céline, pas plus que les commentaires qui y étaient attachés. Vis-à-vis de l’Histoire vous semblez manifester une réaction "épidermique" qui vous éloigne de toute rationalité. Pour ma part, je me suis toujours situé dans une optique humaniste au sens large, laquelle considère la xénophobie, le racisme, l’antisémitisme comme les faces hideuses d’une "barbarie à visage humain". Je n’en dirai pas plus sur ce sujet. Vous semblez privilégier, dans votre approche des problèmes, ce que j’appelle une pensée "proximale", laquelle assemble les phénomènes de proche en proche au prix de quelques amalgames douteux. Mettre dans un "même sac" : Destouches ; Céline ; l’Iran ; Israël ; la Côte d’Ivoire ; Lucchini ; "Le Voyage", relève de la plus haute fantaisie sinon de l’égarement. Que n’y rajoutez-vous Sartre qui, en exergue de "La Nausée", cite une phrase célèbre de Céline ? Je n’aurai pas l’outrecuidance de vous rappeler que le chef de file de l’existentialisme a écrit "Réflexions sur la question juive". Je ne vous en citerai qu’une phrase :
      "...c’est aussi pour les juifs que nous ferons la révolution [car] l’antisémitisme n’est pas un problème juif : c’est notre problème." Il va sans dire que je fais également mienne une telle assertion.
      Pour illustrer encore cette pensée "proximale", je vous invite à lire mon article "Antonin Artaud : la Folie et son double", dans les colonnes de ce même Site. Je ne doute pas que vous en supputiez quelque grain de folie chez son auteur. Et, pour une fois, vous aurez raison. Folie bien ordinaire, cependant, à mon grand désarroi !
      Apprenez donc à cultiver une pensée "distale", laquelle mobilise un large empan de la conscience avant que l’opinion ne s’érige en pensée critique. N’allez pas croire, toutefois, que certains, pourvus d’un aimable don de la Nature, ne s’abreuvent qu’à une pensée ample, alors que d’autres se contenteraient d’étroites meurtrières. Nous sommes tous condamnés, dès l’aube de chacune de nos réflexions, à procéder à un salutaire examen de conscience. Penser "distalement" est une exigence de tous les instants. Elle seule nous protège des idées toutes faites du sens commun. Bien évidemment je ne lirai pas votre ouvrage dont vous avez la naïveté ou l’effronterie de vouloir le soumettre à mon attention. Le risque y serait sans doute trop "proximal".
      Maintenant, quelques mots à propos de "subtilités lexicales". Certains mots philosophiques (qui peuvent être abordés également sous l’angle du concept), semblent vous poser problème, sinon vous effrayer ("Aporie" ou "Dasein", par exemple). Or l’on n’est jamais autant effrayé que par ce que l’on ne connaît pas. A mon tour je vous conseille une lecture, celle du "Grand dictionnaire Larousse de la philosophie", bien que n’y ayant commis personnellement aucun article. Vous y trouverez des réponses à vos questions et quelques données fondamentales qui semblent vous avoir échappé. Extrait de ce Dictionnaire, la définition de "Dasein" qui, vous le constaterez, est aux antipodes de votre perception erronée de sa signification philosophique. Jean-Marie Vaysse nous en précise la teneur : "Le Dasein est cet étant qui a à être et dont l’essence n’est rien d’autre que d’exister en tant qu’il est un projet jeté. N’étant pas un sujet coupé du monde, il se détermine comme être-au-monde. Celui-ci définit la constitution fondamentale de cet étant qui, en se comprenant en son être, se rapporte à cet être. Les existentiaux primitifs, qui déterminent la constitution ontologique du Dasein, sont la compréhension, l’être-jeté et la déchéance." C’est à cette essence fondamentale du Dasein que se sont confrontés, tour à tour, tous les écrivains et philosophes de la sphère existentialiste : Sartre ; Camus ; Céline, pour ne citer que les plus connus. Mon propos s’inscrivait uniquement dans cette perspective où l’absurde constitue la pierre angulaire de l’édifice philosophico-littéraire d’une partie non négligeable du XX° siècle. Ne pas l’avoir perçu ne peut résulter que d’un défaut de jugement ou, ce que je n’ose penser, d’une mauvaise foi.
      Pour ma part, nul commentaire n’ira au-delà de cet échange polémique dans lequel vous avez tâché de m’entraîner à mon corps défendant. Persister dans nos échanges serait comparable à un genre "d’aporie", certainement au sens euphémisé, mais "aporie" tout de même. Persister aurait seulement une connotation de dialectique éristique (voir Larousse) bien puérile. N’est pas Schopenhauer qui veut !
      jp vialard.

  • Vous n’échappez pas, comme tous les passionnés de l’oeuvre de Céline, à trop vouloir intellectualiser sa poésie, à l’esprit de lourdeur, ce contre quoi le style de Céline était en guerre.

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?