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La racine ontologique de "La nausée"
mercredi 23 mars 2011 par Jean-Paul Vialard

La racine ontologique de "La nausée" jean-paul vialard.

"La nausée". Lire l’œuvre au plus près. Dans sa matérialité. Lire sans distance, comme le bûcheron enfonce le coin d’acier dans l’écorce, l’aubier, pour atteindre le cœur, l’âme du bois. Lire dans un corps à corps avec le texte. Chair contre chair. Pulpe contre pulpe. Là seulement est la sensation d’un vécu à l’état pur, d’une existence en sursis, tout au bord de l’éclosion. Mais d’abord il faudra le suspens, la confrontation. Lire au plus près. Dans le tumulte, l’abrupt des mots, leur incontournable densité. Il n’y a pas d’échappatoire. On ne peut lire "La nausée" qu’à s’immiscer dans l’existence de Roquentin, à en ressentir l’irrépressible surgissement. Nécessité d’une fusion.

"La Nausée ne m’a pas quitté et je ne crois pas qu’elle me quittera de sitôt ;ce -n’est plus une maladie ni une quinte passagère : c’est moi."

Donc "la nausée", c’est nous. Irrémédiablement nous. Donc lecture "nauséeuse", immanente à son objet, enserrée dans le conformisme étroit et étouffant de Bouville. Lecture viscérale, organique. De la chambre au café, du café au musée, à la bibliothèque, au jardin public, il n’y a pas d’espace réel, seulement la "pâte des choses" dans laquelle Roquentin s’englue, se débat, dévide le cocon de ses réflexions pareil à l’étoupe. Car la nausée avant d’être un concept est simplement une matière, une vêture qui enserre le corps, une sorte de cuirasse où l’existence ne se manifeste encore qu’à la façon d’un phénomène tellurique. Un tremblement, un vertige. Dès lors nulle aire où déployer les orbes du langage, où asseoir les fondements de l’intellect, les prémisses du sens. A défaut d’exister, il faut se contenter de vivre. Au moins provisoirement. Et penser accessoirement. Pas plus que Roquentin, le lecteur ne peut se soustraire à cette exigence, cette nécessité. Il faut donc lire le texte au plus près, dans une manière d’égarement, comme en apnée. La respiration viendra plus tard. Trop tôt elle serait fatale, trop tôt elle suffoquerait : le sens ne peut naître que d’un long métabolisme, jamais d’une irruption soudaine. Il faut lire au plus près, cheminer dans les ornières solitaires, longer le clair-obscur de l’étroite condition provinciale, se résoudre à n’être qu’une étrange mécanique humaine. Et surtout ne pas anticiper, ne pas interpréter. Le moment des évidences n’est pas encore venu. Le temps est comme figé. Une glu à force d’emprisonner le corps, de ligaturer l’esprit. Donc nul horizon où porter sa vue, nul projet qui apparaîtrait comme le balbutiement d’une quelconque transcendance, l’amorce d’une liberté. Tout est compact, serré ; les bords de l’existence soudés comme les lèvres d’un étau. Situation sans espoir apparent. Le monde gire éternellement autour de son axe sans qu’aucune issue soit possible.
Le thème central de la racine autour duquel gravite toute l’œuvre, aussi bien sous l’angle événementiel que sémantique n’est jamais convoqué par Sartre pour autre chose que pour lui-même. La racine est du réel pur, de l’ordre de l’évidence optique, de la perception, de la sensation. :

"...cette racine était pétrie dans l’existence."

Le marronnier auquel appartient la racine ne s’illustre jamais sous la figure du symbole, pas plus que de la métaphore ou de l’allégorie. L’arbre-racine est avant tout du végétal qui existe, me fait face et, par sa simple présence interroge la mienne. Relation dialectique où une existence en vaut une autre ; une racine, un homme.

"Noueuse, inerte, sans nom, elle me fascinait, m’emplissait les yeux, me ramenait sans cesse à sa propre existence."

Car "exister", à ce stade de la narration est aussi bien "exister" pour la chose que pour l’homme. Depuis le galet qui provoque l’émergence de l’étonnement philosophique, jusqu’à la racine, en passant par les feuilles de papier, le paquet de tabac, la banquette du tramway, le verre de bière. Donc tout existe jusqu’à la démesure et Roquentin n’est qu’un objet parmi tant d’autres, une sorte "d’objet-jeté", de hasard, de pure contingence. Aussi bien que le galet, que la racine, Roquentin aurait pu être, ne pas être, être autrement, être ailleurs. Un vertige qui n’autorise guère la distraction à soi. Nécessité de rassembler les fragments de l’éclatement existentiel. Plus rien ne compte alors que cette urgence à devenir, à convoquer autour de soi les figures du sens, du projet, donc d’une nécessaire ouverture.
A ce niveau du récit, le couple Sartre-Roquentin n’envisage nul arrière-plan qui laisserait une issue à la conscience par le biais d’une explication, fût-elle rationnelle. Pour cette raison le marronnier ne signifie pas en tant que symbole ou archétype, pas plus que la racine ne fait signe vers une quelconque métaphysique cartésienne, une éthique, une esthétique, une politique, une mythologie.

"Cette racine avec sa couleur, sa forme, son mouvement figé, était...au-dessous de toute explication."

Par définition, la racine sartrienne n’a pas choisi le sol où croître, sous le banc du jardin public de Bouville, pas plus qu’elle n’était prédestinée à révéler à Roquentin la nature contingente de son existence. Arbre ; banc ; galet ; racine, ne donnent lieu qu’à des fermetures, à des non-sens, à des considérations apophatiques qui reconduisent toutes choses à leur négativité, à leur nullité. Ils n’apparaissent pas comme de simples étants intramondains situés au milieu d’une pure quotidienneté. Ils sont les signes avant-coureurs d’une proche néantisation. En effet, si l’arbre est majoritairement convoqué, ce n’est jamais en tant que simple décor qui serait là de surcroît. L’arbre n’est là que pour témoigner de la forêt qu’il cache, de sa touffeur existentielle où dorment tous les pièges, les chausse-trapes, les monstres de toutes sortes :

"...il restait des masses monstrueuses et molles, en désordre, nues, d’une effrayante et obscène nudité."

Lecture tératologique qui nous reconduit, consciemment ou non, aux têtes grotesques de Léonard de Vinci ; aux incongruités corporelles d’un Ambroise Paré ; aux visions du jardin du Prince Orsini à Bomarzo où sculptures thériomorphes et métamorphoses humaines disparaissent dans les convulsions d’une terre primitive. Le retour à une manière d’imagerie de la Renaissance sourdement travaillée par des puissances occultes ; aux énergies primordiales qui constituent les assises de l’homme. Pour Roquentin, faire l’épreuve de la contingence, c’est cela. C’est se dépouiller de la culture, de l’histoire, de l’art, des formes policées de la cité ; c’est s’immerger dans la nature jusqu’à en devenir un phénomène parmi les autres, une simple reptation au creux de l’humus.

"J’étais la racine du marronnier...perdu en elle, rien d’autre qu’elle."

Epiphanie arcimboldienne s’il en est où l’apparence humaine se brouille dans un entrelacs de tubercules, excroissances, racines emmêlées et confuses. Or, être immergé parmi les choses, revient à nier sa propre identité, à diluer son essence dans le magma, à fondre sa fragile concrétion humaine dans la "pâte de l’existence". Sartre sait admirablement nous y conduire, par la seule force du texte, la puissance de la narration. Car si "La nausée" est œuvre philosophique, elle est tout autant roman. De là provient sa force singulière. La trame romanesque vient renforcer le concept, la visée philosophique, en mêlant son propos aux linéaments du quotidien. Sorte de philosophie "inapparente" qui travaille en profondeur, dans le sous-sol, comme seules les racines savent le faire. Littérature "racinaire" donc, qui pousse à notre insu ses rhizomes jusqu’au tréfonds de notre conscience. Nous sommes piégés, pris dans les mailles, plongés dans l’exiguïté sémantique de sombres convulsions terrestres. Et, peu à peu, avec Roquentin, nous ne nous révélons à nous-même, à notre condition existentielle, qu’à en toucher le fond, à en explorer les étroites fissures. Nous ne pouvons échapper à cette opacité qu’à recourir au langage, à l’origine, au sens, donc à l’étymologie :
"Exister" : "Ex-sistere", "sortir de, se manifester, se montrer". Phénoménologiquement : "sortir du néant".
Seule issue vers une transcendance qui déploiera à nouveau du sens, nous reconduira à l’ouverture, au projet, à la liberté qui sera notre dimension proprement humaine. Seul le trajet de la narration nous permettra d’y voir plus clair. Car la tentation permanente serait de recourir à une pensée critique plus large, faisant appel à des lectures croisées et multiples chargées de riches polysémies. Lecture "au plus loin". Ce faisant le risque serait celui de survoler l’œuvre, de prendre du recul, une telle distanciation posant les conditions mêmes d’un retrait du sol originel. Or l’œuvre serait déjà "au-dehors" d’elle-même, en pleine lumière. Or "La nausée" n’est jamais "lumineuse", elle ne s’abouche qu’à la noirceur, à l’étroitesse de la contingence, à la cécité de la finitude. Parcours narratif, progression dans les empreintes de Roquentin, de ses actes, de ses étonnements, de sa confrontation à la dureté du réel, à sa densité incontournable. Une sorte de "parti pris des choses", une lecture au plus près. Le praticable sera celui du quotidien, du prosaïque, de l’ordinaire. Tout lecteur est invité à exister parmi les choses, dans les feux éteints d’une nécessaire clandestinité. Se fondre. Car Roquentin ne deviendra réellement existant qu’après avoir traversé "l’épreuve de la racine". Afin de s’y préparer, il devra constamment régresser, abandonner les quelques traces de la transcendance qui l’avaient fugacement habité lors de la fréquentation du Marquis de Rollebon, du projet de création qui y était attaché. Dimension de l’Histoire. Donc rétrocéder vers une sorte d’argile originelle, de terre fondatrice dont il devine à peine la trace inconsciente sous le banc du jardin public de Bouville.
Il nous faut nous disposer nous-même, à entrer dans le récit, à en épouser les méandres, à en ressentir les lignes de force. Roquentin : parcours existentiel en forme d’asymptote qui tend constamment vers le Néant, sans jamais absolument l’atteindre, en s’y perdant "métaphysiquement", cependant. La révélation de l’existence est à ce prix.
Les débuts d’Antoine à Bouville, - cette sorte d’utopie, de non-lieu -, ne mettent jamais en jeu qu’une condition d’une étonnante banalité dont la solitude, l’absence de communication, s’apparentent à un genre de misanthropie, sinon à une vie teintée d’érémétisme, tant la chambre qu’il occupe à l’hôtel pourrait s’assimiler à l’image d’une grotte, d’un refuge.

"Moi je vis seul, entièrement seul. Je ne parle à personne, jamais ; je ne reçois rien, je ne donne rien."

Superbe solipsisme qui anticipe la prise de conscience de l’inévitable déréliction. Le répit sera de courte durée. Le temps que durera l’illusion de la création, croyance proustienne en la capacité d’une écriture salvatrice. Mais bientôt Monsieur de Rollebon sera reconduit aux oubliettes de l’Histoire. Puis tout s’enchaînera inexorablement, une sorte de descente aux enfers. Le sens s’hypostasiera continuellement, chaque acte, chaque chose s’absentant peu à peu de la scène sur laquelle évolue Roquentin. Plus rien ne signifiera vraiment, ni l’humanisme de l’Autodidacte, ni l’amour de pacotille d’Anny. La bourgeoisie de Bouville apparaîtra seulement sous les traits de la mesquinerie, de l’insuffisance. Le musée ne sera plus que la piètre caricature d’une prétention à ériger la culture au sein d’une société déliquescente. Dès lors nulle autre métaphore que l’irrésistible aspiration d’un vortex ne rendra mieux compte de l’existence étriquée et sans espoir de Roquentin. Nul autre concept que celui de la "mondéité" heideggerienne ne conviendra mieux à l’analyse de la spirale descendante sur laquelle la vie d’Antoine s’est engagée et dont il ne sera plus maître qu’après sa sidérante confrontation à la racine du marronnier. Il s’agira de rappeler brièvement les thèses directrices des « Concepts fondamentaux de la métaphysique - Monde - Finitude - Solitude " de Heidegger. :

"L’ homme est configurateur de monde."
"L’animal est pauvre en monde."
"La pierre est sans monde."

Pour mémoire nous évoquerons une synthèse du concept de "mondéité" :

"Le Dasein existe de telle sorte que l’existant lui est toujours manifesté dans son ensemble et c’est pourquoi l’on peut dire que le Dasein ouvre un monde, est configurateur d’un monde, à la différence de la pierre qui est sans monde, ou de l’animal qui est pauvre en monde en ce sens qu’il n’appréhende pas l’étant en tant que tel. Considérer l’étant en tant que tel en son tout c’est le dépasser en direction de son être, un tel dépassement constituant le phénomène de la transcendance à partir de laquelle doit se penser la liberté."

"Jean-Marie Vaysse. Le vocabulaire de Heidegger."

On se souviendra que les théories existentialistes de Sartre se sont abreuvées à la source heideggerienne. Le parcours exemplaire de Roquentin semble en réaliser la parfaite illustration.
Si, au tout début de "La nausée", Antoine peut se référer à une approche de la transcendance, s’il peut apparaître comme "configurateur de monde", c’est bien par son projet qui emprunte à l’Histoire, dont il essaie de tirer un sens en se consacrant totalement à l’écriture de la biographie du Marquis de Rollebon. Puis, très tôt, lui apparaît la vacuité d’une telle entreprise. Ce seront alors ses propres assises humaines qui se lézarderont, ses gestes qui lui paraîtront étranges, son corps comme éloigné de lui, muet, incapable d’assumer sa part d’humanité :

"Mon regard descend lentement, avec ennui, sur ce front, sur ces joues : il ne rencontre rien de ferme, il s’ensable. Evidemment, il y a là un nez, des yeux, une bouche, mais tout ça n’a pas de sens, ni même d’expression humaine."

On ne saurait mieux dire l’enlisement en soi, la perte de toute signification. Et cette perte, ce rétrécissement du monde, ne concerne pas seulement Roquentin . Bien évidemment, les autres sont pris dans le tourbillon. Ainsi l’Autodidacte chez qui commencent à se dessiner les premiers linéaments de l’animalité :

"Et la main de l’Autodidacte ; je l’avais prise et serrée un jour...J’avais pensé à un gros ver blanc."

Apparaît alors la "pauvreté en monde" que ne peut qu’évoquer, ce ver, figure pathétique de la finitude de l’homme, aussi bien que la massive minéralité du phoque que semble momentanément revêtir la racine :

"Je voyais bien que je ne pouvais pas passer de sa fonction de racine, de pompe aspirante, à ça, à cette peau dure et compacte de phoque..."

Et puis, encore, cette régression reptilienne, un enfoncement dans l’ombre de la terre :

"L’absurdité ce n’était pas une idée dans ma tête, ni un souffle de voix, mais ce long serpent mort à mes pieds, ce serpent de bois."

Ici il ne saurait s’agir d’une sorte d’allégorie qui mettrait en scène le péché originel du Jardin d’Eden, par l’entremise du serpent. Non, l’animalité est brute, réelle, métaphysique, simple préparation à la révélation ontologique.
Puis viendront, pêle-mêle, une longue théorie d’objets plus inexistants les uns que les autres, jouant comme en miroir le jeu d’une contingence sans fin : verre de bière ; bouteille d’encre ; loquet de porte ; papier traînant à terre. Rien ne signifie plus que comme matière inerte, sourde, têtue, ne voulant rien livrer d’elle-même. Le pur aveuglement de la "pierre sans monde" se révèle à lui avec l’évidence d’une impasse :

"...et le galet, ce fameux galet, l’origine de toute cette histoire : il n’était pas...je ne me rappelais pas bien au juste ce qu’il refusait d’être..."

La racine, quant à elle, parachève l’œuvre néantisante des choses :

"...et pourtant perdu en elle, rien d’autre qu’elle. Une conscience mal à l’aise et qui pourtant se laissait aller de tout son poids, en porte-à-faux, sur ce morceau de bois inerte. Le temps s’était arrêté : une petite mare noire à mes pieds ; il était impossible que quelque chose vînt après ce moment-là."

Comment ne pas deviner, en filigrane, tout le projet philosophique sartrien contenu dans "La nausée", et, plus particulièrement, dans le sens abyssal de la racine ? S’y dévoile l’ombre portée de Heidegger, la trame qui inspirera les thèmes développés dans "L’Être et le Néant". Le projet du premier roman de Sartre (la seule œuvre qu’il aurait souhaité conserver) est bien onto-phénoménologique. La chose - la racine -, n’apparaît comme phénomène qu’à dévoiler une ontologie. Seulement jamais ontologie n’est "donnée" de prime abord. Elle nécessite un long cheminement. Roquentin le sait bien qui avance difficilement vers son hypothétique liberté. Celle-ci ne sera conquise qu’au prix d’une confrontation avec le Néant. Comme le Phénix, il faut disparaître pour mieux renaître à soi. Roquentin l’éprouvera jusqu’à la nausée :

"Au prix de quel effort ai-je levé les yeux ? Et même les ai-je levés ? ne me suis-je pas plutôt anéanti pendant un instant pour renaître l’instant d’après avec la tête renversée et les yeux tournés vers le haut ?"

Impossible, là aussi, de ne pas repérer l’irruption fondatrice du Néant, le ressort ontologique qui l’anime, le saut vers la transcendance, dont Roquentin est subitement investi. Il vient de franchir l’épreuve onto-existentielle majeure :

"Et puis j’ai eu cette illumination."

L’étant, dès lors, pourra être dépassé en tant que tel en direction de son être et assurer sa propre liberté. La remontée vers le sens se fera par paliers successifs . A propos de la racine, Roquentin déclare, après en avoir subi les derniers assauts :

"Elle s’était effacée, j’avais beau me répéter : elle existe, elle est encore là,...ça ne voulait plus rien dire."

Le Néant a laissé la place à une manière de vacuité "heureuse" :

"Il n’y avait plus rien du tout, j’avais les yeux vides et je m’enchantais de ma délivrance."

S’ensuit une sensation de plénitude :

"Tout était plein, tout en acte."

Alors les images réelles reviennent, s’illustrent d’histoires banales immergées dans la vie, le quotidien. Vision imaginaire d’un couple aperçu il y a peu, lors d’un déjeuner dans une brasserie. Vision charnelle, pulpeuse, comme seule la vie sait la déployer :

"...je voyais les épaules et la gorge de la femme. De l’existence nue."

Mais de l’existence assumée, passée au crible de la conscience, mesurée à l’aune impitoyable de la lucidité. Vision prosaïque, parfois à la limite de l’obscénité :

"Gras, chauds, sensuels, absurdes, avec les oreilles rouges."

Puis le quotidien s’anime, anesthésiant provisoirement l’acuité de la conscience :

"Alors le jardin m’a souri...Le sourire des arbres ça voulait dire quelque chose...j’avais saisi sur les choses une sorte d’air complice...j’avais appris sur l’existence tout ce que je voulais savoir."

La transcendance du langage, un moment occultée, se manifeste à nouveau. La mission dont Bouville semblait, à son insu, avoir été chargée, vient de se terminer. Il n’y a plus guère de place pour d’autre révélation, d’autre illumination :

"Je suis parti, je suis rentré à l’hôtel, et voilà, j’ai écrit."

Comme au début, le recours à l’écriture en tant qu’acte salvateur. De l’abandon de la thèse sur le Marquis de Rollebon à l’œuvre future qui commence à prendre corps dans l’esprit de Roquentin, la boucle est bouclée. Cercle herméneutique. Cependant la racine ontologique n’est pas pour autant oubliée. En sommeil seulement. La suite de l’œuvre sartrienne pourvoira abondamment à son déploiement.

NB : Pour une étude critique de "La nausée", et plus particulièrement du thème de l’arbre, avec ses implications politiques, symboliques, philosophiques, anthropologiques, imaginaires, on se reportera à l’excellent article de Philippe Zard, publié en ligne :
"L’arbre et le philosophe. Du platane de Barrès au marronnier de Sartre. Littérature et phénoménologie".
Bien évidemment, une telle approche, étayée par une pensée rigoureuse ne saurait être remise en question. Elle n’infirme pas cependant une lecture de "La nausée" au plus près du corps, au plus près de la contingence dont "l’histoire" de Roquentin est porteuse.



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