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Poker

Philippe Sollers, Gallimard, 2005

jeudi 7 juillet 2005 par Alice Granger

Recueil des entretiens de Philippe Sollers avec la revue « Ligne de risque », ce livre commence par deux textes, celui de François Meyronnis, et celui de Yannick Haenel, les deux fondateurs de la revue. Ils parlent de leur rencontre avec Philippe Sollers. Leur solitude croise la sienne. Nous sentons qu’il est pour eux un puissant et vivant paradigme.

Meyronnis a d’abord été attiré par la haine pleine de candeur dont Sollers fait l’objet, lui qui n’est ni un dissident ni un rebelle mais surtout il ne fait pas partie de la grande famille universelle des humains. Il y a en lui quelque chose d’irréductible, son endurance « perturbe les envoûtés du spectacle ». Sollers a une tête de Janus, d’une part il apparaît à outrance, et d’autre part il est indifférent aux apparences actuelles, « tourné vers le plus gratuit de la gratuité ». Meyronnis dans son texte, puis Sollers dans les entretiens, parlent d’une gratuité à laquelle Sollers a accès, qui le fait depuis toujours rester au paradis, dans un temps antérieur, là où les richesses sont des joyaux non interdits, on pourrait dire aussi des merveilles. Ne pourrait-on pas dire qu’il s’agit avec Sollers d’un autre statut du nom ? Et que c’est alors qu’un destin s’impose.

Il y a là un homme singulier, vivant, Meyronnis et Haenel en sont témoins, et cet homme, « pas moyen de l’évaluer socialement, de le convertir en chiffres, ou d’en faire un spectacle ». D’une part, il reste dans cette gratuité infinie, poétique, et d’autre part il choisit l’unanimité venimeuse de tous plutôt que le silence, il reste aussi à travailler l’adversaire tandis qu’il est indifférent à sa propre image et qu’il a cette aptitude à ne jamais s’identifier au semblant. Ce travail des adversaires vise à les renvoyer à leur putréfaction alors qu’ils se croient vivants, une parole vraiment dite depuis une écoute rend l’envoûté sourd comme une algue marine, parce qu’il échoue à rejoindre le plan de cette jouissance qui déborde le cadre de la physiologie animale et suppose un autre état du corps. Un état, dit Meyronnis, en mesure d’ouvrir chaque existence sur un point vif. Sollers écoute autrement, écoute intensément, parce qu’il n’est pas envoûté, parce qu’il n’est pas retenu dans une voûte, ou bien dans un utérus hystériquement métastasé partout réduisant les envoûtés à un état fœtal où ce qu’il y a à entendre est forcément d’origine maternelle. Sollers n’est pas dans cet état envoûté, où ce qu’il y a à entendre est totalement aux mains de la voûte, ou bien de la mort, alors il entend autrement. Ce qui le singularise absolument, et ce pourquoi on le hait tellement, c’est qu’il ne se reconnaît pas cet environnement prenant soin de lui tout autour comme s’il n’y avait qu’une métaphore maternelle et que sans elle il serait mort et que sur sa mort potentielle elle enracinait sa puissance. Il n’y a pas ça autour de lui, et il ne compte sur aucun semblant pour l’y ramener, pour l’y transférer, pour rien au monde il n’échangerait son paradis de gratuité et de poésie pour la passion spéciale qui tourne autour de ce semblant. Alors, son écoute « procède d’un violent sentiment d’étrangeté », écrit Meyronnis. Qui se demande : « qu’est-ce que ça veut dire, avoir une très bonne ouïe ? » Entendre « est d’abord un événement ; une vibration événementielle survolant à une vitesse infinie les terrasses cendrées du temps. » Evénement de désenvoûtement matriciel ? Passage du mur du son ? Entendre et voir en même temps, comme à la naissance ? « Entendre exige de se refaire une naissance. S’achemine vers une Immaculée Conception. Un écrivain ne descend pas de ses ancêtres. Il est le fils de ses oreilles. » J’ajouterais : il est le fils de ses oreilles percevant le changement radical et merveilleux et libérateur dans ce qu’il entend, le passage du mur du son, comme le nouveau-né se met à entendre différemment, les sons ne viennent plus du corps maternel, filtrés et surveillés et programmés par cette instance enveloppante. Il y a soudain et pour toujours, en passant par le néant, une ouverture infinie. Et une épiphanie.

On peut concevoir une Dame qui se fait discrète par rapport à l’avènement d’une telle ouverture infinie, qui ne s’y oppose pas, au contraire le laisse advenir dans une inimaginable générosité. Qui prend le parti de laisser se perdre son pouvoir ancré dans le matriciel encore plus que le maternel. Elle y gagne infiniment, puisqu’elle n’a plus à se faire voûte, utérus éternisé, elle abandonne une position hystérique, et ainsi reste immaculée, vierge mère en laissant s’ouvrir pour lui ce paradis poétique et infiniment gratuit, et fille de ce fils en profitant pour elle-même de cet infini qui s’ouvre de manière gémellaire pour le garçon et la fille. D’évidence, Sollers l’a rencontrée ! Passion fixe. Cette déesse ! Ce corps auriculaire, qui entend de cette façon nouvelle, c’est celui qui se déploie dans le livre de Sollers, « Paradis ».

« C’est de l’ouïe que découle le point de vision », dit Meyronnis. Lors de cette naissance que l’écrivain se refait, il y a passage du mur du son, l’oreille enregistre un changement définitif d’environnement, un événement incroyable, un néant, quelque chose se ferme à jamais, et tandis qu’il entend différemment, une richesse infinie entrant par les oreilles, il se met à voir, ce nouveau sens confirme en quelque sorte le changement de milieu, de réalité, qui a investi les oreilles comme une autre musique et comme des phrases.

Alors, Sollers dit la guerre, celle entre son point de vision qui découle de l’ouïe ayant passé le mur du son, et la machine à reproduire « le décor et la règle », celle qui rend saisissable ce qu’il y a « derrière la partouze du mal, au fond du fond de l’entonnoir », « la prétention exorbitante de la mort à vivre, prétention animant en sous-main la sarabande maléfique ». Entonnoir si bien décrit par Edgar Poë, dans sa nouvelle « Le maelström ». Qu’est-ce que cette prétention exorbitante de la mort à vivre, dont parlent Sollers, Meyronnis et Haenel ? A la naissance, une chose doit mourir, l’enveloppe utérine, la voûte matricielle, et doit advenir la reconnaissance que l’humain né peut vivre sans être envoûté par cette voûte, laquelle doit se décomposer, la mort de cette enveloppe placentaire étant prévue depuis le début de ce temps anormal de la grossesse, ce temps où l’immunité se met entre parenthèses pour tolérer l’étranger antigénique jusqu’à ce que cette étrange passion arrive à son intolérance séparatrice et anéantisante. L’humain né ne va pas mourir sans elle. Il est viable sans elle, hors de cet état d’envoûtement. Or, tout se passe désormais comme si une instance de partout et de nulle part beaucoup plus encore qu’une instance maternelle bien définie était persuadée que cet être humain né ne pourrait pas vivre sans elle, c’est un mort en puissance qui ne peut survivre que grâce à elle le remballant en elle, l’empochant dans son monde, que si, par conséquent, elle s’est immortalisée et métastasée partout dans le monde au lieu de se décomposer, au lieu de mourir. D’où cette prétention exorbitante de la mort à vivre, et les nés ramenés au statut du fœtus, qui entend tout autour dans un bain totalitaire ce qui est fait pour lui, ce qu’il doit consommer, ce tout préparé, téléguidé, bref comme si le placenta continuait autrement, comme si la réalité était une métaphore de placenta, alors c’est sûr que l’oreille ne va pas entendre de la même manière que si cette enveloppe utérine s’était détruite au lieu de se métastaser comme si les femmes n’avaient rien de mieux à faire que de s’accrocher à mort à cette matrice en pleine fonction, pleine toujours, comme si elles étaient propriétaires à jamais de cet abri et les humains remballés comme fœtus devant leur payer un loyer éternellement telle une dette jamais vraiment payée. Meyronnis parle de cette « entrée interminable dans l’âge de la fin, qui est aussi une ère planétaire. Cet âge amène avec lui une fermeture et une ouverture comme il n’y en a jamais eu... ».

Sollers est à l’aise dans cette simultanéité, par la coexistence de ce qui ouvre et de ce qui ferme. Il peut regarder dans les deux directions, celle de l’astreinte infernale, et celle de la liberté du libre. Il échappe à l’égarement humain qui préfère se faire remballer aussitôt né. « Bien peu d’êtres parlants peuvent s’avancer et dire : j’ai un cerveau et une ouïe....Si nous nous intéressons à Sollers, Yannick Haenel et moi, c’est justement à cause de son cerveau et de son ouïe, et de la haine malpropre qu’ils suscitent chez les envoûtés du spectacle. C’est aussi parce que son commerce aide à effleurer notre propre cerveau et notre propre ouïe. »

Leur dialogue est une épiphanie du Même. Passage d’une singularité vers une autre singularité. Réappropriation de sa propre naissance, et de la décomposition matricielle qu’elle implique, ainsi que l’expérience du néant.

Yannick Haenel insiste, dans son texte, sur la transmission poétique. Première rencontre sous l’égide de Lautréamont. « A l’époque, j’ai dans la tête une contrée de flammes, un espace d’autarcie effrayant et bizarre, qui à chaque instant s’ouvre et se ferme. Cette contrée, je l’appelle CASE VIDE. Les richesses y flambent comme des diamants de joie. Le chemin est éclairé, j’en aperçois les enchantements futurs ; et pourtant, pas moyen d’y introduire mes phrases. » Il raconte la première rencontre. Le petit bureau conçu comme un piège, où le visiteur coincé dans un angle rumine vite son embarras, sent son corps en trop, l’air est saturé, leur tension d’esprit est égale à leur défiance, Meyronnis et lui sont à cette époque péremptoires, secs, paranoïdes, ils pensent que les temps vertueux et bonasses ont fait leur temps. Pour Haenel, la « CASE VIDE » est dépourvue de sentiments, cruelle et douce, alors pas de sympathie facile. Pas de rapport psychologique avec Sollers. En face d’eux, un étrange personnage, très concentré, qui fume sans cesse, dit « La poésie n’est pas la tempête, pas plus que le cyclone. C’est un fleuve majestueux et fertile. » Ils répondent ( c’est curieux, ce « ils », cette phrase commune...) : « Je veux résider seul dans mon intime raisonnement. L’autonomie...ou bien qu’on me change en hippopotame ! »

Sont-ils comprimés dans le bureau-piège, face à l’étrange personnage joyeux ? Meyronnis a de la dynamite dans les yeux, un air tenace de conspirateur italien, Haenel présente une silhouette à désertion, tournée au bleu marine du flottement, un clair-obscur qui attend son heure.

Cette « CASE VIDE », c’est par Lautréamont qu’elle « retrouve son action de flammes ». Une lecture qui, pour Haenel, « produit au cœur de chaque aventure cette étincelle d’insurrection qui allume les acuités bouleversantes », « C’est un sésame de relance ». Sollers, et ses amis de Tel Quel, « renouent, avec Lautréamont ...la possibilité même de penser avec des phrases ». Et Haenel, lui, cherche comment introduire des phrases. « L’usage qu’à votre tour vous ferez des ‘Chants de Maldoror’ et des ‘Poésies’ déterminera votre entrée dans les cercles de l’aventure poétique. Sollers et l’un des moments de cette histoire secrète. »

« Nous rencontrons Sollers sur le plan de la CASE VIDE. » La case matricielle est vide. « Il y a chez Sollers, inaperçu de la surveillance sociale qui réduit chaque exception à sa valeur d’échange, cette force d’acuité qui lui permet d’avoir accès aux expériences verbales les plus extrêmes...et de faire entendre l’ouverture de l’existence poétique....L’étrange individu nommé Philippe Sollers est capable de jouir des tourbillons de la CASE VIDE ». La CASE VIDE, de se voir vide, sans fœtus éternisé dedans, tourbillonnerait-elle, comme le maelström de Poë ? Cela ferait un peu grossesse nerveuse...se cramponnant hystériquement sur un fœtus virtuel...

« ...un corps qui se met poétiquement à disposition du langage - qui traverse en éclair sa propre CASE VIDE - est aussi rare que l’apparition du léopard des neiges ».

A la suite de Sollers, les deux fondateurs de la revue « Ligne de risque », Meyronnis et Haenel, nous questionnent sur où nous en sommes vis-à-vis de la CASE VIDE, cette nervure secrète de toutes les solitudes. Notre vie se détourne-t-elle de la CASE VIDE ? L’existence de la CASE VIDE est évidemment un savoir très ancien, ce foyer des incandescences mais aussi lieu de naissance du calme, lieu non hystérique, flottant en dehors de toute valeur, de tout calcul, dans la gratuité, car c’est le savoir de chaque naissance, si systématiquement dénié ensuite. Pourtant, son avènement fait se déployer un langage et s’allumer une jouissance, un épanouissement des sens, qui dépassent le cadre des épidermes humains qui, eux, sont si calibrés par les mains maternelles.

Sollers, écrit Haenel, est un incompatible, c’est pour cette raison que sa présence dans la revue « Ligne de risque » est si logique. Très intéressant, ce mot « incompatible ». Il évoque en effet le caractère d’étrangeté radicale entre la matrice et son fœtus, donc il inscrit le rejet de nature immunitaire qui, s’il ne s’effectue pas, débouche sur l’infanticide et le matricide, et s’il s’effectue la vie débouche sur son épanouissement libre, le rejet doit avoir lieu, c’est-à-dire l’inscription de cette CASE VIDE et l’expérience du néant, même si cette CASE VIDE tourbillonnante n’en finit pas de vouloir remballer, mais ne remballe que du rien, car, comme dans la nouvelle d’Edgar Poë, il y a des hommes qui, comme Sollers, savent garder leur cylindre et laissent la sphère aller se faire déchiqueter en bas de l’entonnoir...Sollers est vraiment un incompatible, il vit le rejet immunitaire qui est une naissance, peut-être se le fait-il signifier par l’unanimité de la haine qui s’abat sur lui comme autant d’anticorps videurs...

La nature de ce qui lie Meyronnis et Haenel à Sollers est poétique, pas du tout une filiation ni une généalogie, ni quelque chose de psychologique, Sollers n’est pas un semblant qui les transporterait par transfert ailleurs, dans cette rencontre rien ne se donne, mais quelque chose s’ouvre tandis que quelque chose se ferme, et au cœur de cette ouverture, une voix passe, qui n’est pas la voix maternelle passant à travers les parois de la matrice, une voix ancienne passe et se transmet, la ‘tapisserie fourmillante des phrases’ (Philippe Sollers, « Vision à New York »). Jouissance en dehors des coordonnées de la reconnaissance, hors de toute comptabilité. Meyronnis et Haenel restent, dans le sillage de Sollers transmettant cette parole non maternelle, au paradis, celui de Dante qui, dans son « Traité de la langue vulgaire », parle d’un poète qui n’est pas nourri par le lait maternel, d’un orphelin qui réussit par la langue et la poésie à rester dans une sorte de temps antérieur, jouissance « tramée de toutes les expériences du passé » et indiquant en même temps « des libertés futures », « vous êtes là pour vivre cette jouissance, pour vous enrouler dans une telle gratuité », et dans de telles...merveilles, choses qui ont lieu dans l’inapparence, elles n’appartiennent à personne c’est-à-dire qu’elles n’appartiennent pas à une instance d’essence matricielle à l’idée fixe de remballer dans le bonheur bien balisé et programmé.

Le récit que fait Haenel de « la rencontre », toujours invisible, coïncidant avec ce qui se passe entre les phrases, solitudes se croisant dans le feu du vent, me touche, car en le lisant, je suis revenue à il y a vingt-cinq ans, lorsque moi aussi, je rencontrais Sollers, dans un autre petit bureau, et face à ce « garçon », je me suis sentie si joyeusement « fille », c’est-à-dire avec la sensation de cette CASE VIDE et du néant, avec en même temps des merveilles qui s’annonçaient, invisibles, tandis qu’il me restait à aller voir se faire définitivement déchiqueter la sphère dans l’entonnoir du maelström, ayant repéré le semblant qu’il fallait, mais lâchant la sphère pour m’accrocher à un cylindre juste à temps pour ne pas me faire engloutir dans la terrible mâchoire de la mort vue de très près. Se sentir « fille », c’est sentir que personne n’est propriétaire ni ne peut se confondre avec la « fonction » mère, ni ne peut s’y lover bien à l’abri, cette « fonction » est vide, les enveloppes matricielles entourent et nourrissent l’embryon puis le fœtus dans un temps contre-nature qui maintient compatible de l’incompatible, tandis qu’en puissance l’acte immunitaire va trouer la sphère enveloppante, va l’envoyer se faire déchiqueter en bas de l’entonnoir aspireur, alors que le nouveau-né aura réussi à la lâcher pour s’agripper au cylindre de son désir de vivre en dehors de la voûte qui, jusque-là, décidait de tout. Une fille, cela laisse se vider cette « fonction » mère dont elle n’a pas la possession, et sur laquelle elle ne peut fonder aucun pouvoir. Elle est orpheline de cette « fonction » mère qu’il serait si facile, mais en même temps si appauvrissant, d’agripper toute une vie bien balisée. Une fille s’aventure dans un pays de merveilles qui n’est plus aux mains de la « fonction » mère, s’inclinant devant cette destruction de la sphère matricielle plutôt que d’être l’éternelle complice de son immortalisation et de ses métastases, elle ouvre ce pays de la gratuité, ce pays de richesses gratuites non entre les mains matricielles réclamant une reconnaissance de dette à vie, elle est de conception immaculée. Un jour que, dans le petit bureau, où je regardais si souvent par la petite fenêtre ouverte sur le ciel et que l’étrange personnage le remarquait toujours, je disais à Sollers, « Quelqu’un m’a dit que, si j’avais vécu il y a quatre cents ans, j’aurais été au Carmel », autrement dit la personne qui m’avait dit ça me voyait comme Sainte Thérèse d’Avila se pâmant bien sûr telle que Lacan l’avait stigmatisée, il me répondit en riant : « Mais non, vous êtes la Vierge Marie ! C’est beaucoup mieux ! » C’était une façon de dire : « Vous êtes une fille ! Vous ne vous appropriez pas la mère, la mère strictement parlant est quelque chose qui prend fin à la naissance, c’est cette fonction d’enveloppement qui est la mort, mort programmée dès le début du temps de la grossesse ! » Trouée, et non pas possédant la fonction mère comme un super phallus, comme un pouvoir total ! Une fille qui accepte d’être ainsi dépouillée, c’est sûr, elle ouvre un pays des merveilles qui n’est pas d’essence matricielle juste en n’étant pas complice de l’éternisation d’un temps révolu à la naissance d’une manière métaphysique, c’est une Vierge Marie qui signifie au garçon que lui non plus ne peut compter sur l’éternisation de la sphère maternelle, mais sur l’événement de sa naissance, CASE VIDE.

A la suite des deux textes introducteurs, Sollers parle. La revue Tel Quel, 1963, « La véritable histoire du groupe, c’est la manière dont Lautréamont opère progressivement un tri parmi nous, la manière aussi dont chacun doit se mesurer avec cette œuvre. » L’offensive porte sur Lautréamont, Pleynet, Kristeva, Sollers, font le vide autour d’eux, car les autres prouvent leur inaptitude à tenir le coup devant les deux textes, « Les Chants » et « Poésies ». Travail, à Tel Quel, qui provoque de forts actes de négation. « Avec Lautréamont, nous sommes en face d’une contestation sans appel de toute forme de réalisme, laquelle contestation passe par un hyperréalisme constant ; d’où un surcroît d’illisibilité ». Lautréamont ne doute de rien parce qu’il a douté de tout. Il récuse en doute tout ce qui concerne les corps, sa négation porte sur la prétention de l’humanité à sa propre divinisation, sur la mégalomanie des hommes. C’est un événement très important dans l’histoire de la métaphysique : un sujet place tous les étants disponibles en position de réfutation par rapport à la création, comme dans un acte de rejet immunitaire.
Mais, dans « Poésies », apparaît un créateur moins impliqué dans la création, plutôt froid, qui retrouve son nom biblique « Elohim ». Les deux textes de Lautréamont ne s’opposent pas, mais découlent l’un de l’autre, Lautréamont ne renie rien, ne renoue avec rien, mais il se rattache, dit Sollers, à un fond présocratique, Empédocle, comme si, contrairement à ce que pensaient Breton et Aragon, Lautréamont avait écrit « Les Chants » parce que « Les Poésies » les fondaient, parce qu’il avait accès à ce temps poétique, à ce paradis, il pouvait douter d’une totalité d’essence matricielle et métaphysique. Sollers écrit : « Il y a dans l’œuvre de Lautréamont un enjeu métaphysique qui met en question la logique - le principe d’identité et le principe de non-contradiction - et qui révolutionne la place du sujet. Tout cela va au-delà de la rhétorique et touche à la plus profonde pensée. » Cette logique qui « ne comprend pas la pensée qui peut éventuellement la réduire. La raison du Logicien n’a aucun rapport avec celle que développe Ducasse. »

Première phrase des « Chants », rappelée par Sollers : « Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupte et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison ». On dirait qu’il parle du temps féroce de la naissance, vécue physiquement. Sollers ajoute que Lautréamont conseille au lecteur de se détourner « respectueusement de la contemplation auguste de la face maternelle ». Et oui, pour vraiment naître, c’est indispensable... Et, dit Sollers, « A trop respecter sa mère, pose Ducasse, le lecteur ne parviendra pas à lire le livre ».

Il s’agit de vivre vraiment, donc de cesser de rester en puissance le fœtus remballé dans une matrice métaphorique métastasée partout dans notre monde produisant tout pour nos besoins comme un placenta sachant nous nourrir et surtout nous garder surveillés de manière très totalitaire et très calculatrice et très gestionnaire. Elle s’entend donc à partir de la sensation infiniment libre d’un paradis ouvert, non matriciel, la phrase cruelle de Lautréamont : « Oh ! comme il est doux d’arracher brutalement de son lit un enfant qui n’a encore rien sur la lèvre supérieure ». C’est en effet avoir foi en ses capacités de vivre hors de l’abri, à l’air libre.

Sollers souligne que Lautréamont nous place de force du même côté que lui, dans le réel, ce qui est l’impossible même.

Lautréamont, dit Sollers, écrit dans le sens d’une sortie de la métaphysique, son œuvre comporte une ambition formidable dont il faut rester le plus proche possible. Sollers y reste le plus proche possible. Et cite Heidegger : « L’essence du nihilisme réside dans le fait qu’on ne prend pas au sérieux la question concernant le Néant. »

Et de là alors, Sollers aborde la question de la métaphysique. Il entend la « littérature » comme « le lieu d’une certaine expérience, celle du dépassement de la métaphysique. Le point radical est là. Nous assistons aujourd’hui à une violente régression par rapport à cette question. » « Tout ce qui se traîne sous le nom de littérature, et demeure ancré dans le XIXe siècle, est voué à la décomposition marchande. La question de l’achèvement de la métaphysique se pose par rapport à Rimbaud. » « la littérature est une nouvelle façon de considérer le Temps. Pas le temps « retrouvé », pas le temps « perdu »...Mais le temps ouvert à partir de ses moments les plus aigus. » Alors que nous subissons encore « Le retour sempiternel au naturalisme, donc au dix-neuviémisme régurgité et revomi. » « Cela fait trente ans que tout se passe comme s’il ne se passe rien. Evidemment ce n’est pas vrai. Une extrême brutalité, quoique sous anesthésie, a cours. Cette brutalité, d’un genre nouveau, laisse les sujets qui en sont l’objet sans perception. » Sans perception, c’est-à-dire pas vraiment nés, si tout autour dans un monde fondamentalement marchand c’est-à-dire se comportant comme un placenta métastasé partout produisant pour son fœtus tout ce dont il a besoin, ça le circonvient avec une sollicitude maternante extrêmement brutale puisqu’elle diffère indéfiniment l’événement de la naissance au sens fort du terme. Il ne suffit pas de naître passivement, il faut encore intégrer cet événement dans son cerveau et son ouïe, ne pas se laisser doubler par cette sollicitude généralisée qui essaie de rattraper et de remballer son fœtus à peine est-il né, et ce n’est pas automatique d’être capable d’être contemporain de sa naissance...La métaphysique ne serait-elle pas cette tentative de remballage en-deçà de cette sensation physique, suavement cruelle, de séparation originaire ? Sollers dit : « le temps se donne à celui qui se détourne de la métaphysique au lieu de ruminer son achèvement. » Et il cite Pascal : « Il n’y a qu’un point indivisible qui soit le véritable lieu ».

Puis les entretiens porte sur 68. Sollers dit : « Entre 1965 et le commencement des années soixante-dix une très grande expérience scissionniste a lieu dans le monde. » Par exemple, c’est la première fois que dans le mouvement communiste international on voit se constituer une tendance minoritaire qui met en accusation le pouvoir central qui le fait exister, et c’est la révolution culturelle en Chine, qui a certes des conséquences dramatiques pour les populations, mais en même temps la situation chinoise remet profondément en question l’hégémonie mondiale représentée par l’alliance des Etats-Unis et de l’Union soviétique. Expérience que l’on peut récuser, dit Sollers, mais qui a bouleversé les rapports de forces mondiaux. La mesure stratégique de l’événement en question est le plus grand événement mondial de la seconde moitié du siècle. D’où découlent, en Occident, d’autres scissions. « car à partir de ce qui se passe en Chine nous entrons dans l’ère de la scission. Une minorité choisit de se révolter contre la majorité dont elle fait partie : voilà ce qui se cache derrière la « révolution culturelle » ». Il s’ensuit en Chine une convulsion anarchique qui va jeter toute la Chine dans le chaos, on n’a jamais vu un pouvoir totalitaire au XXe siècle, sauf avec Mao, tenter de procéder à sa propre destruction, même si cela s’est avéré une gigantesque manipulation. En somme, c’est comme la scission qui aboutit à une naissance...Le fœtus, dans sa position minoritaire, procède au rejet de l’enveloppe placentaire qui, jusque-là, le faisait vivre. Lui, qui jusque-là était considéré comme totalement dépendant, comme mort sans ce qui le faisait vivre, soudain s’aperçoit que si ça, autour de lui, n’est pas détruit, alors c’est le visage et le pouvoir de la mort elle-même, qui doit d’urgence mourir.

Avec Guy Debord, la tactique scissionniste est différente de celle de Mao, mais dans les deux cas, celui de la Chine et celui de l’Internationale situationniste, une minorité s’oppose à une majorité qui cherche à la pétrifier, et elle l’emporte en affaiblissant l’organisation dont elle fait partie. Lacan aussi a fait une scission, lorsqu’il a dissous son école au moment où celle-ci semblait triompher. Pour se débarrasser d’un génie, deux méthodes, soit on l’isole, on essaie de l’exterminer, soit on le porte au pinacle.

Et à Tel Quel, Sollers se présente sous une forme scissionniste. « Mai 68 a montré que, sans projet, sans conjuration, dans la soudaineté d’une rencontre heureuse, comme une fête qui bouleverserait les formes admises ou espérées, s’affirme la communication explosive, l’ouverture qui permettait à chacun sans distinction de classe, d’âge, de sexe ou de culture, de frayer avec le premier venu comme avec un être déjà aimé, précisément parce qu’il était le familier inconnu. » Génial ! « Contrairement à l’éternel rêve gluant de la petite-bourgeoisie, la non-communauté s’est rendue enfin avouable. »

Sollers insiste sur cette « irréconciliabilité de fond », comme l’impossibilité de renouer un cordon ombilical coupé. Pourtant, cette dénégation a lieu, et le paysage est devenu extraordinairement répressif, alors il faut attaquer sur tous les fronts mais, dit Sollers, en restant à couvert, en faisant le choix du double régime, être à la fois apparent et caché, de manière à laisser croire à l’adversaire qu’il a usé vos forces, et pendant ce temps, rassembler ses forces, écouter, prendre l’adversaire en flagrant délit... Stratégie très chinoise...Faire de cette division une arme. Opérer à partir du double. Et, pour juger de la liberté d’un écrivain, le considérer d’après sa position vis-à-vis du roman familial. Là, dit Sollers, on voit à quel point Freud a perdu la partie, avec ce petit « je » de la subjectivité molle, et cette jeunesse actuelle qui se fait instrumentaliser par un pouvoir auquel elle adhère sans même s’en rendre compte. Tout le monde veut « réussir » , et c’est là, dit Sollers, qu’est l’échec véritable. Dans ce « tout baigne », en somme, qui est l’état fœtal par excellence...un idéal fœtal dans ce meilleur des mondes...ce qui n’est pas aller bien loin dans sa propre vie...

Puis, Sollers souligne ce que l’on doit à Heidegger (en particulier son « Nietzsche »), censuré non pas en vérité pour son engagement nazi mais par la façon dont il traite la question du nihilisme c’est-à-dire de la métaphysique elle-même. Nous lui devons, dit Sollers, cette critique de l’achèvement du nihilisme, de la métaphysique elle-même, comme domination mondiale de la Technique, comme mise en place du conditionnement biologique de l’être humain. Dans le nihilisme, en s’achevant la métaphysique continue de plus belle. En quelque sorte, la mort de Dieu débouche sur un dispositif dominé par la Technique où c’est l’être humain foetalisé, pris entièrement en mains pour tous les aspects de sa vie par tout autour ce qui s’occupe de lui, de son bonheur, qui a pris sa place, tel un animal supérieur. Dieu mort est devenu cet humain en monitoring de toutes sortes. Et Heidegger dit que l’essence de ce nihilisme vient du fait qu’on ne prend pas au sérieux la question du néant (on pourrait dire, la séparation, à la naissance, ce changement infini de statut, ce saut, cet entre-deux cruel, voilà le néant, absolument à vivre, non pas événement à passer sa vie à dénier). Sollers cite Heidegger : « Sans la manifestation originelle du néant il n’y aurait ni être personnel ni liberté ». C’est sûr que la réduction de la vie humaine à une métaphore fœtale avec la Technique qui s’occupe de tout comme un placenta métastasé, ce n’est pas la liberté...

Sollers précise que la fermeture du néant n’est pas du tout un enfermement, au contraire c’est en fermant qu’on s’échappe. La métaphysique n’a jamais pu envisager la question du néant.

Or, ajoute Sollers, on s’échappe en fermant parce qu’une autre dimension est possible, qui s’ouvre à l’infini dès lors qu’on ne se remet plus entre les mains techniciennes d’une puissance occulte omniprésente circonvenant les humains mis en monitoring pour leur bonheur indolent et passif. Mais ceux qui ne se reconnaissent pas cette autre dimension, dimension de naissance lorsque se ferme l’état fœtal d’avant et que s’ouvre à l’infini un pays des merveilles et de liberté par passage du mur du son, oscillent entre le marasme dépressif de leur petite subjectivité moisie et l’optimisme béat.

Petite note de Sollers concernant Régis Debray : je m’y arrête un peu, car Régis Debray, je l’ai vu entrer dans mon paysage, je suis sensible à son souci du médium en comprenant cette médiologie du point de vue de la petite fille d’autrefois pour laquelle l’invention de l’imprimerie était encore une chance inouïe de faire arriver de l’écrit sur les terres reculées paysannes, de même l’invention du train qui permit à cette fille de mettre en acte son désir de partir ailleurs, jusqu’à Paris, de même à l’heure de la vidéosphère Internet donne à cette fille les moyens d’envoyer des articles comme autrefois des bouteilles à la mer. La petite fille d’autrefois rit en imaginant Régis Debray sentant sur lui le mufle de la bête, l’haleine lourde et brûlante de l’animal collectif, il y en avait, des hommes de ce genre-là, dans son paysage d’alors...Et c’est sûr, ces deux hommes n’ont rien en commun...Ils ne peuvent pas être plus différents...et alors il devient extrêmement intéressant, leur affrontement. Ce sont deux ennemis au sens fort du terme. Pas deux indifférents. Ni l’un ni l’autre. Leurs attaques et leurs répliques ont pour effet que les deux personnages se précisent de plus en plus dans leur incompatibilité, Sollers apparaissant de plus en plus comme le compagnon de guérilla que Debray ne trouvera jamais à ses côtés, suant avec lui, mais ailleurs, invisible même si Debray par des formules qui éclatent comme des attentats ratés tente de le visualiser totalement.

Depuis quelque temps, entre Régis Debray et Philippe Sollers, c’est comme une guérilla. Nul doute que si Debray tire sur Sollers des rafales de mitraillette, ou bien met des bombes, c’est que Sollers ne le laisse pas indifférent, c’est qu’il remarque quelque chose, c’est qu’il le dérange, jamais personne n’attaque pour rien. Régis Debray, c’est quelqu’un qui se sent visé par la révolution, on dirait qu’il a toujours cherché le personnage révolutionnaire, qu’il est toujours sur la brèche de cette recherche-là, qu’il s’agit de ne pas se tromper de cible. Si Debray tire, c’est aussi qu’il se sent visé, c’est qu’une révolution, qu’il sait très très bien découvrir, menace de révolutionner sa vie, alors il tire pour y résister, mais en tirant, il met aussi en lumière le révolutionnaire. Il en a rencontré, des révolutionnaires, mais ceux-ci l’auraient-il laissé sur sa faim de révolution ? C’est souvent par des attaques que quelqu’un, d’une manière qui peut sembler négative, est le plus reconnu, pas par des proches, pas par des amis. Par cette guérilla spéciale entre Debray et Sollers, quelque chose d’intéressant se dit sur une révolution, comme un échange de salves, certes, mais restent des phrases dites, deux personnages se mesurent et se défient. Et dans cette guérilla, la révolution ne se définit-elle pas pour la première fois comme la sortie de la métaphysique ? Sollers s’échappe par une autre dimension, cela n’échappe pas à un Debray passionné de révolution, mais là, il ne sait pas comment il fait, ce n’est pas un copain de révolution. Debray met donc en relief la non familiarité de Sollers, alors même qu’il n’en finit pas de le faire apparaître sur une scène hyperfamilière comme un personnage archiconnu, plus il l’arrête par des phrases meurtrières, plus Sollers s’échappe, ce qui se prouve par la nécessité d’autres salves, et encore d’autres salves, auxquelles Sollers répond par ses salves à lui.

En somme, Sollers se présente comme quelqu’un qui a un destin, permettant, dit-il, un autre rapport avec le temps, alors cette touche destinale lui assure la haine de tous, donc celle de Debray. Cette haine est aussi une bonne lecture de Sollers. Lorsque quelqu’un a un destin, sa vie ne se réduit pas à un chemin entre la naissance et la mort, mais, sur le plan personnel, il a à sa disposition tous les âges de son existence, de la petite enfance à celui qu’il est en train de vivre. Dimension du temps qui échappe aux familles, et donc à la société qui est la famille intégrale. Qu’attend-on dans les familles, demande Sollers ? Que tout le monde meure, et le cordon ombilical parle à la place des écrivains, tandis que se déploie une agression permanente contre celui qui dénoue le nœud du nihilisme. « Qu’il soit l’objet d’une exclusion aussi obsessionnelle montre que l’enjeu est brûlant. Les gens qui font semblant de vous comprendre sont parfois moins avertis que ceux qui vous agressent : il est légitime d’attendre de ses ennemis une compréhension qu’il est rare de trouver parmi ses alliés. Un ostracisme violent est toujours très bon signe. ». Ne serait-ce pas une sorte de remerciement adressé à Debray ?

Sollers s’abrite, hors de portée des attaques, dans la richesse insondable de l’être, auquel le néant essentiel l’introduit. Et il dit : l’effroi est « la réaction la plus courante devant ce bizarre cadeau offert par le néant essentiel. Le sujet recule avec horreur...c’est trop pour moi ! je ne m’aime pas à ce point ! je ne le mérite pas !... ». « Lorsqu’on vous propose la richesse insondable de l’être, raisonner encore en termes de valeurs me semble mesquin et grotesque. ». « On lui propose, en somme, une jouissance à laquelle il pense ne pas avoir droit. La richesse insondable de l’être...ne fait pas partie des droits de l’Homme. » Le sujet qui recule avec horreur devant cette jouissance raisonne toujours par rapport à une situation incestueuse, croyant à la réalité de l’inceste c’est-à-dire à la toute puissance matricielle sur sa vie à refouler pour mieux l’éterniser. Sollers ne se situe pas du tout dans cette dimension incestueuse où l’interdit est ce qui l’éternise le mieux. Il vit dans une autre dimension, ouverte par la fin de la dimension incestueuse, où il n’y a pas d’interdit puisqu’il y a cet impossible, cette coupure du cordon ombilical, cette fermeture qui ouvre sur l’infini d’autres possibilités dès lors que l’incestueuse n’a plus cours. Jouissance incalculable, alors que la calculable se fonde toujours sur une situation incestueuse qui aurait déjà tout calculé pour l’humain qu’elle fait jouir.

Sollers poursuit : « La seule tâche acceptable pour une tête un peu libre je la résumerai en une phrase : se détourner de la métaphysique...Dans ce détour, ce qui vous arrive devient un surgissement, et ce surgissement prend la forme d’un destin. L’avantage de ce détour, c’est qu’il fait venir à la lumière le plus proche, c’est-à-dire ce que l’on a toujours dédaigné. Mais il le fait venir sous une forme sauvage, comme la plus bouleversante des expériences poétiques. ». « Ce que je cherche à cerner, c’est un autre âge du temps que celui de la métaphysique. ». « Chaque humain appelé dans cette dimension mesure très vite...à quel point il est importun...on vous le fera sentir. » Sollers, et Meyronnis et Haenel dans son sillage, insistent tellement sur cette expulsion, sur cette haine unanime, qu’on finit par soupçonner qu’ils appellent de tous leurs vœux ces manifestations de rejet, cette production virulente de sortes d’anticorps qui est la preuve vivante de leur nature antigénique, que leur corps est antigénique par rapport au monde enveloppant qui les expulse de toutes ses forces. Ils jouissent de se sentir expulsés. Le contraire d’une position paranoïaque.

Rimbaud, dit Sollers, préfère une vie de chien, suprêmement riche, à la vie de celui qui devient prince des poètes, Mallarmé.

Sollers : « Se détourner de la métaphysique procurerait à celui qui en ferait l’expérience les richesses les plus extraordinaires, vis-à-vis desquelles l’argent ne compte plus. » Des joyaux, évidemment ! « Pour avoir une idée de ces richesses inouïes, il faut mener la vie qui convient, et ne pas oublier cet aphorisme fulgurant de Céline : « Je ne crois pas à la misère, mais à de plus en plus de vice. » ».

« ...il faudrait quelque chose de radicalement différent du calcul inhérent à la technique. Or le calcul de la technique est lié au chiffrage de l’argent, et aujourd’hui...rien n’existe qu’en rapport avec ce chiffrage. »

« On passe donc devant le plus proche, devant l’être, sans le discerner. Voilà certainement l’assassinat le plus radical. » C’est sûr, puisque cet être est désormais retenu, remballé, dans une métaphore fœtale, il n’est donc plus visible dehors, respirant, parlant, pensant, et l’assassinat est celui non seulement des premiers nés, mais des nés, empêchés de naître c’est-à-dire de pouvoir commencer par ce néant qui ferme. L’assassinat tue à la racine.
« La mort veut vivre...sans le moindre humour. Grandes trémulations hystériques à examiner en direct, sur le terrain. Le désir de vivre qu’a la mort provoque en moi un type très particulier de rire : un fou rire d’un genre spécial, un fou rire qui met à nu l’hystérie fondamentale de l’espèce....C’est peut-être cela qu’on a du mal à me pardonner. »

« Parmi toutes les figures de l’arraisonnement par la Technique, il y a celle du continent féminin. » Bien sûr !

Sollers n’en est pas complice. Il parle de l’intercession de la déesse. « Permettez-moi d’insister sur l’obligation d’en passer par la déesse. « Selon un moine du XIe siècle, Abhinavagupta, le son A renvoie à la totalité de l’énergie. » Quelle énergie récupère une femme, aussi, lorsqu’elle la laisse se désamarrer de l’emprise du maternel ! « Sans déesse, pas de passage. ». « Vous voyez ce que peut contenir de force une seule voyelle. » D’abord force d’expulsion envoyant se perdre les enveloppes matricielles...le temps de grossesse se ferme...idem le temps de l’hystérie ! A, énergie de béatitude, dit Sollers, d’où jaillit l’univers comme énergie de vibration. I, énergie de volonté, d’où surgissent des déesses favorables. »Que voulez-vous faire sans déesses favorables ? ». « Leur présence est nécessaire pour l’élu, de même qu’une certaine aisance sexuelle. » Présence nécessaire de déesses en scission par rapport à l’hystérie, c’est-à-dire du devoir être en état de grossesse métaphorique éternelle. S, son émis involontairement, du plus profond de l’être, au moment du summum du plaisir amoureux. Le S appelle la déesse, c’est-à-dire la danseuse.

« Une mutation du « divin » est, comme le dit Heidegger, nécessaire. Un jour, le ciel est très bleu, et soudain, un éclair - pas un éclair de tempête, mais un éclair de Zeus, qui vient du repos. La fulguration appartient à la sérénité. Celle-ci demande toutes sortes de mises à l’épreuve. Le corps que nous avons ne lui est pas forcément adapté. Il faut parfois le refaire. »

Voilà Sollers ! Sublime !

Alice Granger Guitard

Messages

  • A noter, le réçent entretien des fondateurs de la revue Ligne de risque, dans le premier essai d’Angst :

    ANGST : Pro-jet Expérience du blanc.

    Revue littéraire écrite en français, Essai 1, Septembre 2006.
    98 pages illustrées, Qualité professionnelle, nombre d’exemplaires limité.
    Contient : essais, entretien, articles, chroniques, textes libres, extraits, nouvelles, photos...

    Angst est né d’une phase de dédain radical du devenir moderne ; dédain qui s’est progressivement métamorphosé en un questionnement autour de l’axe de l’être, et de l’une de ses ramifications : le langage. Faire effectivement l’expérience du langage et de son apposition est dès lors devenu la véritable raison d’être de Angst.

    Angst s’inscrit dans un mode particulier de recherche de l’inconnaissable. L’écriture de Angst, par l’exercice de ce « regard d’enfant », favorise une projection de l’individualité, de l’intériorité, de l’intimité au cœur du mystère fondamental de l’existence... chaque fois que l’aube paraît.

    Le matériel photographique qui illustre Angst figure une autre expression de cette expérience. Tentative de catharsis par le visuel, l’illustration photographique cherche à établir une correspondance entre la phrase poétique et une représentation possible de cette parole.

    Présence : Antonin Artaud, Henri Michaux, Virgile, Arthur Rimbaud, Georges Bataille, Lautréamont, René Daumal, G. I. Gurdjieff, Mircea Eliade, Emile Cioran, Martin Heidegger, Kierkegaard, Maitre Eckhart, Friedrich Nietzsche, Jean-Paul Sartre, Herman Hesse, Malcom de Chazal, René Guénon, Srî Aurobindo, Julius Evola, R. M. Rilke, Lao-Tseu, Tchouang-Tseu, Louis Ferdinand Céline, William Blake, René Char ....

    Sommaire :

    - La Possibilité du Silence
    - Abstraire - Henri Michaux
    - Georges Bataille, L’expérience intérieure
    - Le son analogue (LJDLP, Desiderii Marginis, Raison d’être, Apoptose, D.R.S, Tribe Of Circle, T.M.L.H.B.A.C.)
    - Mircea Eliade par lui-même
    - Extraire
    - Le Néanthrope
    - Fixation
    - L’art moderne - A perpétuité
    - Aposition - G.I. Gurdjieff
    - Vesania - Épiphanie
    - Fixation
    - Du blasphème à la transcendance - Pour en finir avec le jugement de Dieu, Antonin Artaud
    - Fixation
    - Lettre à l’aurore passée - Nouvelle d’un constat
    - Ligne de Risque : Entretien avec F. Meyronnis et Y. Haenel
    - Nietzsche, Le Gai savoir
    - Henri Michaux, Emergence-résurgence
    - Fixation
    - Chroniques épitaphes
    - Dialogue - René Guénon, Srî Aurobindo
    - Fixation
    - Avant la vie éternelle

    Distribution :

    Paris :

    -  Librairie Gallimard, 15, Bd Raspail, 75007 Paris
    -  Librairie Compagnie, 58, rue des écoles, 75005
    -  Presse Bouq, 82 rue Monge, 75005 Paris
    -  Lipsy, 15 rue Monge, 75005 Paris
    -  Un Regard Moderne, 10 rue Gît le Cœur, 75006 Paris
    -  Librairie Tschann, 125 Bd du Montparnasse, 75006 Paris.
    -  Palimpseste, rue Santeuil (En face de la Sorbonne Nouvelle, Censier.), 75003 Paris.
    -  L’œil du Silence, 91, rue des Martyrs, 75018 Paris.
    -  Parallèles, 47, rue Saint-Honoré, 75001 Paris.
    -  Dysphorie, 15, rue Guy de la Brosse, 75005 Paris.
    -  Le Divan, 203, rue de la convention, 75015 Paris
    -  L’Age d’Homme, 5, rue Ferou, 75006 Paris
    -  L’écume des pages, 174, boulevard Saint-Germain, 75006 Paris.

    Par Internet, sur la boutique Kaosthetik :

    http://shop.kaosthetik.com/ (Section : Littérature / revue) Où sont également en vente des exemplaires de la revue « Ligne de risque ».

    Ou directement par voie postale : 10 € port compris, par chèque sans ordre, liquide...
    A : ANGST / BP 30008 / 75721 Paris Cedex 15.

    e-mail : revue-angst@hotmail.fr

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