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Il y en a trop dans les rues de Paris

Khadi Hane, Editions NDZE, 2005

jeudi 3 novembre 2005 par Alice Granger

Les cinq personnages de cette forte pièce de théâtre de Khadi Hane sont tous des rescapés. La Française Lucie est une rescapée de son enfance bercée par le racisme contre les Arabes, La Malienne Ami est une rescapée des sécheresses de son village d’origine, La Beure Mouna est une rescapée des H.L.M. Lillois, l’Homme est un rescapé de la guerre dans son pays d’Afrique, le Fou est un rescapé d’une secte. Leur origine à chacun d’eux est un désastre, qui prend différents visages, celui du racisme et du manque d’amour, celui de la sécheresse irrémédiable, celui de la misère des quartiers défavorisés, celui de la guerre, celui des mécréants. Bref, chacun de nous, par cette pièce, peut se sentir invité à s’interroger sur son propre désastre, car ne serait-ce pas ça l’origine ? Ce déracinement originaire et sans remède. Qui n’est pas seulement celui d’émigrés africains, alors. C’est aussi un désastre que de naître dans une famille raciste, qui nourrit avec la haine. Voilà donc un des enseignements de cette pièce : celui de nous forcer à nous questionner sur ce désastre originaire d’où nous venons, qui devrait nous engager à accepter les autres pareillement touchés, déracinés, mis hors d’une matrice protectrice, à organiser ensemble une terre de la vie.

Mais, dans cette pièce, chacun de ces rescapés semble occupé à espérer un remède à ce déracinement originaire. Comme pour le dénier. Lucie se met à aimer tout le monde. Ami aime l’argent et déteste le victimisme africain. Mouna aime la France. L’Homme aime les belles fringues qui lui font oublier la pauvreté. Le Fou aime Jésus et la Bible. Toute la pièce met en scène, de manière très drôle, très vivante, et dans la langue qu’il faut, les rêves auxquels s’attardent les personnages pour continuer à croire que le désastre n’a pas eu lieu. Alors qu’ils pourraient partir de son acceptation. Le cas emblématique est celui de cette femme, dont le désastre est d’être seule sur le trottoir de Paris, et qui réalise son rêve d’un mariage avec le prince charmant qui se nomme...Charlemagne. La solitude serait une sorte d’écriture de ce désastre originaire, de cette déchirure, de cette perte d’où chacun de nous vient. Or, l’Homme dit : « La solitude c’est une maladie de Blancs. Nous, on dit bonjour. Toujours. C’est pour ça qu’on est bien. » Et encore : « Chez moi, il y a le soleil. Le soleil, ça, c’est la vie. » D’une manière nostalgique, chacun de nous pourrait trouver de belles images pour décrire de manière idéale le pays d’autrefois, ces belles images ayant pour fonction de faire sentir l’intensité de la perte. On ne sent comme perdu que ce qui a été tout pour soi. Mais ce désastre originaire pointe comme mythique ce soleil, ou bien cette douceur tempérée. La Femme 1 fait retomber sur terre l’Homme, en lui rappelant que désormais il ramasse les poubelles de Paris. Là encore, le ramassages des poubelles, ou bien tous ces autres boulots réservés aux Africains de préférence, sont l’écriture du désastre. Mais même tous ces Blancs apparemment du bon côté des choses ne pourraient-ils pas eux aussi lire l’écriture de leur propre désastre dans leur vie stressée, dans leurs courses à la performance et à l’argent, dans la façon dont la société marchande programme de manière idiote et addictive leur vie ? Le désastre peut aussi s’écrire, loin des poubelles, dans une façon absurde de vivre avec des tas de palliatifs. Pauvres Blancs dans leur solitude ! Tout cela n’est-ce pas la même mascarade que la francophonie, qui, c’est évident, ne réparera jamais rien pour que ce soit comme « avant », puisque ce « avant » est mythique ? On n’est plus dans le cocon originaire, bien à l’abri, même pas les Blancs, et pourtant Noirs, Blancs, Jaunes, Basanés ne rêvent, à la folie, et sans doute vainement, que de réparer ça. Pour repousser loin cette métaphore de la naissance. Et comme si l’immigration en Occident était une possibilité, folle, de réparation, avec pour conséquence cette ruée, et « Il y en a trop dans les rues de Paris », tandis que dans ces rues il est si criant, à en rire plutôt qu’à en pleurer, comme sait si bien rire Khadi Hane, que l’Occident n’offre pas les moyens de cette réparation, même à réparer les désastres de la colonisation. Ne serait-il pas mieux de partir de cette métaphore de la naissance, de l’absence de solution à cette déchirure, pour savoir organiser une vie ensemble ?

Dans cette pièce, il y a une sensation de tension provoquée par le fait que les choses, évidemment, tardent à être changées, tandis que ces rescapés à la couleur de peau différente, imaginent qu’ils sont du mauvais côté par rapport à d’autres qui sont du bon côté, et ils rêvent d’être un jour du bon côté, en ayant de l’argent, en se fringuant, en épousant Charlemagne...Aucun de ces personnages n’intègrent vraiment le « mauvais côté » pour tout le monde sans exception. Ils peinent à voir que les Blancs sont aussi du mauvais côté, celui du déracinement, et que ceci peut s’avérer le seul bon côté, le côté des nés, de la vie.

Les personnages gémissent de ce que les choses tardent à se transformer dans le bon sens, eux qui ont rêvé la francophonie comme une réintégration de l’abri que, par exemple, la colonisation, ou la sécheresse, ou la guerre, ont détruit.

La fin de la pièce est très significative. Comme déjà souligné plus haut, Ami la Malienne se précipite dans le mariage, on dirait comme l’autruche va se mettre la tête dans le sable, et « heureusement » du sable elle en trouve.

Alors, dans cette pièce sans complaisance, forte, pleine de rire aussi, nous sommes face à face avec les préjugés, les malentendus, les humiliations, le racisme, l’exploitation. Pièce qui, comme par hasard, met surtout en scène des femmes, qui sont sur le trottoir, à attendre les clients...qui ne viennent pas beaucoup. Comme si cette pièce mettait en scène la transformation, au niveau de la sexualité, au niveau du rapport des sexes, provoquée par l’immigration. Voici des hommes loin de leur famille, de leur femme, cet éloignement étant aussi la marque d’une perte, plus de pays, plus de femme, et la solution à ça, ce sont ces femmes sur le trottoir, qui sont, elles, libres de leur corps. Des hommes sans femmes du fait de leur déracinement vont dehors, dans les rues de Paris, retrouver des femmes qui sont aussi dehors, qui ne sont pas retenues par un statut matrimonial, qui sont en perte par rapport à une image traditionnelle d’elles, bien balisée. Dans le statut de ces femmes, quelque chose aussi est irrémédiablement chamboulé, alors elles se retrouvent « libres », sur le trottoir, dans les rues de Paris, et elles tentent de faire commerce de leur corps. Elles le peuvent, car les hommes ne peuvent s’en passer. Et certaines d’entre elles aussi ne peuvent s’en passer.

Mais le coup de théâtre, c’est que chacune d’elles semblent ne rêver qu’au prince charmant, qu’à une réintégration dans leur ancien statut, mariage, enfants. Le prince charmant sera celui qui aura rêvé sa femme idéalisée, réparée. Pas un, ridicule, qui s’étrangle avec un boudoir comme dans la première scène.

Pièce très instructive, qui, de manière très drôle, pose des questions existentielles qui portent non seulement sur l’immigration mais aussi sur les femmes, sur la sexualité. J’espère qu’elle sera jouée !
Alice Granger Guitard



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