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Le Scandale

Jean-Marie ROUART, Gallimard, 2006

dimanche 5 mars 2006 par Alice Granger

Dans ce roman, Jean-Marie Rouart transpose à l’évidence des engagements courageux qu’il eut dans des affaires scandaleuses. Et sans doute a-t-il mis beaucoup de lui-même dans le personnage de Jim. Ce qui est intéressant dans ce roman, c’est surtout le motif qui pousse Jim à s’impliquer et à se mettre en danger, jusqu’au dénouement irrémédiable. Le motif est sexuel du début jusqu’à la fin, jusqu’à l’exécution. Car cette affaire nous semble surtout la métaphore à ciel ouvert d’un acte sexuel dans lequel il finit par brûler totalement et sans retour. Il ne désire rien d’autre, Jim ! Que disparaître en brûlant. Angela la jeune fille noire ne cesse de l’attirer dans ce noir définitif qui l’accueille par une porte enflammée. Même si ce sont des Noirs qui mettent le feu au brasier qui l’emporte à jamais. La métaphore est évidente. Le scandale coïncide parfaitement avec le fantasme intime de Jim.

Dans cette petite ville du sud des Etats-Unis, Norfolk, où la population vit au rythme de traditions religieuses calvinistes, jansénistes et, pour les Noirs, pentecôtistes, en 1935, il y a la ségrégation raciale, et Jim et ses camarades sont du bon côté, puisqu’ils ont la bonne couleur de peau. Au cours d’une soirée bien arrosée, une jeune fille noire est violée et tuée, un ami de Jim est sûrement dans le coup, mais bien sûr c’est le fils d’un notable. D’autres affaires de ce genre sont classées de la même manière. Ces disparues noires des Etats-Unis du Sud...ou d’ailleurs n’intéressent personne. Peut-être un suicide. D’autres disparues, mais l’indifférence générale. Des jeunes filles noires, qui vivent dans le ghetto, sont-elles vraiment des personnes ? La communauté blanche et la communauté noire sont séparées par une barrière invisible. Jim ne se pose de question à propos de cette ségrégation qu’une fois qu’il a souffert. Jusque-là, il a eu une existence dorée. Il semble avoir un avenir tout tracé, se laissant normaliser, il épouse une jeune fille blanche, même s’il n’y a pas d’amour entre eux.

A dix-huit ans, Jim tombe follement amoureux d’Angela, une jeune fille noire, il ne peut se passer de son corps, c’est toute sa vie, la sexualité c’est elle et personne d’autre qu’elle. Il est emporté par l’ivresse, par une addiction irrémédiable. Mais le mariage est impossible, cela ne se fait pas, elle est noire. Pourtant, la fixation à cet amour est définitive. Il est le révélateur, sans doute, de l’attachement du jeune homme pour quelque chose d’en-deçà de la vie, qu’il a reconnu au quart de tour à travers elle. L’impossible. Rejoindre ce dont il a été séparé, ce qui est interdit, pour dénier la coupure, par un grand saut à travers le rideau enflammé, voilà, c’est fait, pour toujours. Ce n’est pas seulement Angela, c’est une addiction infiniment plus originaire.

L’affaire de la jeune fille noire assassinée se passe aux approches des élections, et il ne s’agit pas de se mettre à dos l’électorat noir. De plus, les Blancs s’indignent de certaines insinuations qui mettent en cause les rejetons d’honorables familles de notables blancs. La rumeur des amours illicites de Jim se répand. Elle est un puissant dérivatif, en ce temps d’élection, pour faire oublier l’affaire des jeunes filles noires disparues. Angela, dans ce contexte moraliste où les traditions religieuses sont fortes, est arrêtée et enfermée dans un bordel de Bethlehem. Coups de fouet, tatouage de la lettre d’infamie sur le bras. A partir de là, Angela va être rendue impossible à Jim par la machinerie moraliste religieuse qui la récupère. Elle va rester quelque temps dans le bordel de Bethlehem, puis elle en sortira grâce à l’intervention d’un bienfaiteur, et se mariera avec un métis, Archibald. Pendant ce temps, Jim va faire des études dans une autre ville et acceptera un beau mariage. Le puritanisme ambiant est sauvegardé. Ainsi que, secrètement, la construction fantasmatique de Jim.

On peut dire que les jeunes filles noires et Angela incarnent une addiction sexuelle à laquelle se laissent aller, en secret, presque tous les hommes de Norfolk, pourvu que le puritanisme soit sauf, que l’interdit paraisse tenir, il n’y a que Jim qui, peu à peu, permet à cette passion dévorante d’advenir à ciel ouvert. D’abord, elle éclôt dans le scandale, avec pour conséquences le bordel pour Angela puis son mariage avec un métis, et la normalisation pour Jim. Ensuite, sur la base de cette rentrée dans l’ordre puritain, le brasier va secrètement repartir, et le scandale éclater à nouveau. Cette fois, le « délit » est l’adultère. Très vite, Jean-Marie Rouart a avancé d’un cran dans le passage à l’acte d’un fantasme sexuel transposé dans ce scandale. C’est parfaitement maîtrisé. Le brasier repart alors que tout semblait « normal ». Jim est bien marié, Angela aussi, mais voilà, tout cela n’est qu’une couverture. Le mariage d’Angela est en fait un arrangement pour que les amants puissent se retrouver en secret, de même la femme de Jim ferme d’autant plus les yeux qu’elle reste elle-même attachée à un amour de jeunesse par-delà le suicide qui a inscrit une séparation définitive. Tout semble fait pour que le brasier qui appelle et dévore Jim se réveille follement. Lui aussi est suicidaire. La structure puritaine le cerne de partout, l’attend au tournant. C’est une certitude intime qui donne toute son intensité à cette folie. L’interdit est la chose la plus importante dans ce dispositif. Par-delà l’affaire des disparues noires, le scandale est avant tout sexuel. Il épouse l’interdit, il se précipite dessus dès qu’il l’a reconnu, il régénère une sorte de cordon ombilical, et le compte à rebours du retour définitif commence. Jean-Marie Rouart n’a pas besoin de s’éterniser dans l’écriture, c’est tellement joué d’avance par le dispositif en place que tout est très rapide.

Il s’agit, dans cette ville du Sud, d’un consensus qui permet la levée de l’interdit. Il est interdit pour des Blancs de coucher avec des femmes noires, mais la plupart des hommes le font. Pourvu que ce soit refoulé. Or, par l’éclosion du scandale, le refoulé fait retour. L’addiction s’avère concerner l’attachement fusionnel à la chose interdite, et non pas les conventions sociales, le puritanisme, la normalité. Sauf qu’en conclusion de cette histoire, il faut bien que, par la disparition-même de Jim dévoré par sa propre passion, par son addiction, l’ordre soit rétabli, sinon c’est le désordre, les émeutes, les violences, l’embrasement social. Jim, pour la mise en acte de son fantasme dont l’objet est la chose interdite, rien d’autre que la chose interdite, a un besoin total de la structure qui interdit et qui sauvegarde l’ordre. Il a besoin, pour s’en aller jusqu’au bout de son désordre, de la certitude de la régénération de l’ordre. Jim disparaît dans le brasier, c’est-à-dire dans l’acte sexuel interdit, pour lui un acte sexuel est toujours un acte de disparition définitive, mais avec la certitude de la répétition. Pour cela, il faut bien que la chose interdite, celle qui incarne le pôle de l’addiction unique, survive à cet acte, s’écarte vers l’ordre. Angela reste dans l’ordre. Reste interdite. Dans le dispositif fantasmatique, à la fois elle s’est prêtée à la possibilité de l’embrasement total, et aussi à la pérennité de l’ordre, c’est-à-dire, en fait, à l’inscription de l’interdit de l’inceste, car c’est de cela qu’il s’agit. Il n’y a pas de scandale s’il n’y a pas en même temps une sorte d’unanimité en faveur de l’ordre établi. Enquête, procès, verdict, condamnation, tout cela vise à faire prendre la mesure de cet ordre. Jim peut se laisser aller jusqu’au bout de sa passion parce qu’il a la certitude qu’après il reste quelque chose. « Le scandale » ne serait-il pas alors le récit d’une sorte de guérison de l’addiction originaire ? Jim, le garçon de bonne famille, peut d’autant plus se laisser aller jusqu’à plus besoin, jusqu’à brûler d’une unique éternelle fois, que la certitude de l’ordre le « couvre », qu’il pourra tel un autre lui-même ouvrir les yeux sur un monde apaisé. La ville de Norfolk fonctionne comme une famille très intelligente qui sait calculer : le dispositif qui offre à la manière d’une tentation irrésistible la jouissance de l’interdit s’avère ce qui l’inscrit le plus parfaitement. Au contraire d’empêcher, on le tend presque sur un plateau, afin que l’addiction se jouisse sans reste, et qu’ensuite on n’ait plus à en reparler. Le contraire d’interdire, pour mieux interdire. Finalement, c’est très moral.

Ce qui est raconté dans ce roman de Jean-Marie Rouart est si logique que c’en est presque expédié, et qu’en le lisant on a peut-être envie de s’étonner : c’est tout ? La puissance si forte d’une capacité d’indignation, et, pour l’écrire, un roman court ? C’est très curieux et, surtout, logique...C’est autre chose que de l’indignation qui s’écrit dans ce livre. En tout cas, c’est réussi !

Alice Granger Guitard

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