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Au nom de la Terre de Vergilio Ferreira
mercredi 6 juillet 2005 par Yvette Reynaud-Kherlakian

Je relis Au nom de la terre de Vergilio Ferreira (Gallimard 1992). J’avais retenu de ma première lecture, il y a quelque dix ans, l’enchevêtrement rythmique de la célébration quasi magique d’un amour somptueux et misérable ; d’un tableau implacable - dans son vécu individuel comme dans la misère collective d’une maison de retraite - de la vieillesse qui pourrit les corps et mâchonne les jours ; des cahots de la mémoire prise en tenailles entre résistance du souvenir et résistance au souvenir...

Le bonheur de cette deuxième lecture lestée des réminiscences et des vides de la première est qu’elle me délivre dès les premières pages la continuité de l’œuvre dans la densité de sa substance et l’unité de sa forme. Mon attention ne se dissipe pas à pressentir la suite des évènements ou à espérer la surprise d’un dénouement. Elle se soude d’emblée au dessein du vieil homme : « Chérie. Aujourd’hui il m’est venu une envie immense de t’aimer... Dans le temps où survient tout ce qui est grand... Ce qui est grand survient dans l’éternité ».

Ainsi commence la rédaction - dans l’enclos d’un corps infirme et d’une maison de retraite - d’une longue lettre où évocations du passé et sollicitations du présent vont décliner par saccades, glissements consentis ou refusés ce combat pour l’éternité.

Pour l’éternité, non pour l’immortalité. Car il ne s’agit pas de faire survivre la femme aimée dans une représentation choisie telle qu’elle s’arrête sur une photographie, moins encore dans l’impossible unité de ses figurations successives, mais bien de saisir, en deçà de tout avant, au-delà de tout après - dans une présence profuse et fuyante - son essence charnelle et inaltérable.

La quête - sûre dans sa foi, incertaine dans son espérance - joue entre deux repères : le socle d’une scène inaugurale du baptême et la disponibilité d’une icône.

La scène inaugurale donne son titre au roman : Au nom de la terre. Dès les premières pages, son évocation, comme aiguillonnée par le rappel lancinant des signes avant-coureurs de la dégradation mentale de Monique, bouscule le temps de vaguelettes serrées qui se répandent en longs ressacs : « Je te baptise au nom de la terre, des astres et de la perfection ». C’était pendant une nuit d’été au sortir d’un bal : il faisait assez sombre pour que leur présence se résorbe dans la substance élémentaire du décor, assez clair pour que le désir de l’un s’exalte à voir la blancheur vivante du contour de l’autre. Pris « d’un désir soudain d’être des dieux », ils avaient fait l’amour sur la berge déserte, puis nagé dans les eaux calmes de la rivière. Revenus à terre, ils avaient annoncé « l’avènement d’un corps incorruptible et parfait » : Jean avait fait jurer à Monique de ne pas vieillir, de ne pas mourir, d’être toujours habitée par « la beauté...la gloire... la paix » ; et avec un peu d’eau de la rivière, puisée et retenue au creux de ses mains, il lui avait donné son baptême d’éternité.

« Sacrilège » avait dit Monique. Sans doute. Mais plus forts et plus heureux qu’Adam et Eve, Jean et Monique avaient fait s’accomplir - une fois et à jamais - la promesse du serpent : Vous serez semblables à des dieux...

C’est ce souvenir-là qui revient, fragile et invincible pour faire échec à la réalité temporelle de la maladie, de la mort, de l’oubli et peut-être de la trahison. Monique s’est défaite bien avant de mourir : « Merci, grand-père » lui a-t-elle dit parfois. Et elle a tout à coup un jour, répondu ainsi aux soins dévotieux rendus à son pauvre vieux corps : « Tu sais une chose Jean ? Je n’ai jamais pu te blairer ». Cette phrase ne se laisse pas arracher comme une écharde. Elle rôde - insidieusement corruptrice ou prête à l’attaque frontale- autour de la splendeur baptismale. La mémoire débite le passé en copeaux, souvenir contre souvenir parfois. Elle suffit à assurer que Jean a été juge, Monique professeur de culture physique, qu’ils ont eu trois enfants, lesquels existent maintenant sans eux -qui dans le voyage, qui dans le service de Dieu, qui en égrenant des maternités au gré de mariages successifs. Mais, Monique morte - et monnayée en images disparates ou stéréotypées - la mémoire de Jean est impuissante à arrimer sur le baptême inaugural la surréalité de Monique, de sa beauté, de leur amour. Il a maintenant à la « créer comme Dieu n’a pas pu le faire ».

la déesse Flora

Il y faut la force vive de l’imaginaire qui court à travers le vécu, passé et présent, pour l’arracher à l’évènement fugace, à la succession plate, à la rupture scandaleuse. Et là intervient l’icône -laquelle ne représente que pour porter le regard au-delà de la représentation. Ce que fait, parfois, pour le vieil homme empêtré dans l’épaisseur du temps, la déesse Flore telle qu’elle a été peinte à Pompéi et qu’il a fixée sur un mur de sa chambre non loin d’une gravure de Dürer et d’un crucifix démantibulé. Entre le ricanement de la phrase assassine : « Tu sais une chose Jean ?... » et un rappel brutal de la débâcle physique de Monique : « Monsieur, monsieur ! Madame s’est de nouveau salie ! », la déesse passe, « grave et aérienne... sa beauté est invisible, elle est dans l’annonciation de ce que nous ne pourrons jamais voir ». Comme le phrasé sonore du haut-bois dans le concerto pour haut-bois de Mozart. Comme la beauté de Monique...

L’œil de Jean tressaute ainsi du baptême inaugural au passage de la « déesse éphémère ». Mais le regard ne se perd pas pour autant dans un rêve de transcendance. On ne se défait pas de « l’erreur d’être humain et morcelable ». Jean a agacé, voire scandalisé le personnel médical en demandant à voir la jambe gangrenée dont il avait fallu l’amputer, sa jambe gauche qui avait su si bien se replier et se détendre d’un seul élan pour marquer le but . Pourtant « ceci est-était mon corps ». Nous sommes tout entiers dans notre corps, dans l’éternité de son assomption terrestre comme dans sa désagrégation. Le Christ n’a rien sauvé et ne pouvait rien sauver : il n’a fréquenté le temps que pour mieux le séparer de l’éternité ; il a connu la violence des outrages et la terreur de l’abandon mais non le dégoût de soi qui sourd du relâchement des sphincters, des misérables poussées d’une sexualité mécanique... La mort continue à habiter la vie, la vie continue à proclamer son éternité et c’est ce voisinage, au cœur même de l’existence qui en fait une « erreur » incorrigible, tour à tour somptueuse et sordide. La mort doit être désacralisée comme le fait Dürer quand il la représente en squelette couronné armé d’une faux : ce n’est plus alors qu’un hochet qui permet de la « tutoyer ».

Qui permet du même coup de dépasser l’horreur du spectacle de ces ruines humaines qui croupissent dans une salle le long d’un mur et de regarder avec tendresse et humilité la molle et inlassable rumination de leurs lèvres autour de leur dentier ; d’écouter Firmin qui parle pour affirmer : « je suis toujours contre » ou Albertine qui ressasse ses émois sexuels au grand dam de madame Clotilde qui égrène son rosaire ; ou encore le poète que Monique a peut-être aimé. Ils sont émouvants à persister ainsi dans les plis -faux plis ? - de ce qu’ils ont été.

Il y a aussi Salus qui, lui, ne se répète pas. Il a été autrefois ce prêcheur fou qui exhortait les hommes à sortir « de leur routine animale ». Arrêté comme agitateur, il est passé en jugement - avec Jean comme juge - et a été finalement acquitté (il faut souligner ici le rendu saisissant de ce jeu bref et elliptique du souvenir entre l’aveu - escamoté - de la condamnation de Salus et la reconnaissance de son innocence « par une autre instance »). Le voilà devenu chevalier servant d’une jolie et enfantine petite vieille affolée d’avoir à parcourir un long couloir pour aller aux toilettes. Il la conduit précautionneusement à destination, soulève sa jupe, baisse sa culotte, l’assied sur le siège et attend avant de remonter la culotte, abaisser la jupe - et la ramener à son point de départ. Madame Félicité - qui assume sans faiblesse le bon fonctionnement de l’établissement - a décidé que ce manège devait se légitimer par un mariage en bonne et due forme. Salus, qui semblait ne pas avoir reconnu son juge dans son voisin de chambre demande cérémonieusement à monsieur le Juge de bien vouloir être son témoin... La folie de Salus n’est pas radoteuse mais elle n’est sans doute pas tout à fait innocente et le regard de Jean est assez juste pour en apprécier l’humour, assez tendre pour en faire l’offrande à Monique. Car Monique, autrefois, a écouté avec passion à la radio les discours libertaires qui ont eu vite fait d’affoler les autorités religieuses.

L’existence du vieil homme se consume ainsi en relations de voisinage, d’une tendresse sans pathos, avec la vieillesse - la sienne et celle des autres -, en remuement de cendres et hautes flambées intérieures... jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il a tenté une fugue hors de la maison de repos. Elle n’a fait que confirmer ce qu’il savait déjà par les rares visites de son fils Thomas et de sa fille Marcia : son corps infirme et menacé et la tâche urgente de rendre à Monique ce qui lui est dû font qu’il n’a plus sa place dans le monde extérieur. Il a à « vider sa mémoire », travail qui demande peu d’espace mais qui prend du temps ; son grand-père lui a appris autrefois que c’était « parce que les choses mettent du temps à lever ».

Mais voilà qu’apparaît le signe : une tache noire sur le pied droit. « Et l’heure de descendre à la rivière approche »...

La notice de la 4e page de couverture loue dans Au nom de la terre « l’admirable rencontre d’une lucidité absolue et d’un lyrisme grave ». Oui. J’ajouterai : rencontre totalement maîtrisée par l’écriture qui dissocie et tresse -souvent dans une même page- les mouvements de flux et de reflux d’une existence encore assez forte pour s’éprouver, se penser, se vouloir telle que le temps l’a faite et la fait encore, telle aussi que -déjà- l’éternité la « change ».

Yvette Reynaud-Kherlakian

Vergilio Ferreira a 73 ans quand il achève ce livre en 1989.



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