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Mémoires d’un fétiche barbu

Michel Cadence, Editions NDZE, 2005

mardi 1er novembre 2005 par Alice Granger

« Comment lui faire comprendre ce qui m’attache à l’Afrique ? », se demande le narrateur, dans la nouvelle intitulée « Un contrôle d’identité ». Dans ce recueil de nouvelles, il nous semble que Michel Cadence a trouvé comment nous faire entendre ce qui l’attache, lui, depuis si longtemps, et peut-être plus encore, à l’Afrique.

Le narrateur, témoin trop dérangeant en Afrique, s’aventurant en dehors des traces, irrésistiblement attiré par ce « continent noir », non « cadrable » par le consensus postcolonial sur les « habitudes » des gens expatriés en Afrique, semble d’emblée et comme par hasard curieux surtout de ce qu’il ne faut pas voir, pas dire, et ainsi il se trouve aussi là où il n’aurait pas dû être. C’est cela qui est extrêmement intéressant dans ces nouvelles : le goût d’un homme pour des choses visibles mais que personne ne semble remarquer tout en en profitant, des choses à ciel ouvert mais protégées par un consensus, une omertà, des victimes mais l’impunité. Voici un homme qui n’est pas resté là où il aurait bien sagement dû rester, et qui est, littéralement, allé là où il n’aurait pas dû. Peut-être sa longue aventure africaine, dans laquelle il a risqué sa vie, c’est cela : être allé là où il ne fallait pas et où il est devenu un témoin gênant entraînant avec lui des amis en sachant eux-mêmes trop. Une vie de famille bien sage, en France, ne retint pas le narrateur. Il eut une envie irrésistible de partir sur le continent noir. Et là, par-delà son poste d’enseignant, il se trouva là où il ne fallait pas, comme par hasard, et alors de tragiques événements arrivèrent en cascade. Afrique qui le prend en elle comme jamais, lui faisant connaître des sensations paradisiaques, et Afrique terriblement dangereuse, qui le poursuit peut-être encore, d’où c’est un miracle s’il s’en est sorti vivant. Dans quel lieu s’est-il fourré, quel lieu éminemment interdit et dans lequel il se serait introduit de manière candide poussé par une soif et une faim inextinguible de sensations autres, comme vers des bras noirs ouverts par ce continent noir vers lequel en même temps que lui tant d’intérêts occidentaux venaient s’y enraciner ? Il est allé là où c’était interdit, car il ne fallait pas voir certaines méthodes, certaines pratiques, il fallait au mieux être complice, sourd et muet, et ce n’était pas son genre.

Il semble, le narrateur, avoir une sorte de communauté sensuelle avec ces personnages, en Afrique, à qui il arrive quelque chose. Une sorte de communauté corporelle et même érotique. Il sent avec son corps ce qui arrive à d’autres corps, et même la torture passera de leurs corps à son propre corps. Il leur arrive quelque chose, à ces personnages dont il est question dans ces nouvelles, quelque chose de terrible, ils sont entre les mains d’une engeance ayant sur eux tous les droits en toute impunité car personne ne voit, n’entend, ne témoigne, tout est normal, mais pourquoi le narrateur ne se contente-t-il pas, par exemple, de voir, comme tout le monde, ceux qui se prostituent sans jamais voir les clients ? Pourquoi voit-il aussi les clients, ce beau monde à la peau bien blanche, venu sur le continent noir pour les affaires, la politique et, tant qu’à faire, pour des plaisirs exotiques.

Nadine, pourtant, n’est pas une Africaine. C’est une enseignante, une femme blanche habitée de désir et que l’ennui et l’insatisfaction jettent dans les bras d’une Afrique sensuelle, que le mari ingénieur, mais surtout il ne faut pas le dire, ne peut combler. Il serait de toute manière prouvé que l’uranium ne rend pas impuissant...et ce mari, bien sûr bien sûr, ne serait jamais allé voir les prostituées femmes ou hommes et revenu repu auprès de sa femme...Bien sûr, les affaires sont les affaires, les mœurs des blancs en Afrique sont très normaux, et il n’y a aucun problème du côté du mari. Le narrateur sans doute reconnaît en cette femme une sorte de sœur par cette commune faim et soif de ce que le hasard généreux sur ce continent pourrait offrir. Chacun des deux a vite une réputation louche... Elle ne fait aucun mal mais ne se cache pas pour le faire, là où tant d’autres s’assoient sur des poubelles débordantes des anomalies de leurs vies privées. Alors, un beau jour cette femme qui vit au sens fort du terme, qui vit comme l’Afrique le lui permet de manière intense, est vue par un Proviseur de lycée, justement son supérieur hiérarchique, comme à portée de mains, il peut s’en emparer, la violer après l’avoir droguée, rien selon lui, ici, n’interdit ça, il a envie il prend, de force, il est sûr de l’impunité. Nadine, violée par le Proviseur, s’effondre dans les bras du narrateur, après avoir erré dans les jardins du lycée. Avec une élève, il l’accompagne chez elle, où son mari et sa fille l’accueillent de manière impassible. A leurs yeux, serait-elle cette femme dégradée, donc gênante pour leur réputation, que la rumeur a imposée ? Sa famille, par cette indifférence, a épousé la rumeur, et n’a pas entendu la douleur de la femme violée. Le mari voyait sa femme comme une droguée, dérangeante pour sa réputation. Ne pourrait-elle pas aller se droguer ailleurs ? Ce soir-là, elle sortit donc, et se fit violer par le Proviseur, auquel elle voulait seulement demander de pouvoir enseigner dans de nouvelles classes...Ensuite, à cause de l’irruption de son fils (sur le bureau duquel Nadine eut le temps d’apercevoir une enveloppe contenant les sujets du bac qu’il allait passer prochainement), le Proviseur jeta carrément la femme qu’il viola pendant la nuit par la porte-fenêtre.

Le narrateur sent comme dans sa chair la douleur de Nadine. Il la retrouve le lendemain à la clinique, sous perfusion, droguée. Entre les mains des drogues, de la camisole de force chimique, comme la veille entre les griffes du violeur, qui estima qu’elle était consommable au même titre qu’étaient estimées consommables tant d’autres choses sur le continent noir, à portée de mains, juste prendre, voire acheter. Le mari prend le relais. L’enferme à la maison, la bourre de cachets. Elle ne doit à aucun prix divulguer, aux yeux de la bonne société expatriée blanche comme neige, que l’impuissance de son mari est le prix payé pour une bonne situation forcément sans risque pour la santé, ou même qu’elle serait la preuve de ses infidélités. Tout va bien. Les hommes se débrouillent, la femme du Proviseur soigne sa énième tentative de suicide en France, Nadine est bourrée de calmants, rien ne doit se savoir. Un jour Nadine refuse de prendre les cachets que son mari lui tend, elle s’habille, talons aiguille, robe de soirée, elle veut aller chercher la vie dehors, mais pas question ! Le mari téléphone...au Proviseur, pour lui dire que sa femme s’est jetée par la fenêtre, elle est morte, elle a même pris son élan car elle n’est pas tombée à la verticale, mais personne ne l’a poussée, personne, elle s’est seulement habillée pour se suicider...Affaire classée ! Le Proviseur a de bons amis, le préfet...Il n’y a que le narrateur pour témoigner...Il est du côté de cette femme, d’autres femmes, des gens à qui il arrive tant de choses, de cet homme qui se prostitue pour faire manger sa famille. Et oui, là, dans ce pays d’Afrique, des hommes et des femmes peuvent gagner de l’argent en se prostituant pour, tout simplement, vivre, parce qu’il y a une demande pour ça, des blancs, surtout, qui travaillent là.

« Tout doit disparaître, moi y compris me disais-je, en penchant la tête. » Michel Cadence rassura les amis qu’il avait réunis pour un événement littéraire : « Je n’ai pas envie de me suicider. J’aime la vie ! » Le narrateur, par hasard, habite juste à ce carrefour où, chaque soir, se produit un énorme carambolage, à cause de prostituées qui distraient les conducteurs, toujours des blancs. On dirait qu’elles incarnent l’Afrique. A portée de mains au bord de la route, comme tant d’autres choses, matières premières, etc..., un peu d’argent et le tour est joué, et le coup est tiré...Il se trouve que le narrateur n’a rien d’autre à faire et qu’il n’est pas du nombre de ces blancs clients de la prostitution en Afrique. Alors il observe. Il est témoin. Il a une disponibilité incroyable. Il n’est pas retenu dans le corps des expatriés ici présents, il fait bande à part, il est là pour son propre compte, attiré par quelque chose qui, sans doute, lui parle depuis le fond de son inconscient, et qui fait que ce n’est pas un complice en puissance. Il écoute autre chose, en lui, qui le rend disponible à ce qui se passe, il est perdu pour le consensus post-colonial ambiant. Un soir, à ce carrefour, il remarque un jeune homme, qui se prostitue. Ceux qui s’arrêtent sont toujours des blancs. Sûrement biens sous tous rapports...Personne ne voit, personne ne sait. Mais justement, si. Le narrateur. Qui ne sait pas que, en allant à lui, ce soir-là, pour l’inviter chez lui et non pas pour la prostitution comme faisaient les autres blancs, il signe son arrêt de mort. Le jeune homme, d’abord surpris qu’un blanc lui manifeste de l’intérêt et ensuite de l’amitié, confesse qu’il se prostitue pour nourrir sa famille. Et puisqu’il y a des blancs qui recherchent des plaisirs exotiques...Lui, ce n’est pas son truc, les hommes, il aime les femmes, mais il faut bien survivre...Par amitié, le narrateur va jusqu’à avancer l’argent pour que ce jeune homme, Judas, puisse ouvrir un café-restaurant, qui marchera très bien. Voici un blanc qui se conduit autrement, en Afrique. C’est dérangeant, sans doute ! ( « Je n’avais jamais pensé que, dans la communauté française, tout finit par se savoir, et que l’ambassade jugerait durement qu’un professeur investisse dans une buvette nègre. »

Mais le problème qui conduira à tant de morts n’est pas là. Le narrateur, on l’a vu, était aux premières loges pour voir l’élite blanche se payer des prostituées femmes aussi bien qu’hommes. En tout bien tout honneur, puisque personne ne voyait rien...Mais ceci n’était pas encore trop dangereux pour le narrateur et ses amis, même si nous imaginons que certains, parmi cette élite blanche, ont sans doute pensé qu’il aurait pu se dispenser de se lier d’amitié avec ce Judas, qui en savait si long sur les pratiques des uns et des autres. Le narrateur était sans doute dérangeant aussi pour ne pas faire partie de la tribu des autres blancs, de ne pas avoir les mêmes mœurs... Il était différent. L’arrêt de mort pour ses amis se signa ce fameux soir où il se trouva avec Judas là où il n’aurait pas dû se trouver. Sur le front de mer où ils se promènent en voiture après avoir regardé ensemble l’émission « Thalassa », Judas demande au narrateur de s’arrêter pour uriner. Soudain un camion militaire stoppe, des hommes en uniforme s’emparent de Judas, qui a en poche 20 000 francs CFA, le montant du loyer pour le café-restaurant, qu’il a oublié de donner au narrateur. Les hommes en uniforme enlèvent Judas (pour lui voler ce qu’ils supposent qu’il a gagné en se prostituant ?) mais le narrateur leur fait un tête-à-queue avec sa voiture, et se fait arrêter à son tour. C’est un témoin trop gênant ! Alors, tortures, humiliations entre autres par des excréments, et le narrateur n’a la vie sauve que parce qu’il réussit à passer un coup de fil grâce à un vieux policier qui n’est pas complice. Il sera renvoyé en France, gardant pour toujours en mémoire d’avoir été témoin de bavures policières ayant entraîné la mort d’amis africains (avec la culpabilité de n’avoir pas réussi à les sauver), bavures dont la version officielle est bien sûr très différente...Le narrateur apprendra en France la mort de son ami Judas, assassiné à coup de couteau dans son café-restaurant...Tout doit disparaître : le titre de la première nouvelle.

Dans la nouvelle « A notre regretté Albert », le narrateur ayant l’air de nous raconter l’histoire de la mort d’un mari, dont le cadavre est devenu tout noir, en réalité empoisonné par un poison fulgurant par sa jeune femme camerounaise, ceci en toute impunité, en profite pour évoquer une autre mort, le cadavre étant lui aussi devenu tout noir. Un chanteur ivoirien était décédé à la terrasse d’un hôtel après avoir absorbé un café. Juste pour avoir participé à un « défi », la veille au soir, en direct à la télévision, au cours duquel il avait affronté un jeune chanteur. Ce jeune chanteur, humilié par son talent et son expérience, n’avait pas supporté, et avait empoisonné celui qui avait osé mettre en relief son manque de talent... ». On est si peu de choses... L’affaire fut classée...Le jeune chanteur continue de gesticuler...

La nouvelle « Les amants de Lalala », semble nous conduire, de manière indirecte, vers la raison intime de l’attachement du narrateur pour l’Afrique. A travers cet amour entre un jeune homme et une vieille femme, qui débouche sur un mariage, puis la mort. Un amour hors normes, et qui scandalise le village africain. L’amour ne connaît pas de barrière d’âge, semble-t-il nous dire, parce qu’il met en jeu l’inconscient...Cette nouvelle prépare la dernière nouvelle, « Passionnément », dans laquelle il s’agit d’un amour lui aussi hors normes, celui du narrateur avec une jeune fille de quatorze ans, il a trois fois son âge. Le fait que pour les amants de Lalala l’histoire débouche sur la mort annonce aussi une sorte de tragédie à l’issue de la passion qui unit le narrateur et la jeune Africaine. Ils vivent de l’impossible. Ils le vivent vraiment. C’est ça que le narrateur est allé chercher en Afrique. Contrairement aux apparences, le narrateur n’est pas en position de père initiant la jeune fille, il est en position d’enfant ignorant initié à des plaisirs inimaginables par cette jeune fille si expérimentée (par qui ?) ? C’est ça qui est le pivot de sa passion africaine : un corps d’enfant, de garçon, attiré irrésistiblement entre des bras noirs, inconnus, dont il sent qu’ils lui feront des choses inimaginables, dont il est impossible de revenir vraiment. Il est allé chercher une expérience sensuelle située hors du temps et de laquelle il est impossible de revenir vraiment tout en sachant que le sevrage est inscrit inéluctablement au programme, en même temps que le risque total. Du côté de la jeune Africaine, une étrange perversion apparaît, qui met en scène la manière dont est vu le blanc venant en Afrique par les habitants de l’Afrique dont la jeune fille est une représentante. C’est de la richesse en puissance, d’autres possibilités, de l’ailleurs qui s’ouvre, du raffinement, de la culture, et c’est « dérobable » pour une simple raison, parce que ces blancs, pourtant, il doit bien leur manquer quelque chose en Occident, s’ils viennent le chercher en Afrique. L’Afrique, la jeune Africaine, peut le voler, le dépouiller, tout en l’initiant d’une manière folle et inoubliable, des jours et des jours de passions sexuelles, qui imbibent littéralement le narrateur, qui prend possession de son corps, qui l’emporte au sein d’une matrice qu’il avait cru non réintégrable, avec l’argent elle peut elle-même s’offrir un supplément de vie, elle qui, séropositive, se sait condamnée. Le narrateur joue avec la mort, avec elle. Toujours le risque de la contamination. La séropositivité joue un rôle important dans cette passion. Comme une marque de l’interdit ? Elle lui ment, elle lui fait peur en disant qu’ils ont eu un rapport non protégé, ce dont il ne se souvient pas tellement il était ivre, cette ivresse de tous points de vue est dangereuse, l’addiction immense est mortelle, le sevrage se profile, impossible, douloureux, comme la seule issue, jamais elle ne cessera de le voler, de lui mentir, jamais elle ne sera indemne du virus, le narrateur devra se résoudre, trancher le cordon ombilical de cette passion, et se tourner vers la douleur d’un sevrage...La jeune Africaine sera, dans la mort, devenue inaccessible. La cicatrice, pour le narrateur, se refermera-t-elle ? L’enfant entre ses bras reviendra-t-il de cette addiction ?

Ces nouvelles disent tant de choses...Il faut aller les lire...et même entre les lignes.

Alice Granger Guitard



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