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Le phénomène érotique de Jean-Luc Marion
samedi 25 mars 2006 par Yvette Reynaud-Kherlakian

Il me plaît que Le phénomène érotique de Jean-Luc Marion porte -et avoue- l’empreinte de Descartes, maître longuement et librement pratiqué -pour mieux s’en démarquer d’abord et finalement y revenir en affirmant haut et clair la présence de Dieu dans le champ de la pensée humaine. Voilà un exemple tonique, quasi taquin, du rôle de la pensée magistrale : elle met en branle la réflexion du disciple, quitte à faire les frais d’une liberté qu’elle a nourrie.

En effet, l’ouvrage se divise en six méditations aux titres suavement parodiques : Du chacun pour soi, qu’il se hait... De la chair, qu’elle s’excite... C’est bien du Cogito que l’on part. Si l’on s’en écarte, c’est en s’avisant que la question inquiète et frileuse : m’aime-t-on ? est l’expression première de « la chose qui pense » et que c’est peut-être par elle que l’on échappera à la maigre, à l’étouffante autosuffisance du je pense-je suis. A ressasser le constat cartésien, on n’obtient rien d’autre en effet qu’une certitude stérile ; alors : à quoi bon ? Avec la question m’aime-t-on ? on vise un ailleurs qui assure -et aussi rassure. L’ego s’éprouve dans une incertitude affective qui le pousse littéralement hors de lui.

La matière première de l’ego, -escamotée ou tout au moins prise pour quantité négligeable par Descartes- c’est donc la relation érotique. Voilà le phénomène qu’il s’agit de réduire pour en dégager le concept qui permettra -peut-être- d’ourler d’un droit fil rationnel le magma de l’expérience. La phénoménologie est là comme méthode éprouvée, capable de reconnaître, de trier, de relier les mots de l’expérience érotique -comme de toute expérience- pour en obtenir un réseau de significations qui en épouse les contours. L’exigence « D’une réduction radicale » fournira le titre et la matière de la première méditation. La réduction érotique se doit d’être radicale comme l’était le doute cartésien

Une expérience, un problème, une méthode : ainsi va, pour Jean-Luc Marion comme pour Descartes -et aussi pour moi, lectrice anonyme, l’aventure philosophique. Et quelle aventure ! Livre refermé, on se rend compte qu’il s’agissait de rien moins que d’aller de l’enfant qui pleure sa demande d’amour à Dieu qui la fonde et l’assure.

L’itinéraire est riche de surprises et semé d’embûches. C’est qu’il s’agit d’abord de soumettre à la réduction érotique le monde de la répétition et de la succession où, dans un espace homogène l’ici et le là-bas sont interchangeables, le monde où le temps passe. Pour l’amant qui attend l’ailleurs capable de l’assurer, le temps ne passe pas, l’ici et le là-bas ne sont pas interchangeables, l’identité statique cède à une « prise de chair » qui la meut et l’émeut...

L’élan est pris. On montrera que ce n’est pas en lui-même que l’amant peut s’assurer : l’amour de soi est un leurre qui aboutit à la haine de soi et d’autrui. L’amant s’avance, selon un « principe de raison insuffisante », mû qu’il est par « la décision d’aimer », sans savoir s’il rencontrera un visage, c’est-à-dire un regard semblable au sien. Sa liberté est dans cette décision d’aimer qui dégage l’amour de la réciprocité commerciale pour l’ouvrir sur le champ possible -et improbable- d’un « unique autrui ». Don Juan, dans sa quête indéfinie de l’amour serait bien près d’être cet amant-là si le jeu de la séduction ne le faisait très vite tomber du visage entrevu à l’objet consommé, de la chair rayonnante, irremplaçable au corps clos et échangeable. Finalement, don Juan est la représentation, à peine caricaturale de nos amours, animés d’un désir d’infini, certes, mais soumis à tous les aléas de la condition humaine : finitude qui nous mesure l’espace et le temps, habitudes et conventions qui automatisent nos sentiments et nos comportements, faiblesses intellectuelles et morales qui poussent au mensonge, à la perversion, à la haine...

Serait-ce que l’amour s’use et s’avilit à se restreindre au couple ? Certes, la fidélité à un seul autrui serait bien le signe de la temporalité érotique qui s’oppose au grappillage donjuanesque. Mais le danger demeure de l’enfermement dans l’autosuffisance du duo. La radicalité de la réduction érotique exige le dépassement vers un tiers dont l’anticipation libère le flux érotique, lui rend sa puissance expansive. Après le principe de raison insuffisante, c’est maintenant le principe du tiers inclus qui ouvre la raison à la compréhension du phénomène érotique. Empiriquement, ce tiers, c’est l’enfant qui élargit et consacre l’existence du couple : Lorsque l’enfant paraît... Mais l’enfant, sitôt advenu, est déjà « le tiers sur le départ ». Dans la réduction érotique, le mouvement qui fait avancer l’amant est à sens unique et ce sens -orientation et signification- ne peut être qu’eschatologique. Le tiers inclus, c’est Dieu, un Dieu-Amour qui fonde et éclaire les figures de l’amour sexué, et qui traverse l’histoire selon ces figures, -de l’idole au Fils incarné- en se soumettant lui-même -amant premier et ultime- au processus de la réduction érotique. Laquelle devient ainsi -à l’instar de la dialectique hégélienne- non plus simple méthode de recherche et de rationalisation mais révélation d’un processus créateur. Voici donc le mot de la fin : « Dieu nous surpasse au titre de meilleur amant ».

De Dieu, qu’il existe, donc. Descartes peut être satisfait de son disciple. Lequel, non content d’irriguer le Cogito de la sève d’Eros-Agapê, bouleverse et anime l’argument ontologique d’une énergique prise de chair. Sans compter quelques joyeuses bourrades dans les côtes du discours de la méthode : phénoménologie oblige et horizon proche et fuyant de l’Amour dans tout amour.

Car la présence du Dieu-Amour, n’en doutons pas, précède chez Jean-Luc Marion (comme la lourde certitude de la perfection divine dans l’argumentation chrétienne dont Descartes se fait l’écho) l’éblouissante rhétorique de la réduction érotique. Seule une telle présence peut donner cette sensation -intense et jubilatoire- que le virtuose intellectuel qui pense est constamment porté, soulevé par le flux poétique qui fait vivre l’amant, soit l’homme et le croyant. Bienheureux Jean-Luc Marion.

Et lecteur heureux de tant de talent, sinon convaincu par tant de ferveur raisonnée. L’agnostique que je suis veut bien se faire amant qui s’avance. Et attendre. Du tiers, qu’il arrive : c’est le titre -prometteur- de la sixième méditation.

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