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Poésies I et II

Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, Poésies/Gallimard

lundi 5 septembre 2005 par Alice Granger

Quelle est la poésie d’Isidore Ducasse, celle qui « n’est pas la tempête, pas plus que le cyclone », celle qui est « fleuve majestueux et fertile » ? Ce n’est pas « cette poésie moite des langueurs, pareille à de la pourriture ». On pourrait commencer à dire : elle est réaction « contre ce qui nous choque et nous courbe si souverainement », « devant ces charniers immondes », dont par exemple « les enfantements pires que des meurtres ».

C’est l’esprit entraîné perpétuellement hors de ses gonds, « et surpris dans le piège de ténèbres construit avec un art grossier par l’égoïsme et l’amour-propre. ». Piège de ténèbres, celui qui ne laisse pas voir le jour, qui s’oppose à naître, qui ne veut d’enfantement que pire qu’un meurtre ? Piège qui garde dedans. Opposé à cela, à ce remballement, à ce climat de langueurs moites, il y a le goût, « la qualité fondamentale qui résume toutes les autres qualités ».

Isidore Ducasse n’aime pas le roman, ce « genre faux, parce qu’il décrit les passions pour elles-mêmes : la conclusion morale est absente. » Pour lui, les passions, il faut les soumettre à une haute moralité. Et la première d’entre elles, sans doute, ce piège de ténèbres, la passion maternelle qui empêche de naître.

Y arracher cette jeunesse, « En son nom personnel, malgré elle, il le faut, je viens renier, avec une volonté indomptable, et une ténacité de fer, le passé hideux de l’humanité pleurarde ». Jeunesse qui pleure, je ne veux pas me séparer, je ne veux pas quitter ...et Ducasse qui arrache, avec une volonté de fer, « je veux proclamer le beau sur une lyre d’or », et il emmène loin de « la poésie marécageuse de ce siècle ». Le beau, en s’écartant du piège de ténèbres, du giron marécageux et sentimental. « Le jugement, une fois entré dans l’efflorescence de son énergie, impérieux et résolu, sans balancer une seconde dans les incertitudes dérisoires d’une pitié mal placée, comme un procureur général, les condamne. » Il n’y a pas à hésiter, pour sortir du piège, du mal. « Il faut veiller sans relâche sur les insomnies purulentes et les cauchemars atrabilaires. »

« Quelques caractères, excessivement intelligents ...se sont jetés, à tête perdue, dans les bras du mal...Malheur à ceux qui sont trop gourmands ! » Gourmandise qui s’avère « n’avoir cueilli sur son passage que les fleurs qui couvent l’opium des mornes anéantissements. » Toujours prendre garde au piège... . « Il n’est pas donné à quiconque d’aborder les extrêmes, soit dans un sens, soit dans un autre. » Tête de Janus, en effet, car ne faut-il pas en savoir long sur le piège de ténèbres pour aller loin dans l’autre sens, comme lui ?

A propos des écrivains : « ce sont des chocs de passions, d’irréconciliabilités et d’ambitions, à travers les hurlements d’un orgueil qui ne se laisse pas lire, se contient, et dont personne ne peut, même approximativement, sonder les écueils et les bas-fonds. » « Mais ils ne m’en imposeront plus. »

Ces « poètes qui se sont vautrés dans le limon impur ». Toujours cette chose d’où il faut se détacher. Loi d’interdiction de l’inceste, on pourrait dire. L’impur. Voici ces « Larves absorbantes dans leurs engourdissements insupportables », larves fœtales. « La vraie douleur », celle de la séparation, celle de la naissance, celle de la sortie hors du piège de ténèbres, « est incompatible avec l’espoir ». « A bas, les pattes, à bas, chiennes cocasses, faiseurs d’embarras, poseurs ! ce qui souffre, ce qui dissèque les mystères qui nous entourent, n’espère pas. La poésie qui discute les vérités nécessaires est moins belle que celle qui ne les discute pas. » Indécision : perte de temps.

Mourir à un état d’avant, celui du temps maternel. Et « Il faut savoir arracher les beautés littéraires jusque dans le sein de la mort : mais ces beautés n’appartiendront pas à la mort. La mort n’est ici que la cause occasionnelle. » Des beautés sont apparues à la vision, tandis que le né ouvre les yeux sur autre chose que le piège de ténèbres qu’il quitte, ce sein de la mort s’il s’éternise, s’il le garde convulsivement après la fin de la gestation, ces beautés vues n’appartiennent pas à la mort, à cette fin d’un temps, elles sont des choses nouvelles dans lesquelles, en les voyant, le né continue à entendre comme avant mais dans un élargissement infini, un renouvellement à l’infini. D’où l’immortalité de l’âme. Cela peut s’appeler Dieu, cette possibilité d’une vie qui s’ouvre sur des beautés arrachées à la mort. « Si l’on se rappelle la vérité d’où découlent toutes les autres, la bonté absolue de Dieu et son ignorance absolue du mal, les sophismes s’effondreront d’eux-mêmes. S’effondrera, dans un temps pareil, la littérature poétique qui s’est appuyée sur eux. » C’est une création qui s’offre à celui qui ouvre les yeux sur un autre monde que le matriciel, ces beautés qu’il voit sont aussi des beautés dans lesquelles il entre, expérience d’éternité par-delà la séparation, par-delà la sensation de mort d’un état fœtal. Devant ces beautés, cette ouverture sur la lumière, les couleur, et non plus l’enfermement, l’étroitesse, « Nous n’avons pas le droit d’interroger le Créateur sur quoi que ce soit. » Le Créateur est en soi, c’est cette joie à entrer dans ce que le né voit, à entrer dans la lumière, dans l’espace infini, ces beautés sont là, les yeux qui s’ouvrent en attestent. En quittant un enfermement si terriblement personnel, pour s’ouvrir à de l’impersonnel, de l’infini, non délimité par l’instance matricielle comme avant, maintenant ce n’est plus une personne qui donne ça en circonvenant. Ce n’est plus une personne qui fait la pluie et le beau temps.

« La poésie personnelle a fait son temps de jongleries relatives et de contorsions contingentes. Reprenons le fil indestructible de la poésie impersonnelle. » « La poésie est géométrique par excellence. » Ne serait-elle pas, en effet, cette ouverture d’un espace beau à l’infini lorsque les yeux pour la première fois sont frappés par la lumière ? Des ténèbres à la lumière. Restituer cette expérience si forte, si vivante, qui donne l’impression que le fil n’est pas coupé, fil ombilical, puisque sa coupure même coïncide avec cette ouverture des yeux sur un espace de lumière, de couleurs, de beautés, au sein duquel la vie se vivra. Au sein de la lumière, de la même manière qu’avant la naissance le corps fœtal était au sein amniotique des ténèbres, mais désormais c’est infini, ce sont les yeux en s’ouvrant qui ont donné cette impression de création, de Dieu.

Mais « Les notions de la simple raison sont tellement obscurcies à l’heure qu’il est ». Et désormais, encore plus, puis l’heure est à une telle domination du fantasme maternel et de l’idéologie du tout baigne. Pourtant, c’est idiot, « A quoi bon regarder le mal ? N’est-il pas en minorité ? » Et « Les sentiments sont la forme de raisonnement la plus incomplète qui se puisse imaginer. » « Toute l’eau de la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuelle. » Isidore Ducasse écrit sa poésie en lisant. Et là, c’est Shakespeare, dans Macbeth : « Disparais, tache damnée ! Disparais !...Qui aurait cru que le vieil homme avait tant de sang dans le corps ?...Tous les parfums d’Arabie ne purifieront pas cette petite mains. »

Poésie II. « Vous qui entrez, laissez tout désespoir. » On pourrait entendre : vous qui naissez. Ce n’est pas l’enfer dantesque, qui est, lui, un intérieur. C’est entrer dehors. Et là, en entrant dehors, il n’y a plus le mal, l’attachement impur, incestueux : « Je n’accepte pas le mal. L’homme est parfait. L’âme ne tombe pas. Le progrès existe. Le bien est irréductible. » Comme l’ouverture sur l’espace géométrique de la vie hors du ventre maternel, hors de l’environnement si personnel, si étroit. Dehors, « L’homme est un chêne. La nature n’en compte pas de plus robuste. Il ne faut pas que l’univers s’arme pour le défendre. » Le né, il a la capacité de vivre, pas besoin qu’une instance croit que sans elle il ne pourrait pas vivre, qu’il serait un mort en puissance, non, c’est un chêne.

Alors, « Je me figure Elohim plutôt froid que sentimental. » Bien sûr, il ne se retourne pas vers l’instance matricielle, plein de sentiments et de nostalgie, il est tout à la joie d’entrer au sein d’un autre espace, autrement infini ! C’est si vrai que « Rien n’est plus imparfait que l’égoïsme à deux ».

« La mission de la poésie est difficile. ...Elle découvre les lois qui font vivre la politique théorique, la paix universelle...Un poète doit être plus utile qu’aucun citoyen de sa tribu. »

Voilà : être né. Né vraiment. C’est-à-dire séparé, pas éternellement remballé par le fantasme maternel. Etre né, être au sein d’un autre espace que le maternel à la suite d’une coupure, d’une mort d’un état antérieur, ce n’est plus du tout pareil, sauf se sentir au sein de, mais désormais c’est être au sein d’un espace visible, de beautés époustouflantes, de couleurs, de lumières, à l’infini. Un tel événement ! Rien de tout cela ne s’origine du corps maternel. « Je ne connais pas d’autre grâce que celle d’être né. Un esprit impartial la trouve complète. » Aucun doute, ce nouvel état est si parfait, être au sein de tant de beautés visibles, se sentir tiré par ce que je vois pour la première fois et toujours ainsi dans un espace qui me prend en son sein, que je ne peux avoir la nostalgie de l’ancien. C’est parfait. « Le bien est la victoire sur le mal, la négation du mal. Si l’on chante le bien, le mal est éliminé par cet acte congru. Je ne chante pas ce qu’il ne faut pas faire. Je chante ce qu’il faut faire. »

« Je ne connais pas d’obstacle qui passe les forces de l’esprit humain, sauf la vérité. » La vérité que ce qui s’offre aux yeux du né, dès qu’il les ouvre, l’emporte immédiatement sur l’ancien espace, l’espace aux mains du maternel, où le corps maternel décide de tout ce qui va solliciter les sens du fœtus. L’espace sur lequel le né ouvre les yeux tandis qu’il entre en son sein offre des stimulations infinies à ses sens en ne venant pas du corps maternel, lui échappant au contraire, même si longtemps le fantasme maternel va faire croire que ça vient de lui comme mis dans un biberon. « Le mal s’insurge contre le bien. Il ne peut pas faire bien. » Question de pouvoir. L’ancienne instance s’insurge contre ce qui lui enlève son pouvoir et qui coupe le lien sentimental. Avec les sentiments, tout est incertitude, avec l’analyse des sentiments, tout est certitude. « La poésie doit être faite par tous. Non par un. » Tous les nés, en ouvrant les yeux sur les beautés arrachées à la mort.
« Lutter contre le mal est lui faire trop d’honneur. »
« Le divertissement, qu’il regarde comme son plus grand bien, est son plus infime mal. » C’est si actuel ! Aspect toxique du divertissement ! Addiction. Tout baigne. Reprise matricielle. Remballement. La fête me reprend en mains comme l’enveloppe matricielle, me distrait, décide pour moi. Je ne suis plus libre d’ouvrir les yeux sur un espace qui n’appartient plus à une instance décideuse.

La poésie d’Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, commence lorsqu’il n’y a plus de mal, lorsque la toute puissance n’est plus passionnément accordée au piège de ténèbres, lorsque plus rien ne retient en arrière, lorsque les beautés sont arrachées à la mort telles celles que découvre l’être né dès la première fois que ses yeux s’ouvrent à la lumière. C’est alors absolument autre chose. Plus rien ne vient de l’instance matricielle, même si elle tente de le faire croire en exploitant l’immaturité du né. Elle n’est pas propriétaire des beautés, des couleurs, de la lumière, du nouvel espace aérien géométrique, des autres personnes. Tout ce qui arrive dans l’espace aérien du né étant mort à sa vie aquatique amniotique ne vient pas du corps maternel, même si cette mère tente de se présenter comme la propriétaire de tout ça, comme pouvant avoir la maîtrise de l’infini de tout ça.

La géniale poésie d’Isidore Ducasse ne cesse en quelque sorte de dire l’événement heureux qu’est cette disparition de l’état enveloppé, qu’est cette mort de ce qui enveloppait matriciellement au temps d’avant, piège de ténèbres s’il tente de s’éterniser après. Evénement heureux de l’avènement du né dans l’espace géométrique aérien, qui n’est pas soumis à la même logique que l’espace fermé amniotique. La poésie d’Isidore Ducasse ne cesse de pointer un temps non soumis à la logique maternelle.

Alice Granger Guitard

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