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Ravel

Jean ECHENOZ, Editions de Minuit, 2006

mercredi 8 mars 2006 par Alice Granger

Ce livre de Jean Echenoz nous présente le compositeur Maurice Ravel les dix dernières années de sa vie, et ce qui frappe, presque à chaque page, c’est le soin minutieux qu’il apporte à sa tenue vestimentaire, précédant ou suivant toujours les dernières tendances de la mode, se changeant plusieurs fois par jour, assortissant les couleurs. On dirait qu’il veille sur son corps afin que le confort soit impeccable, et qu’il y ait de l’harmonie autour de lui. Il s’attarde, se fait attendre, ne se mêle pas aux autres, par exemple sur le bateau qui l’emmène aux Etats-Unis. Sa personne est donc au centre de soins méticuleux, prolongés par les témoignages d’admiration qui vont au compositeur connu. Impression, à travers les pages d’Echenoz, que Maurice Ravel veille aux détails de sa mise en scène, tout en restant à distance, s’ennuyant et en proie à l’insomnie. « On l’a vu, le regard ailleurs, la main passée sous le revers d’une redingote et cette fois coiffé d’un cronstadt, pendant une récréation des candidats au prix de Rome.....On l’a vu en costume noir et blanc, chaussettes à rayures noires et blanches et souliers blancs, canotier sur la tête et bras toujours prolongé de sa canne... il possède une robe de chambre noire brodée d’or et deux smokings, l’un à Paris, l’autre à Montfort. » Sur le bateau, il occupe une suite de luxe.

Sur le bateau, l’avant-veille de l’arrivée, il donne un petit concert. Tenue soignée, comme toujours, « décontractée voire légèrement farceuse », en tout cas pas la tenue habituelle d’un pianiste. Il n’a pas vraiment des mains de pianiste, et sa petite taille de jockey fait qu’il est légèrement assis sous le clavier. « Qu’il gouverne avec tant de maladresse un piano s’explique aussi par la paresse dont il ne s’est jamais défait depuis l’enfance : lui si léger n’a pas envie de se fatiguer sur un instrument tellement lourd. » Mieux vaut alors la désinvolture. Il est, souligne Echenoz, le contraire d’un virtuose, mais comme personne n’y entend rien... il signe quand même le livre d’or, sobrement, contrairement à tant d’autres personnalités.

Le concert à New York est une apothéose, de même triomphe de sa tournée aux Etats-Unis. Sauf qu’à Chicago, qui est sous la neige, « au dernier moment Ravel refuse de jouer. Ne trouvant plus la valise qui contient ses chaussures vernies, pas question de souliers de ville en habit de chef ». Une demi-heure de retard, le temps de régler le problème, et c’est quand même l’ovation. Toujours le soin minutieux de la mise en scène de son propre personnage !

Ce n’est que dans des trains luxueux qu’il réussit à dormir un peu. A Houston, « il fait vive impression sur les instrumentistes en assortissant différemment, du jour au lendemain, les couleurs de sa chemise et de ses bretelles ». Le sentiment de triomphe l’envahit depuis quatre mois, il est de plus en plus dans une sorte de cocon, nous semble-t-il en lisant le livre, emporté, enveloppé, lui-même s’y étant mis avec soin, et alors « il en devient un peu nonchalant, de plus en plus désinvolte dans sa façon déjà fragile de toucher le piano. Il pense que cela ne se voit pas, d’ailleurs il n’y pense pas. Or cela s’est vu. » On dirait un Ravel qui, ayant obtenu tout ce qu’il désirait, peut se permettre de ne plus rien désirer, de prendre une imperceptible et définitive distance, comme n’y tenant plus. Au sein de ce triomphe, de cette apothéose qu’est sa tournée américaine, il commence à s’écarter. « ...cela s’est vu ». De retour en France, « Ravel trouve naturel qu’ils aient fait le voyage du Havre pour venir l’accueillir et ne pense pas un instant à les en remercier. » Comme autour d’un berceau une foule de familiers s’extasiant. Il se trouve dans l’escompté. Dans l’habituel. Dans la réponse à la mise en scène de sa personne aussi bien par le vestimentaire que par la musique.

De retour chez lui, à Montfort-l’Amaury, à nouveau le chant des oiseaux, et la vue sur la vallée qu’il découvre du balcon de sa petite maison si curieusement bâtie. Bien sûr, il y a là tout le confort moderne. Un cocon. Où il s’ennuie très vite, puisqu’il n’a rien à faire, tout a été préparé. « ...l’ennui, Ravel connaît bien... », qui se double souvent « d’accès de découragement, de pessimisme... ». Cet ennui, au retour des Etats-Unis, paraît plus oppressant, « le sentiment de solitude lui serre douloureusement la gorge... ». Son ami Zogheb, qui prend soin lui aussi de ses tenues vestimentaires, mais n’y connaît rien en musique, est là.

Ravel désespère de voir arriver le sommeil. « On peut à la rigueur le sentir qui s’installe, mais on ne le voit pas plus qu’on ne regarde le soleil en face ». Comment aborder le sommeil ? Ravel est comme un enfant si excité qu’il en perd le sommeil. Avec l’inscription toxique sur son cerveau ? En tout cas, il arrive que rien ne « le tente vraiment, rien qui vaille la peine ». Pourtant, encore, « Chaque fois qu’arrive le 14 juillet, Ravel est excité comme une puce, pas question de rater le moindre bal. Il écume tous les quartiers de Paris... ». Le lendemain, Ravel est affolé, il ne sait plus où donner de la tête dans sa chambre en affreux désordre. Ses vêtements et chaussures sont pêle-mêle. Fausse alerte ? L’éditeur le presse, Ravel est en retard pour l’œuvre qu’il doit écrire. « Il sourit mais ça ne se voit pas. Bon, ils veulent qu’on répète, ils tiennent vraiment à ce qu’on répète, eh bien d’accord, on répétera. Ils en auront, de la répétition. » Echenoz, par petites touches, peint une sorte de très lent départ de Ravel. Il commence à ne plus être là, mais c’est imperceptible.

Voilà l’inspiration qui revient. Il tient de son père et de son enfance le goût pour la mécanique. L’ambiance de son enfance revient, il semble, et se porte à son secours pour écrire l’œuvre. « Voilà : il est en train de composer quelque chose qui relève du travail à la chaîne. » « Il sait très bien ce qu’il a fait, il n’y a pas de forme à proprement parler, pas de développement ni de modulation, juste du rythme et de l’arrangement. Bref c’est une chose qui s’autodétruit, une partition sans musique, une fabrique orchestrale sans objet, un suicide dont l’arme est le seul élargissement du son. Phrase ressassée, chose sans espoir et dont on ne peut rien attendre.. » Peu importe, c’est seulement fait pour être dansé. « Ce seront la chorégraphie, la lumière et le décor qui feront supporter les redites de cette phrase. » Cela marche extraordinairement. « Cet objet sans espoir connaît un triomphe qui stupéfie tout le monde ». C’est le Boléro. Un chef-d’œuvre du compositeur, mais qui est, au dire de Ravel lui-même,...vide de musique. C’est cela qui est étrange ! Composer une œuvre vide de musique ! Cependant, Ravel ne plaisante pas, il fait remarquer à Toscanini qui la dirige à sa manière que ce n’est pas son mouvement.

A l’ambassade de Madrid, il est manifeste, lorsqu’il joue, que quelque chose ne colle plus. Il guette toujours le sommeil. Ne pourrait-il pas essayer de dormir avec quelqu’un ? Non, pour Ravel l’amour ne s’élève jamais au-delà du licencieux. Il reste dans son vide de musique. De plus en plus mort de fatigue. Après la drôle d’affaire du Boléro, et ce vide de musique, il ne sait plus très bien comment s’occuper. Le chiffre de son œuvre ne serait-ce pas d’avoir réussi à écrire, à faire entendre, ce vide de musique ?

Paul Wittgenstein, le frère de Ludwig Wittgenstein, pianiste prisonnier des Russes et déporté en Sibérie, revient du front sans son bras droit. Il commande à Ravel un concerto pour la main qui lui reste. Etrangement, non seulement Ravel accepte, mais décide d’en composer deux, un pour Wittgenstein, l’autre pour lui, rien que pour lui. Il veut engendrer des jumeaux hétérozygotes. Tout va bien pour le concerto pour la main gauche, pour Wittgenstein, mais pour composer le sien, c’est une autre affaire. Comment, en effet, composer une œuvre non pas pour le piano, mais contre lui ? Enfin, c’est fait, et c’est une grande phrase qui coule. Wittgenstein ne trouve pas terrible le Concerto pour la main gauche que Ravel a écrit pour lui. Cependant, rien de grave pour Ravel, parce qu’on ne parle que de lui dans les journaux.

Le corps de Ravel s’affaiblit, pourtant il part en tournée, mais désormais sa musique est au-delà de ses moyens, on doit la jouer pour lui. Tout marche très bien. Wittgenstein ayant modifié le concerto que Ravel a écrit pour lui, Ravel est très mécontent. Le jumeau hétérozygote en fait trop à sa guise.

De plus en plus, Ravel oublie tout. Alors qu’il est invité partout. En pleine gloire, voici qu’il commence à s’absenter, à faire entendre son vide de musique, qu’il ne joue plus, pas, qu’il joue une autre partition, qu’il passe à gauche, peut-être. Incidents diplomatiques, Ravel est de plus en plus distrait, a des trous de mémoire. Absence devant sa propre musique. Il n’est plus là tout en étant là. Sa fatigue chronique ne date pas d’aujourd’hui. Un accident de la circulation préfigure la sortie qui s’est organisée en secret depuis longtemps. Bientôt, il ne sait même plus nager. Son écriture se dégrade. Au concert, parfois il ne reconnaît plus sa propre musique. Son absence est de plus en plus manifeste. Cerveau envahi par sa gloire, qui s’ensommeille, regard perdu vers la vallée qu’il voit de sa maison. Il attend, dit-il. « Il vit dans un brouillard qui l’étouffe chaque jour un peu plus ». Il ne sait plus lire ses partitions, mais le sommeil ne vient toujours pas. On dirait que son cerveau est anéanti par le non sommeil. Trop éveillé. Forcé de rester éveillé. Les neurochirurgiens vont aller voir dedans. Un œdème. Ravel meurt très vite. On peut se demander, en lisant Echenoz, qui insiste sur l’impossibilité chronique de dormir, qu’est-ce qui empêchait Ravel de dormir ? L’a-t-il désespérément différé pour échapper à l’endormissement définitif, ne lui laissant la victoire qu’à la fin ? Laissant la victoire à son jumeau ? La force d’un double, l’influence d’un double, ne se font-elles pas sentir dans cet écrit d’Echenoz, nous faisant soupçonner que Ravel est toujours un peu ailleurs, solitaire, par-delà le soin méticuleux donné à sa personne entrant en scène et par-delà la gloire ? Un autre lui-même, comme jouant de la main gauche, ne cherche-t-il pas à se faire entendre dans un vide de musique ? Echenoz aurait réussi à nous le présenter.

Alice Granger Guitard

Messages

  • J’ai quelques doutes.

    Rarement critique si unanime, rarement aussi troublé. Je n’ai pas du lire le même livre ou écouter la même musique.

    Comment peut-on parler de Ravel sans parler de musique ? Echenoz, de son style au scalpel parle-t-il de Ravel ou de lui ?

    Mais j’ai déjà tout dit dans le blog.

    Voir en ligne : Génie ou escroquerie ?

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