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Dutronc La Bio
lundi 13 juin 2005 par pierre derensy

Pour arracher « les mythes Dutronc » et les rendre réels, pour exposer sur papiers quelques sourires non forcé du chanteur le plus brillant de sa génération qui a su évoluer de la plus belle des manières, on ne saurait trop remercier Michel Leydier auteur de « Dutronc, la Bio ». Magistrale mise en abîme de l’artiste aux lunettes noires, cette biographie parue au édition du Seuil nourrira et comblera de bonheur les lecteurs friands d’authenticités ; A tous ceux qui s’étaient éblouis sur le dernier chef d’œuvre crépusculaire du père Dutronc ’Madame L’Existence’, je conseille la lecture de ce bouquin attirant qui est le complément idéale à la noirceur de la vérité derrière le paravent de la dérision.
D’une certaine élégance, sans faux fuyant, Michel Leydier nous parle d’un être charmeur, charmant et pourtant si secret.

Michel Leydier, vous n’êtes pas à votre galop d’essai sur Jacques Dutronc ?

Effectivement, j’ai « commis » en 1999 un petit ouvrage qui lui était consacré. Il s’agissait d’une biographie succincte publiée chez J’ai lu dans la collection Librio musique. À l’époque, j’avais déjà cherché à rencontrer Dutronc pour le convaincre d’y participer, mais sans succès.

Comment fait-on pour approcher ce genre de personne ? Apprivoise t’on facilement cette bête sauvage (surtout auprès des gens étiquetés ’Journalistes’)

C’est ce premier ouvrage (voir plus haut) qui a déclenché une curiosité de sa part. Je le lui avais envoyé, bien sûr. Il l’a trouvé bien documenté et a pensé à moi trois ans plus tard pour l’interviewer avant la sortie de Madame L’Existence, dans le cadre d’une vidéo promotionnelle commanditée par sa maison de disques. J’ai profité de l’occasion (c’était la première fois qu’on se rencontrait) pour lui faire part de mon vieux projet de livre. Et, contre toute attente, il a dit oui sans aucune hésitation.

Se livre t’il facilement après le brisage de glace (de champagne) ?

Il se livre à sa manière, à son rythme. Il faut qu’un certain nombre de conditions soient réunies : un lieu agréable, l’esprit libre, une provision de cigares, un seau à glace... J’ai passé beaucoup de temps à Monticello. Les deux premières semaines, on s’est observé, apprivoisé l’un l’autre. J’en ai profité pour interviewer son entourage corse (son père, Françoise Hardy, les amis du coin...). Puis un beau jour, il s’est montré disponible. À partir de cet instant, nous avons eu des entretiens enregistrés une à deux heures par jour pendant environ trois semaines.

Faut-il décoder constamment ce qu’il dit ?

Impératif ! Ce serait simple s’il n’y avait qu’un seul cryptage. Mais il est assez rusé pour modifier les combinaisons en fonction de la situation...

Vous parlez dans le livre de votre première rencontre avec la « star » Dutronc dans les années 60 quand vous étiez petit enfant. Ce fut votre premier disque d’ailleurs ?

C’était une rencontre par disque interposé. J’avais dix ans, je revois encore la pochette cartonnée du super-45-tours, comme on disait à l’époque, au pied du sapin de Noël. Le personnage a accompagné ma vie depuis. Sans savoir que j’écrirais un jour sur lui, j’ai conservé tous ses disques, les coupures de presse le concernant, puis les films en vidéo... C’est en voyant un jour (il y a une quinzaine d’années) toute cette documentation que l’idée m’est venue d’écrire un livre.

Dutronc entretient-il le mythe Dutronc ?

On pourrait dire ça s’il s’était construit une image différente de ce qu’il est réellement. Mais comme ce n’est pas le cas... Il est le même dans l’intimité et en public. Il sort chaque matin de sa chambre à coucher avec ses lunettes sombres et le cigare au bec. Il se lève à six heures quoi qu’il arrive pour aller nourrir ses chats. Il n’y a pourtant pas beaucoup de caméras de télévision aux alentours...

Votre présence ne risquait-elle pas de casser cette image ?

Peut-être a-t-il accepté ce projet de livre pour défaire cette idée reçue, justement : il n’y a pas d’image préfabriquée.

En tout cas vous détruisez l’image de couple modèle Dutronc-Hardy. Etait-ce à leur demande ?

Je n’ai pas cherché à détruire quoi que ce soit. J’ai simplement voulu décrire ce que je voyais, sans complaisance ni hypocrisie, et offrir aux intéressés la possibilité de s’exprimer, notamment sur ce sujet. Françoise (plus facilement que Jacques d’ailleurs) s’est depuis longtemps prononcée sur sa relation avec lui. Elle a dit dans Paris-Match il y a une quinzaine d’années déjà que la cohabitation existait en amour aussi. C’était une formule plutôt explicite, pourtant, public et média ont préféré garder une vision plus glamour, plus mythique du couple. Pour revenir à votre question, Jacques et Françoise ne m’ont rien demandé du tout, sur quelque sujet que ce soit.

Vous n’êtes pas complaisant avec lui, vous parlez sincèrement de ses travers, étiez vous entièrement libre ?

Si j’avais occulté certains aspects de sa personnalité, on m’aurait reproché d’être complaisant. J’ai voulu être honnête, avec moi-même, avec Jacques, et avec les lecteurs. On m’a laissé toute liberté, tant du côté de Jacques que de l’éditeur.

Comment expliquez-vous que Jacques n’est jamais cherché la réussite pour toujours l’avoir ?

Jacques n’est pas un carriériste, il n’a pas un ego surdimensionné et il ne nourrit pas d’ambitions particulières. Ses talents artistiques, son humour, son physique, son charisme, ses qualités humaines ont œuvré pour lui.

Pensez-vous que « la bande à Dutronc » est un bien ou un mal pour lui ?

Difficile de le dire. Je pense que la bande est un bien pour lui dans le sens où elle l’aide à faire face à sa notoriété, mais aussi à sa propre existence. Par contre, peut-être l’a-t-elle desservi vis à vis des médias. La bande empiète forcément sur le rapport entre Dutronc et le journaliste.

N’est-ce pas à cause du succès retentissant de ’Merde In France’ que Dutronc depuis 20 ans n’arrive plus à sortir un tube ?

Je ne pense pas.

N’a t’il pas une image éternelle de pochard lui interdisant d’aller dans un registre plus actuel de crooner ?

Non, je ne vois pas pourquoi.

Sa carrière cinématographique est un vrai bonheur et pourtant les Français et même son fils le préfèrent en chanteur, pourquoi à votre avis ?

Je pense que l’on reste ce par quoi on s’est fait connaître. Jacques a commencé par la chanson, qu’il n’a d’ailleurs jamais abandonnée puisqu’il y revient régulièrement. Carl Lewis restera toujours un sprinter, pourtant il a décroché des médailles olympiques au saut en longueur aussi...

Vous le comparez à Dean Martin ?

Oui, vous parliez de crooner tout à l’heure. Il y a un côté crooner chez Jacques. La biographie que Nick Toshes a consacrée à Dino est passionnante. Il y a des points communs entre les deux hommes. À commencer par un détachement face au métier, une confiance en soi modérée, le goût de la farce et de la bonne chère...

Jacques Dutronc a un vocabulaire bien particulier fait de néologismes, de calembours, pratiquez-vous le Dutronc langage dorénavant ?

Après cet énorme travail qui a duré environ 15 mois à temps plein, je me surprends parfois à penser une réponse « à la Dutronc », ou à l’imiter imitant d’autres personnes. Ça m’amuse.

Croyez vous qu’il serait capable de tuer pour un bon mot ?

 ??? Jacques n’est pas du genre à noter ses trouvailles linguistiques sur des petits carnets. Ça vient naturellement, ça fait partie du quotidien. Il ne force ni ne cultive cette arme. Alors tuer pour ça...

Quelle est la chose la plus émouvante qu’il vous ait livré ?

Je ne sais pas... Je me souviens que Françoise m’a raconté comment, la nuit où la mère de Jacques était décédée, son père l’avait appelé pour le prévenir et lui demander de venir. Françoise se souvient que Jacques était alors venu vers elle et lui avait dit, à la manière d’un petit garçon : « Ma maman est morte. » Ça remonte pourtant à 1991 mais Françoise en était encore tout émue. Je relate cette anecdote dans le livre et lorsque je lui ai lu ce passage rédigé, Jacques m’a paru lui aussi très ému.

A t-il évoqué avec vous son retour sur scène ?

Ce n’est pas à l’ordre du jour. Jacques marche à l’instinct. Lorsqu’il le sentira, il remontera sur scène.

’Madame l’Existence’ est un magnifique album sombre, presque un chant du signe. Vous en a t’il parlé de la sorte ?

Jacques parle assez difficilement de ses propres disques. Ce que je peux dire, c’est qu’il est affecté par le fait que cet album n’ait pas rencontré le public souhaité.

Son entourage lui donne des dons médiumniques, en êtes vous convaincu ?

Je ne suis pas très sensible à ce genre de choses, d’ordinaire. Mais j’avoue que ce que m’ont révélé certaines personnes (principalement Françoise), et que je raconte dans le livre, est assez troublant. On a beau avoir des certitudes, on ne peut pas ne pas se poser de questions...

Finalement ne serait-ce pas qu’un jeu pour lui toute cette vénération autour de son nom ?

Je pense que c’est quelque chose de lourd à porter au quotidien pour lui (comme pour n’importe qui d’autre). Alors pourquoi ne pas en rire ?

Que pense t’il du « produit fini » qu’est votre bio ?

Ne disant jamais clairement les choses, il faut décoder et on en revient au début de notre entretien. Il en a lu des morceaux, je lui ai lu le reste, mais il n’a pas encore lu le « produit fini ». Il n’est pas sûr qu’il le fasse un jour, d’ailleurs. Ça ne nous empêche pas de ne nous revoir. Je pense que si le bouquin avait pris une direction qui ne lui plaisait pas, il n’aurait pas accepté d’en parler avec moi dans Paris-Match ou sur le plateau de Michel Denisot à Canal+, par exemple...J’interprète ça comme une forme de « cautionnement ».



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