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Les amoureux du lac

À propos de "Les amoureux du lac. Sous le soleil de Mao", de Shen Dali, Ed. Maisonneuve & Larose, Paris, 2004, pp. 242, € 20,00.

samedi 20 novembre 2004 par Calciolari

« Les amoureux du lac. Sous le soleil de Mao » est un roman doux et amer écrit en français par Shen Dali, écrivain, historien et traducteur né en 1938 à Yenan.
Sans complaisance envers les idéologies, Shen Dali écrit l’histoire véridique d’un chinois et d’une française, au temps de la dite révolution culturelle.

Certes, c’est une histoire d’amour et aussi une fresque de la Chine « sous le soleil de Mao ». Mais c’est un soleil noir, ou presque, en tout cas avec des trous noirs. Et c’est tellement une citation poétique des trous noirs, qui fascinent aussi beaucoup de poètes occidentaux, que cela a fait sombrer dans le soleil le plus noir la vie de Yi Mong, déjà condamné en 1957 pour avoir donné un "jiao", une petite pièce de monnaie, à un camarade d’école qui publiait un bulletin d’information sur le mouvement en cours, dont on sait qu’il fut déclanché par l’appel du président Mao à afficher des dazibaos pour aider les dirigeants du parti, à tous les échelons, à améliorer leur style de travail.

Bien plus tard, Yi Mong - dans la petite hutte qui, dans la fournaise de l’Océan de sable, lui sert de prison - réfléchira à l’ironie du destin de sa fausse citation du « soleil du peuple chinois », son « grand sauveur » le président Mao :

« Bizarre ! Le matin, le grand sauveur apparaissait, mais il disparaissait le soir. Eugène Poittier disait carrément qu’il n’y a pas de sauveurs. Toute vérité n’était pas bonne à dire. Et il pensait à Galilée qui avait découvert les taches sur le soleil, à Bruno qui fut brûlé vif par le tribunal de l’Inquisition, pour avoir affirmé que le soleil n’était pas qu’un astre comme un autre... »

Après trois ans de prison, au début des années 1960, Yi Mong regagne Pékin. Il y retrouve sa sœur Lou et enseigne dans une école de langues étrangères où il rencontre Sabine Rolland, professeur de français. Sabine s’éprend vite de Yi Mong et lui déclare son amour alors qu’ils font du canot sur le lac Kunming du Palais d’Été. Bientôt éclate la révolution culturelle. Sabine doit regagner la France.
Le soleil rouge de la révolution bat son plein, et Yi Mong par ses remarques poétiques sur les trous noirs est envoyé à la campagne et assigné aux travaux des champs.
Il croit que sa vie est marquée par la fatalité. Il aide une fillette qui crève de faim en lui donnant la pâtée des porcs qu’il garde ce qui le fera accuser de recèle de biens sociaux !

Yi Mong perd tout espoir de revoir de nouveau Sabine.
Miracle ! La Chine s’ouvre, très partiellement, à l’Occident après la mort de Mao.

Fin des années 1970, Yi Mong travaille au siège de l’UNESCO et retrouve sabine à Paris. Ils recommencent à se fréquenter.

Yi Mong aime la belle Sabine, la seule qui s’apercevait de sa présence lorsqu’il était un paria social. Sabine aime le beau Yi Mong, l’unique homme pour elle à se détacher des autres, qui plus que français sont occidentaux, c’est-à-dire plutôt légers et sans trop de consistance. Mais la consistance chinoise de Yi Mong résulte une drôle de pesanteur à Paris. Sabine est une fille tranquille, métro-boulot-dodo ... mal à l’aise, par exemple, avec les manières de table du chinois.

Yi Mong s’aperçoit qu’il ne pourra jamais vivre en Occident, dans une société de consommation, qu’il trouve matérialiste et contraire à l’éducation confucienne qu’il a reçu en Chine, pour laquelle vendre correspond à se vendre. Puis, il réalise à quel point Sabine est française, ce qui pourrait se dire « non-chinoise ».

Il n’y a pas un véritable fossé qui séparent les amants du lac, mais c’est comme s’il existait. Comment s’appelle-t-il ?

Est-ce qu’il est le même partage des eaux qu’il y a pour chacun entre la vraie vie et la pseudo vie obligée pour s’échapper aux risques de la vraie ?

Ses noms sont-ils « histoire », « géographie », « religion », « idéologie », « mentalités » ? Et pourquoi le fossé ne pourrait-il pas s’appeler avec des termes du XVIIIème siècles appartenant au jargon psychiatrique ?
Cette mort en vie qui colle à la peau de Yi Mong, est certainement administrée par les généalogies du pouvoir en Chine, mais aussi elle est une mort qui colle bien à la peau de Sabine, qui n’est pas sous l’empire des mêmes forces sociales, à moins de considérer comme un but social le contre-pas d’un désir bovaryen.

Ce n’est que par un lapsus que Sabine pourrait se donner la mort avec Yi Mong ; mais, justement, elle rêve de cette issue, et les rêves d’habitude ne se réalisent jamais.

Un philosophe logicien pourrait dire que deux personnes de culture différente ne peuvent pas s’aimer sans se comprendre. Le même penseur pourrait dire aussi qu’un chinois (c’est-à dire chacun de nous) ne quitte pas pour de bon la Chine quand il s’installe à l’étranger. Mais, il pourrait aussi affirmer le contraire. En fait, ce ne sont pas les bonnes questions.

Avec "Les amoureux du lac" Shen Dali fait un portrait du conformisme et du fonctionnement social de la Chine qui ne laisse aucun faux espoir. D’une généalogie du pouvoir à l’autre, l’idéologie a le rôle de façade, du mensonge du tyran pour tenir esclave non seulement le peuple mais , la société entière, tyran inclus.

Or, ce régime, qui semble bon lorsqu’il a toujours quelques choses à mordre sous la dent, ne se trouve pas seulement à Pékin, mais aussi à Rome, à Paris, à New York, à Bombay, à Melbourne... Peut-être, est-il seulement moins évident ailleurs, parce qu’il y a bien d’autres tabous à toucher ou à franchir.

Au-delà d’une histoire d’amour compliquée avec des grands tableaux de Chine, de France, et aussi des cascades du Niagara et du détroit du Bosphore, la trajectoire de Yi Mong et de Sabine Rolland soulève plusieurs questions. La force du roman est aussi dans ce questionnement qui se détache du geste de chaque instant de Yi Mong et de Sabine, qui fait que leur vie pourrait être la nôtre. Bien sûr.



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