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Poèmes des îles qui marchent - René Philoctète
samedi 12 février 2011 par Lionel-Edouard Martin

Philoctète Magnifique [1]

par Lionel-Edouard MARTIN

Poèmes des îles qui marchent, anthologie publiée en 2003 par Actes sud, est une invitation à (re)découvrir l’œuvre capitale du poète haïtien René Philoctète (1932 – 1995) au travers d’extraits de ses principaux recueils, dont la production s’échelonne de 1961 à 1995.

Méconnue hors de Haïti, où la poésie contemporaine se réclame pourtant volontiers de son héritage, la poésie de Philoctète saisit d’abord par sa forte unité. L’ancrage haïtien est la dominante majeure de cette écriture résolument moderne, qui, dans la foulée du spiralisme [2], « cass[e] l’aile au lyrisme des natures mortes et des vertiges », où nul « doudouïsme [3] » ne se laisse percevoir : paysages brossés, mots employés, rythmes évoqués, tout ramène le lecteur aux Antilles, à ces îles « chantant sans cesse gencives nues / parce que habituées depuis guimbo [4]à bercer les écoeurements / des maîtres / en swing en rumba en meringue en tango ». Le poète lui-même plus d’une fois prend chair dans son île natale : « je vais forêt immense aérienne / l’herbe guinée m’ayant poussé sous les aisselles / mancenilliers campêches palmiers royaux orchestrés leur / musique sur mon corps de démiurge » ; c’est qu’en effet « moi, poète, j’ai le pouvoir de posséder la vérité de mon pays ». D’Haïti, il est le contemporain et le témoin : « j’ai […] marqué mes pas sur les pas du peuple mien et gardé la juste mesure des us et des coutumes. […] J’ai mis mon cœur dans la banalité des faits divers comme dans l’approche des démarches profondes de la nation », écrit-il dans « Petite note » (Herbes folles, 1982).

Pour autant, - et c’est la marque de l’humanisme somme toute classique de Philoctète, professeur de lettres, - la contingence haïtienne, pour prégnante qu’elle soit tout au long de l’œuvre, ne coupe pas le poète de l’universel : car « quiconque dans la nuit pleure sur la ville et sur son cœur / saigne en moi », « je prie mon cœur de battre ferme / pour qu’on l’entende de partout ». Le rôle du poète (« L’homme m’envoie vers vous ») n’est-il pas en effet d’aller vers autrui pour « faire route ensemble », de « laboure[r] les cœurs pour les épis d’amour » ? D’unir, puisque « l’Homme n’est jamais seul alors que je vous parle et que vous m’écoutez », et qu’on écrit « pour être deux, pour être mille », jusqu’à ce rebours de Babel, la confusion fondatrice de l’unicité (« dites aux gens d’ici / de partout / que j’avais le grand désir de confondre leurs langues / leurs terres leurs amours ») ? De s’offrir en un sacrifice eucharistique très explicite : « j’ai mis mon cœur à partager / comme un gâteau » ?

Le poète délivre ainsi son message d’amour (à cet égard, le mot « cœur » est de ceux que Philoctète ne cesse d’employer, aussi omniprésent que le je de l’auteur, dont il semble indissociable), spécifiquement à son épouse, Margha (à qui il a d’ailleurs dédié son recueil éponyme de 1961, et dont la présence est sous-jacente à l’œuvre entière, puisque « Partout dans mon poème / Margha est une lune en visite à la terre »).
Mais cet amour de poèteva bien au-delà de la cellule familiale, que le poète adresse à toute l’humanité, celle en particulier, la plus meurtrie, dont « la vie est déchiquetée / comme du gras double chez le boucher » : c’est que le poète (n’est-il pas « poète et citoyen » ?) professe un engagement auprès de l’homme. Ainsi met-il en garde les acteurs de la violence : « Seigneurs de guerre et de désolation / ô vous / dont le rire dans la nuit des hommes / claque / comme un sabbat de haute flamme / apprenez / que la plus petite larme d’un peuple a valeur d’éternité », aussi le poème est-il « poème de salut public », une arme levée contre toute soumission : « portez-moi à concevoir que cette terre mêlée au ciel / et ces colombes du soleil / ne m’appartiennent plus / je reprends d’un coup ma force d’homme et de poète », jusque dans un des tout derniers poèmes de l’auteur, improvisé lors de son ultime intervention publique : « Moi je maudis le manège qui sabre / qui sourit qui bénit / et qui tue ».

À la foison baroque des thèmes, fait écho une écriture caractérisée par le verset illustré par des poètes dont Philoctète se réclame explicitement lorsqu’il évoque le « rêve épique d’Aimé Césaire », son aîné martiniquais, ou plus secrètement – et je pense à cet autre créole, Saint-John Perse [5] , qui se donne presque à lire dans certains passages de Promesses (1963) : « Voici qu’un peuple triomphant ouvre les fastes de la fête qui n’est / point d’aujourd’hui mais d’antique et d’histoire… » « ce n’est point d’une fête quelconque que je parle mais d’une / promesse véritable prenant bourgeon aux hautes branches ». La Bible aussi marque notre auteur, en terme d’un nouvel évangile à porter : « je vais ! / poète d’un Cantique des cantiques fabuleux / annoncer au monde une nouvelle façon de voir », mais aussi d’exercice d’imitation, voire d’acclimatation : « son rire pétille comme un oiseau dans les tcha-tcha [6]/ ses yeux sont deux étoiles / viens ma bien aimée, ma tourterelle toutereine » Ailleurs, ce sont de beaux, très purs et simples alexandrins qu’Eluard, admiré de Philoctète, n’eût pas reniés : « je redescends ma rue parmi l’odeur des mangues » « Margha de tous les bras tendus pour la récolte / […] / Tu m’as donné mes mains ma force ma raison » « rythmant ma gamme à la hauteur des gestes fauves ».

Pour autant, et malgré ces influences (mais quel poète n’en a pas subi, qu’il a su assimiler ?), on est confondu par l’unité de ton de l’œuvre, telle qu’elle se développe sur plus de trente années : c’est qu’il s’agitaussid’une poésie fondée sur l’oralité, la plus simple et parfois la plus familière et la plus démonstrative : « mon amour je l’ai planté à lune nouvelle / et les fruits que j’en tire c’est gros comme ça », caractérisée par un lexique souvent concret, les objets les plus triviaux, puisqu’il est vrai que les hommes « marche[nt] avec le bulldozer / l’électron la dynamo ces affaires sensationnelles que le crieur / annonce au coin des rues ». Mais oralité aussi constitutive de la parole poétique, ponctuée, semble-t-il, par le seul rythme du souffle (à cet égard, il y a chez Philoctète quelque chose de claudélien), telle qu’elle s’exprime, mais les exemples fourmillent, dans des séquences comme celle-ci : « soleil ô / soleil ô / de quel côté tu es / trois fois nous avons frappé à ta porte / soleil ô / les enfants sont malades / soleil ô / de quel côté tu es ».

On se doit aussi de prendre en compte, dans le vers de Philoctète, l’influence de la musique et de ses rythmes, dont celui, fondamental, emblématique, du tambour (et plus accessoirement de la chanson populaire, à l’occasion quelque peu malmenée : « Adieu madras adieu foulards / quel langage dans ma mémoire dit à moi un vieux refrain ») : ce n’est pas pour rien qu’un des tous premiers recueils du poète a pour titre Les Tambours du soleil. La référence aux percutions sera par la suite une constante de l’œuvre, comme si la poétique de Philoctète devait métaphoriquement se fondre dans le martèlement : reviennent ainsi sous sa plume comme autant de leitmotivs le verbe « frapper » (et la porte où l’on « frappe » donne toujours lieu à ouverture) et l’évocation de la frappe sonore (« tam-tamant l’alaploume [7] à la paresse des banjos » ; « moi sorcier de ces terres lâchées dru drums en rut cognant recognant / leur front sur le chemin des madrépores » « des cloches de verre roulent sur les toits chantant à tue-tête » « l’écho des cymbales »). C’est que, poésie de la tendresse et de l’amour d’autrui, la poésie de Philoctète est aussi, fondamentalement, une poésie de la vigueur ; d’où cette coloration singulière qui l’imprègne et lui confère son timbre ; qu’on en juge à l’oreille : « la traîne / où louvoient des climats qui flambent : / Martinique / Inague / Antigue / comme un grand ballet de phosphore », ou encore : « ma terre / crevée / vieillie sans puberté / flasque / culbutant toute / soûle / pwak / éreintée / violée / hoquetant de saisons accumulées de soif / sèche / tronçons épars et sans attaches / aux tripes de pierre ».

René Philoctète : Poèmes des îles qui marchent. Actes sud, février 2003. 104 pages, 17€.

Sur le blog de Lionel-Edouard Martin


[1je reprends ici, sans nulle intention de parodie, le titre du roman du Martiniquais Patrick Chamoiseau, Solibo Magnifique.

[2mouvement littéraire haïtien, fondé en 1965 par René Philoctète, Jean-Claude Fignolé, Frankétienne et Bérard Cénatus. Frankétienne en donne la définition suivante : « [il s’agit de] cerner la vie au niveau des associations (par les couleurs, les sons, les lignes, les mots) et des connexions historiques (par la situation dans l’espace et le temps). Non dans un circuit fermé, mais suivant une spire plus élargie et plus élevée que la précédente, agrandir l’arc de la vision » (cité par Raymond Philoctète, Anthologie de la poésie haïtienn, Les Editions du CIDIHCA, Québec, 2000, p. XXIV)

[3ainsi nomme-t-on cette « poésie des îles » nourrie d’un Parnasse tout régional, où l’influence se fait sentir, dans le meilleur des cas, de Leconte de Lisle et de ses épigones. Les auteurs représentatifs de ce courant sont légion dans la Caraïbe francophone du 20ème siècle.

[4« de toute éternité, depuis fort longtemps »

[5sur l’antillanité de Saint-John Perse, je renvoie à l’ouvrage de Raphaël Confiant et Patrick Chamoiseau, Lettres créoles, Hatier, 1991, p. 159 et sq.

[6en créole haïtien, les « tcha-tcha » sont des maracas

[7l’alaploume est un combat de coqs, dont l’action est traditionnellement rythmée par les tambourineurs.

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