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L’Ombre des Autres

Nathalie Rheims, Editions Léo Scheer, 2006

mercredi 11 octobre 2006 par Alice Granger

Dans ce roman situé en 1886, sur fond de lutte entre la Société métapsychique internationale (qui s’occupe de la communication avec les esprits) et l’Oblas Dei (qui s’occupe de protéger les valeurs chrétiennes et catholiques et pourchasse toute atteinte à l’ordre moral et religieux), tandis que rôde aussi un relent d’antisémitisme avec le personnage d’Edouard Drumont (auteur du pamphlet « La France juive ») s’opposant à Evariste Deniaud (Juif russe qui a écrit un livre sur Jeanne d’Arc devenu l’étendard du spiritisme qui a cours dans la Société métaphysique à laquelle il appartient), il s’agit de quelque chose « de pas catholique ». A savoir, comme on ne l’apprend qu’à la fin de ce texte, comment Tess, la jeune fille héroïne principale, à l’occasion de la mort de son oncle Emile va pouvoir vivre les différentes étapes d’un deuil de son amour incestueux pour lui, au terme duquel elle sera enfin prête, on l’imagine, à accepter l’amour d’Armand, jeune homme très riche, propriétaire d’un château magnifique et collectionneur d’œuvres d’art, bien « préparée ».

Le suspense est extrêmement bien gardé dans ce roman. Une tombe au marbre noir apparaît à plusieurs reprises, mais aucun nom n’y est inscrit, et nous ne savons qu’à la fin qu’il s’agit de celle de l’oncle Emile, mort il y a un an. C’est pour Tess, la petite « chouette » d’Emile, comme il aimait à l’appeler lorsqu’elle était enfant, que ce nom n’arrive pas à s’écrire sur la tombe aussi longtemps qu’elle a la sensation que leur amour incestueux n’a pas pu se vivre jusqu’à son dénouement, pour cause de mort trop tôt. Dans ce roman « L’Ombre des Autres », tout comme cela se passe dans l’inconscient et dans la succession générationnelle des familles, les Autres, c’est-à-dire les disparus, les morts, et spécialement les morts trop tôt, ont besoin de revenir finir leur « mission » sur terre, ils ne peuvent trouver le repos éternel tant que ceci n’est pas fait, le « circuit » restant ouvert, n’ayant pas pu se fermer par un dénouement, par une conclusion. Mais les revenants ont besoin, pour revenir achever ce pourquoi ils étaient dans notre monde, de médiums, de personnes ayant le don extraordinaire de pouvoir communiquer avec l’invisible comme si, se sentant baigner dans un fluide, percevant de manière aiguë et insistante l’existence d’un Royaume sans frontières, d’une sorte de communication fluide entre générations et entre personnages d’un drame joué sur plusieurs générations dans une sorte de confusion effaçant le passage entre elles, elles reprenaient à leur propre compte les « missions » inachevées. Les revenants, les fantômes, les ombres, errent près des vivants, les hantent aussi longtemps que le bout d’histoire qu’ils avaient à remettre de leur vivant sur le métier n’a pu être tissé jusqu’à son terme.

Ici, l’amour incestueux entre la jeune Tess et son oncle Emile est au cœur du roman, et sous prétexte de défendre l’existence de phénomènes invisibles, ce texte explore en fait sa raison d’être, à quoi il sert, cet amour. Roman qui met en scène, par la Société métapsychique internationale, une Autre Scène, celle de l’inconscient, en particulier la question de l’hystérie traitée par Charcot dont Tess est justement l’élève à la Salpétrière, Charcot qui est l’amant de sa mère Lili. Question : comment Charcot traite-t-il la folie, cette hystérie, cette possession étrange qui fait qu’un être humain se charge d’une mission qu’un membre de sa famille mort trop tôt n’a pu achever sur terre ? On en déduit que ce qui arrive à Tess, ce travail du deuil à la mort de son oncle qui redouble la mort de son père, concerne de très près l’hystérie, à savoir que Tess se sent encore à l’intérieur d’un fluide, d’un liquide amniotique, d’un ventre invisible, gardée par le désir de fantôme désirant à travers elle finir d’accomplir quelque chose. D’où l’hystérie apparaîssant comme se charger d’une mission au nom de disparus, de membres de la famille des générations d’avant qui viennent hanter les vivants, qui sont encore là à l’intérieur des vivants pris pour leur matrice, et viceversa les vivants pris à l’intérieur de fantômes comme dans un utérus invisible qui ne les laissera naître qu’une fois la mission accomplie.

Dans ce roman, la mort de l’oncle Emile a ravivé un amour incestueux qui n’avait jamais pu arriver à sa conclusion, qui n’avait jamais pu dire ce à quoi il servait en vérité, parce que le père de Tess était mort trop tôt alors quelque chose restait encore à se vivre, qui s’est poursuivi avec l’oncle Emile, le rocher de Tess.

L’Autre Scène, celle de l’inconscient, celle de l’amour incestueux apparemment entre une nièce et son oncle mais nous verrons qu’il glisse plus loin, est magnifiquement campée par Nathalie Rheims, qui doit en savoir long sur ces choses, dans un manoir anglais et un paysage sur lequel l’ombre descend, entrent en scène le somnambulisme, la possession, l’image des fantômes sur les photos, un étang, la brume, le grenier et ses secrets, des bruits, des séances de magie, d’apparitions disparitions. Des oiseaux rares empaillés dans le laboratoire d’Emile symbolisent des revenants qui ne reviendront plus, puisqu’ils sont figés. Ces oiseaux, par exemple des pigeons bagués, transmettent d’étranges messages. Tess, la jeune fille, mange comme un oiseau, elle n’a pas faim de choses terrestres, elle est encore étrangement retenue, elle a tout désinvesti au nom de son amour pour son oncle. Lulu, le mainate que son oncle lui a offert enfant, apparaît disparaît, faisant soupçonner que l’oncle Emile est en réalité déjà mort, comme le souligne aussi sa main glacée sur le cou de Tess lors d’une séance de photo.

D’abord, Emile offre à Tess un bracelet avec une chouette. Depuis son enfance, elle est sa chouette, elle est son amour. Reste à Tess d’explorer jusqu’au bout de quelle nature est en vérité cet amour. Ce n’est pas comme cela semble être. C’est beaucoup plus subtil et précis. Et la belle Comtesse aimait se voir figée dans le regard des hommes. Arrêtée.

On pourrait dire que Tess était déjà l’amour de son père. Amour incestueux entre un père et sa fille. Mais l’impossible s’écrit par la mort prématurée de ce père. Et la petite Amandine, amie de Tess, meurt prématurément aussi, elle figure Tess elle-même, qui se sent n’avoir pas pu aller, avec son père, jusqu’au bout d’une sorte d’initiation structurante. Alors, elle est retenue sur cette Autre Scène, elle possède ainsi des dons de médiums très rares. L’essentiel se passe à travers elle.

Quoi ? On pourrait orienter le projecteur, sur cette Autre Scène, sur le couple formé par Blanche et Emile. Blanche est la sœur de Lili, mère de Tess, et elle a toujours jalousé cette sœur, qu’elle tentera d’étrangler sous les yeux de Charcot. Il y a là, entre ces deux sœurs, comme l’idée originaire de ce que Blanche obtiendra en « hantant » Tess...par l’intermédiaire de...Emile. Dans le couple Blanche Emile, voici qu’avec le temps, on l’imagine, celle-ci, justement, blanchit, elle se sent perdre de son image, elle ne réussit plus à retenir l’image de celle dont Emile est amoureux, elle est prise de mélancolie, dans le manoir qui est un théâtre atemporel on la voit sans force, dépérir, et puis la nuit elle est somnambule, comme si elle partait hanter quelqu’un et en même temps elle va se suicider dans l’étang, où la trouve Tess, comme si là elle était « passée » dans Tess, comme si elle était devenue Tess, et à travers elle redevenue l’amour d’Emile. Le nouveau couple Blanche Tess opéré dans une confusion de générations, s’inspirant d’une mère qui à travers sa fille va retrouver une éternelle jeunesse aux yeux du père raccroché à sa femme par son amour impossible pour sa fille, est la clef. C’est Blanche, sur l’Autre Scène, qui s’est emparé de Tess, qui l’offre à son mari Emile comme pour se faire à elle-même aux yeux de son mari un bain de jouvence. C’est dans le fluide de Blanche que Tess est l’amour d’Emile, sa chouette, et il lui offre le bracelet chouette.

Mais avant Tess, il y eut la Comtesse, la ravissante Comtesse. Emile a une histoire avec elle. Puis elle meurt dans un bizarre accident de calèche. Blanche y est-elle pour quelque chose ? En vérité, du point de vue de l’Autre Scène, la Comtesse ne va pas parfaitement à Blanche pour à travers l’amour adultérin se redonner à elle-même un bain de jouvence éternisant l’amour fluidique avec Emile. Il faut un amour incestueux. Un amour impossible. Il faut aussi que cet amour s’écrive comme impossible, et donc comme un deuil fait. Par la compréhension de Tess, objet de l’amour incestueux,. A travers elle c’est Blanche qu’Emile retrouve pour toujours, ce n’est pas elle. A un certain point du roman, un deuxième bracelet chouette, identique au premier, est offert à Tess. Le premier, c’était Blanche qui le portait. Le deuxième, c’était la Comtesse. Tess incarne d’un poignet Blanche et de l’autre la Comtesse, elle réunifie l’image, la seule qui va agréer à Blanche. Les deux bracelets chouette n’auraient jamais dû être séparés. Façon de dire que l’amour adultérin ne pouvait pas vraiment convenir à Blanche, même si la Comtesse, apparaîssant étrangement déchue de ses fastes passés dans le roman, comme si elle était une solution ne convenant décidément pas, s’est très bien aperçue, se voyant figée dans le regard des hommes donc d’Emile, que ce n’était pas vraiment elle qui était aimée, mais à travers elle une autre se faisant faire homosexuellement une sorte de lifting à travers elle, d’où le goût de la Comtesse pour les mises en scène macabres et costumées et masquées.

Puis, un peu plus loin, il est écrit que ces deux bracelets doivent au contraire être séparés. Inscription de l’interdit de l’inceste. Tess comprenant, nous l’imaginons, que Emile s’est incestueusement servi d’elle pour rajeunir éternellement Blanche à travers elle, pour rejoindre Blanche, ou bien que c’est Blanche elle-même qui s’est servi de Tess...A ce point-là, Tess peut se sentir quitte de cet amour incestueux qui se conclut comme impossible, qui se dénoue, dans un arrachement. Elle peut alors aller lire le nom de son oncle Emile sur le marbre noir de la tombe. Elle peut admettre la mort de son père. La mort d’Amandine, qui est elle-même petite fille, chouette de son oncle, objet de l’inceste impossible avec Emile et plus encore avec Blanche.

L’interdit de l’inceste s’étant écrit, Armant amoureux de Tess et très riche parti avec son château et sa beauté, peut espérer. Préparée par ce deuil la jeune fille peut « transférer » Emile en Armand. La société métaphysique s’avère sur l ‘Autre Scène par-delà l’apparence de lutte avoir collaboré avec l’Oblas Dei, puisque ce « quelque chose de pas catholique » a pu s’écrire comme interdit...Et Charcot a pu traiter l’hystérie de Tess...Elle est prête à passer d’Emile dont elle reste initiée (voire de Blanche...) à Armand...son argent est désormais permis, d’abord dénoncé par Drumont...comme si une fille ne pouvait l’agréer qu’après cette étrange initiation...où elle finit par comprendre qu’elle n’a été, sur la scène incestueuse, que l’objet servant à la reconquête du père (oncle) par la mère (tante). Une fois cet objet (objet a de Lacan) tombé, la jeune fille peut vraiment agréer un jeune homme, celui-ci a l’argent, celui qui ouvre un nouveau royaume. Mais, comme le souligne en quelque sorte la présence de Drumont dans ce roman, cet argent, ces richesses, sont interdites tant que la jeune fille ne s’est pas acquittée d’une mission entre son père et sa mère, mission certifiant le couple, ce pourquoi elle est née, ensuite elle peut échanger un royaume impossible contre le royaume si riche proposé par le jeune homme...Ce qu’elle perd, le jeune homme a soudain la puissance de le lui offrir...Et l’argent n’est plus dénoncé comme celui des Juifs...

Bien sûr, Nathalie Rheims excelle à écrire cette Autre Scène....

Alice Granger Guitard

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