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Cloués au Port - Jacques Josse
lundi 11 avril 2011 par Lionel-Edouard Martin

Quidam éditeur, janvier 2011

« Le bar s’ouvre sur une place avec église, cimetière, commerces, parking et monument aux morts. »

En une phrase, la première, le décor est campé, d’où tout va jaillir, se développant comme, dans Du Côté de chez Swann, la fameuse fleur de papier japonaise jetée dans un verre d’eau : il y a la vie, il y a la mer, il y a la mort, il y a la terre ; et le ciel, au-dessus, où finissent les défunts – sinon leur corps (mer et terre sont là pour retenir, vaille que vaille, leur dépouille), au moins leur « âme », si c’est de cela qu’il s’agit, laquelle pulse, météore, au travers d’une géographie spatiale aussi précisément cadastrée (« Castor et Pollux ») que celle, terrestre et marine, des vivants (« La Mauve, La Noire, Les Dames, La Cheminée, Le Pommier ») pour revenir plus souvent qu’à son tour hanter obsessionnellement ces derniers (« Nom de Dieu, si ça continue comme ça on va tous devenir à moitié cinglés, avec nos morts. »)

C’est que la vie, la mort, dans ce petit port de pêche de la baie de Saint-Brieuc, ne relèvent pas de cette opposition binaire – la vie, la mort, et rien entre les deux – où la langue, dans son imperfection, chercherait à les contenir : c’est un vieux monde que ce monde de Bretagne, sans rupture entre vivants et morts, un monde de rituels et de gestes archaïques, où l’on mange, boit sec, pêche et chasse ; où l’on tue la bête – se délectant, un peu sauvage, de la chair des renards de l’année –, mais où on empaille soigneusement la bestiole, qui alors se mue en trophée, voire en totem (l’ex-instituteur est ainsi taxidermiste, deux têtes de cerfs ornent le mur du café). Bien la preuve, s’il en fallait une, que « le lien qui relie les hommes jadis vêtus de peaux de bêtes à ceux qui arborent désormais des costumes trois-pièces est tressé dans une seule et même corde » ; et les morts, là-bas, ne sont pas si morts qu’en porosité des deux univers, celui des vivants et celui des trépassés, on ne puisse leur parler, encore et toujours, soliloquant vers eux comme on relit, quand on lit, inlassablement les mêmes auteurs, tous disparus mais bien présents, « Homère, Conrad, Melville, Loti, Corbière, Kavvadias, Mac Orlan, gens de mer et de plume » –, comme on rêve de ces ailleurs lointains, « Zeebrugge, Santorin, Panama, Maracaibo », que laisse imaginer la mer certains soirs de tempête où songeries et « souvenirs écorchés »se mêlent à l’hic et nunc, fracassant espace et temps. (Est-on, chez Josse, jamais rassasié de mots, noms propres, nom communs ? Le plaisir d’écriture – et, partant, celui du lecteur – passe, dans ce texte pourtant court et dense, par l’énumération : « fouines, hermines, garennes, hases, bouquins, putois, blaireaux, belettes et renards » ; « Luanda, Port-Gentil, Lobito, Lagos… […] docks, labeur, poissons séchés, flaques d’huile, caisses trop lourdes, dos cassés, bouches édentées… » – comme s’il fallait nécessairement, gourmandement, dire le monde dans sa profusion.)

Intrigue ? aucune, ou presque ; personnages ? deux principaux, le Capitaine, retraité de la marine marchande un peu fêlé, et Jimmy, l’ex-grutier qui, par grand vent, a mainte fois frôlé la mort dans sa cabine aérienne, avant de regagner définitivement le plancher des vaches ; et quelques autres en toile de fond, formant chœur, forts en gueule, rouges de trogne, dans le café où l’on biberonne, et du costaud. Ça ne raconte donc pas grand-chose ? Ça dit la vie, la vie comme on la vit là-bas, « quelque part entre Fréhel et Le Val-André », ça dit la vie, et c’est beaucoup. Les poètes – dont est Jacques Josse, excellemment –, quand ils glissent, insidieux, vers la prose, demeurent foncièrement des poètes. On reste donc, chez Josse, dans l’humain noué au mythe en « ces scènes qui surgissent épisodiquement du fond des âges sans crier gare », on baigne dans une parole élémentaire : il eût fallu convoquer Bachelard pour analyser avec précision ce que, dans ce texte magnifique habité par les quatre éléments, disent à notre imaginaire l’air, la terre, l’eau, le feu – ce feu qui brûlera le corps du Hibou, le braconnier qui s’écroule, saisi par l’infarctus un jour de canicule, et dont « les cendres seront ensuite jetées dans la mer entre Bréhec et Gwin Zegal », et celui qui, sous l’espèce des doubles whiskys avalés au bar, délie la langue du Capitaine et lui fait pétiller l’œil vers d’autres lieux, d’autres époques, comme en réponse, dans la nuit, « au phare du Paon et des Roches Douvres. »

Texte magnifique, oui, texte de poète, que ce Cloués au port. Sans lyrisme excessif ni douceâtre : des descriptions évocatrices, sonores, savamment cadencées : « Maison spacieuse. Ouverte sur le large avec à l’horizon les lanternes qui clignotent en mer et tout près, à l’entrée de la baie, un amas de roches éparses dont les contours affleurent, dessinés par un liseré d’écume qui se forme et se défait selon le rythme et la force des vagues. » Et surtout cet univers développé dans l’alternance de phrases courtes et plus longues, et qui, se déployant au surgir d’un port breton de notre siècle, prend chair et s’ossifie, hors temps, hors lieu, au fil de ces 90 pages, mêlant réel et imaginaire en un continuum que, hors de toute considération folklorique – ici hors de propos –, n’eût sans doute pas renié cet autre grand natif des Côtes-d’Armor, l’Anatole Le Braz de La Légende de la mort chez les Bretons armoricains.

En un mot : magnifique, je le redis, pour enfoncer le clou.



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