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Cinquante ans passés

Jean-Marc Roberts, Editions Grasset, 2006

mardi 19 septembre 2006 par Alice Granger

Nous imaginons que ce roman est la façon dont Jean-Marc Roberts, à cinquante ans passés, fait le point sur lui-même, d’une manière comme d’habitude sans complaisance.

Ils sont trois anciens élèves du lycée Carnot, Jean-Louis, Richard et Jean-Marc Roberts, à se retrouver, pour aller fêter, à Enghien, les cinquante ans de Gavotti, qui faisait aussi partie de la bande. Cet anniversaire n’est qu’un prétexte aux retrouvailles. Les trois anciens copains n’y arriveront jamais, ni, ensuite, à Londres. On dirait que Jean-Marc Roberts a deux miroirs, Jean-Louis et Richard, pour faire le point sur lui-même. Jean-Louis est notaire, c’est le seul des trois qui a le permis de conduire, il les emmène dans sa Mercedes, il choisit les disques parmi les trésors des chansons de leur jeunesse, les années 60-70, il est un peu en dehors du couple Richard-Jean-Marc qui se laissent emmener. Jean-Marc et Jean-Louis ont huit enfants à eux deux. « Jean-Louis remarque que je ne les appelle jamais ‘les enfants’ mais par leur prénom »... On dirait qu’il est un père qui veut rester de la même génération que ses enfants...Il y a une sensibilité adolescente dans ce roman...Se sentir enfant, toujours, enfant après enfant... ? Christophe, l’aîné de Jean-Louis, a gravé une chanson d’Hendrix qui n’existe pas en disque. Le fils perpétue pour son père l’ambiance de son adolescence, le bain musical. Mais notaire, par ailleurs...Jean-Marc Roberts gérant de maison d’édition. Jean-Louis et Jean-Marc se sont débrouillés. En 77, ils sont mariés tous les deux, et partent à quatre avec les mères de leurs futurs enfants. Mais Jean-Marc se sent en familiarité avec Richard, « Les rires incongrus et saccadés qui ponctuent la plupart de ses répliques, son aspect très médicamenté, me touchent, m’atteignent sans me gêner. » « Je n’ignore rien de ce qui lui est arrivé : un divorce, un enfant, quelques séjours en HP. » Au temps du lycée Carnot, Richard avait commencé une carrière de chanteur, qui était aussi le rêve de Jean-Marc, mais il n’avait pas une aussi jolie voix. Hélas il y avait Polnareff, et Richard n’a pas réussi à percer. On imagine sa errance, sa solitude. Jean-Marc Roberts n’a jamais perdu sa trace. Il est entretenu par son frère, qui a très bien réussi. Il prend beaucoup de médicaments.

Peggy, la mère de Jean-Marc Roberts, n’en finit pas de faire irruption dans ce roman. Elle est toujours alentour. Jean-Marc Roberts l’appelle par son prénom. Aplatissement, là-aussi, de la différence générationnelle. C’est une artiste. Rire féminin de Jean-Marc Roberts. L’ex-femme de Richard habite le même immeuble que Peggy, et ainsi Jean-Marc a toujours des nouvelles de Richard. Peggy par ci, Peggy par là... Bien sûr, elle se plaint que son fils ne vient pas assez la voir...mais Peggy, c’est un personnage central ! Elle perpétue le temps de l’adolescence de son fils en invitant Elodie, la fille de Richard, et elle lui parle de son père et de Jean-Marc. Peggy retient ce temps-là. Par elle, son fils peut revenir dedans, on l’imagine. « Richard m’avait baptisé le perroquet. Il prétendait que je dépassais largement ma mère Peggy avec mes dons vocaux, ma faculté de singer les vedettes. »

Richard se sent à part : « Moi, je ne vous aurais jamais appelé, nous avoue-t-il. Suis devenu un poids lourd, un boulet. Vous avez vos femmes, vos enfants, votre travail... » Et oui, Jean-Louis et Jean-Marc semblent bien installés dans leur vie d’adultes, tandis que Richard serait resté dans le temps adolescent...Mais voici que : « Pourquoi Richard m’évoque-t-il tant Basile ? Les cheveux très frisés des deux, leur aspect toujours inachevé, l’importance de leur ventre soutenu par des jambes si légères. Leurs fous rires déplacés, exagérés se mélangent. » Basile, le jeune fils de Jean-Marc. « Au début de la quatrième, Richard était si maigre, si fluet, aussi peu encombrant que Basile. Lui arrive-t-il de pleurer quand les choses le dépassent, qu’il ne parvient pas à se faire comprendre ? » Doit-on lire que c’est à travers son fils Basile que Jean-Marc a rejoint Richard dans une sorte de refus du monde des adultes ? « Il ne se déplace pas plus vite que Basile ». Richard a des « médocs » pour tout, pour dormir, pour se tranquilliser, pour le mal de ventre. Les médocs, et son frère qui l’entretient... « Richard se passionne pour notre vie intime et affective mais antérieure, la seule qu’il s’autorise à comparer à la sienne. Selon lui, les choses ont peu bougé. » « Charlie et Maya, ses parents, sortaient jouer tous les soirs, chemin de fer, baccara et punto banco, à Enghien de préférence. Enghien leur évitait de repasser par l’appartement. Ils jouaient l’argent du magasin de chaussures et du ménage. Ne gagnaient pas souvent. Richard et son frère Malcom devaient les attendre parfois jusqu’à l’aube avant de trouver le sommeil. » « A treize ans, Malcom a créé son Agence pour sauver sa famille ». Le père américain de Jean-Marc qui était parti. Cette sensation de familiarité avec Richard...

Jean-Marc Roberts dit qu’il aime si peu se déplacer sans les siens, il aime si peu partir...Il n’avait accepté d’aller à la soirée Gavotti que parce que sa nouvelle famille n’était pas à Paris.

Et puis voilà Jean-Marc Roberts, comme un adolescent, qui essaie de joindre par téléphone une jeune femme dont il avait juste effleuré le poignet d’un baiser. « J’éprouve pour elle un sentiment confus mais réel, assez important pour espérer un encouragement, guetter une promesse ». Déjà il voudrait se réveiller auprès d’elle. Avec ses copains retrouvés, il est vraiment dans le bain de l’adolescence, et cette fille dont il est amoureux. Toujours, on imagine, un chemin de transverse par lequel l’adolescent en lui peut encore et encore s’éclipser de sa vie d’adulte. A la fin du roman, ça a accroché, la jeune femme murmure : « Ah ! oui, à propos de vos caresses, vous signalez que ça commence, mon poignet gauche est déjà jaloux de mon poignet droit. » D’un côté Peggy. De l’autre, toujours l’irruption d’amours de style adolescent qui font prendre des chemins transversaux, et par ailleurs normalement pris dans le monde du travail, des affaires, peu différent de Jean-Louis, en somme, mais ressemblant aussi à Richard, quand même.

Le fils de Jean-Louis, Criss, aussi a un problème. Comme Basile. Richard est au courant pour Basile par Peggy, cette mère si omniprésente, qui conduit son petit-fils chez le psy avant d’être renvoyée chez elle. « Le psy a baissé les bras. Peggy ne jouait pas le jeu, lui mentait. Sur son âge, le mien, celui de Basile. » Y aurait-il une confusion des générations ?

Jean-Marc Roberts, de la fenêtre de l’hôtel Mercure, imagine une barque, avec un valeureux capitaine, Richard, protégeant deux garçons, un grand de vingt ans, Criss, un petit de deux, Basile. On les sent bien décidés tous les trois à atteindre coûte que coûte leur destination, les côtes anglaises. Ils ne sont pas tendus, demeurent confiants durant la traversée. Quitter la terre ferme, c’est échapper aux traitements, aux médecins, à la prise en charge. Richard a tout prévu : biberons et boîtes de thons....Richard, lui, ne doit pas se laisser perturber. Il est seul à ramer. Sans guide ni boussole. Par chance, la mer est calme, elle ne lui jouera aucun mauvais tour. On dirait une mer du Sud, presque chaude, un bain d’huile. » Destination les côtes anglaises...à défaut des côtes américaines ? Deux garçons ne vont pas bien, et les retrouvailles avec Richard semblent réaliser l’acceptation, de la part des deux pères, Jean-Louis et Jean-Marc, de voir comme ils sont leurs fils, les laisser s’échapper de la prise en charge. Richard comme un modèle, voire comme un père, mais un père ailleurs, qui ne s’accomode pas.

Mine de rien, sous prétexte de retrouvailles avec des copains d’adolescence, ce roman de Jean-Marc Roberts livre des préoccupations très vives, et en même temps nous montre son auteur qui n’a pas envie, lui non plus, de quitter vraiment ce temps d’autrefois, il suffit d’un baiser sur le poignet d’une jeune femme pour y revenir... Même Jean-Louis, le notaire, si normal, à travers son fils Criss, ne s’accroche-t-il pas lui aussi à ce temps ancien, avec ses chansons, sa musique, et les côtes anglaises pas loin ? Ayant confié, mentalement, les deux garçons qui ne vont pas bien à Richard, c’est-à-dire, il semble, ayant renoncé à vouloir à tout prix les prendre en charge, les faire soigner, Jean-Marc Roberts se laisse lui-même aller à son goût des amours adolescentes se répétant. Il laisse aller Basile dans la barque de Richard de la même manière qu’il se laisse lui-même aller à des amours commençantes, sans jamais vouloir guérir...Identification à Richard, à Criss, à Basile. Il embarque lui aussi...

Alice Granger Guitard

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