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Disparaître

Olivier et Patrick Poivre d’Arvor, Editions Gallimard, 2006

mardi 21 novembre 2006 par Alice Granger

Ce roman écrit à deux mains exploite la légende de Lawrence d’Arabie à partir de sa sortie, cet étrange accident de moto si préparé qui le plonge dans un coma dont il ne se réveillera pas. La première phrase est curieuse : « j’ai raté ma sortie »...

Comme pour les deux auteurs de ce roman, il y a deux frères, Arnold est le frère cadet de Lawrence, qu’il admire, dont il se fait le double. Arnold est littéralement celui qui voit son aîné disparaître, le témoin de cette disparition, celui qui en prend acte. Celui qui le laisse partir. Celui qui s’incline. Celui qui est imprégné de celui qui s’en va. Celui qui le laisse s’en aller. Qui obéit à ses dernières volontés. Le double qui reste.

Disparaître ne peut prendre tout son sens urgent, définitif, que par rapport à une mise en lumière totale. Le héros légendaire disparaît, mais « rate sa sortie » puisqu’il lui faut un long coma pour mourir et que pendant ce temps il est encore le spectateur de lui-même et de la délirante traque du personnage célèbre qu’il est par les chasseurs d’image follement avides, ce qui fait un roman. Il faut toute la durée de ce coma, de ce ratage de sortie, pour, peut-être, prendre le temps d’une jouissance dernière et ambiguë, de cette capture par la lumière, par la célébrité, par cette chasse à l’homme, par cette dévoration journalistique et par les photographes. Le frère Arnold est là comme pour prendre acte d’un frère légendaire, étrange, sorti de l’ombre et voulant ensuite y retourner définitivement, et des chasseurs d’images. Il va rester comme celui qui sera sevré.

On se doute que les auteurs n’ont pas choisi par hasard Lawrence d’Arabie...Qu’il y a une résonance...

La légende de Lawrence d’Arabie se fait en très peu de temps, et tout de suite nous imaginons la lumière totale qui le saisit. Les journalistes. Les photographes. Les « paparazzis »....déjà....Nous sentons un héros aux prises avec ça...Il désire disparaître parce que « ça » c’est avide, ça ne laisse plus jamais en paix dans l’ombre, il y a la certitude folle de « ça », comme des mains qui ne lâchent plus jamais, une vraie folie. Qui rime aussi avec le personnage de l’agent secret qu’il pourrait être, qui ne peut s’arrêter nulle part. Arnold, le petit frère, « comprend » le désir de disparition de son frère admiré, « De son frère, Arnold connaît tout. Le vrai, le faux, l’inavouable », on dirait que lui aussi se l’incorpore par la vénération, et qu’il veut en être sevré. Lawrence veut échapper à la célébrité, cette folie avide et infatigable, il change de nom, il redevient ordinaire, mais en vain. Tout cela revient dans la lucidité d’un coma. « J’ai raté ma sortie » : cette sortie se fait elle aussi sous les regards. Elle est médiatisée. Les journalistes suivent heures après heures. Les photographes épient, espèrent une dernière photo volée. Le héros en train de sortir le sait. Il rate sa sortie, c’est-à-dire que cette sortie ne se fait pas incognito. Elle est très ambiguë. Le roman exploite ce ratage de sortie. Les auteurs, et l’un plus que l’autre peut-être, ont une sorte d’écriture voyeuriste, affamée, de cette sortie médiatisée dans laquelle l’image est en train de manquer. Accouchement à l’envers.

Certes l’image manque aux traqueurs affamés, aux « papazazzis » du temps de Lawrence d’Arabie que le roman imagine, mais en négatif la disparition est quand même follement médiatisée, et le mourant semble encore ne pas en perdre une miette. Dans une autre vie, il aurait pu choisir de mourir ailleurs, vraiment dans l’ombre. Là non. Dans son coma, le héros est encore en train de « sentir » l’amour de Mila, resté chaste, l’amour incestueux de cette demi-sœur infirmière qui le veille et touche son corps. Il savoure, en s’enfonçant dans le noir, d’être l’objet de tant d’intérêt, de tant d’investissements, de tant d’amour, de tant d’admiration, de tant d’avidité. Y compris de la part de son fils adoptif. Il jouit en négatif d’avoir la preuve dernière de tout ça focalisé sur lui. Quel érotisme ! Nous sentons ce corps qui glisse dans la mort comme envers de tout ce qui le saisit de ce côté-ci, une manière de ne plus rien ajouter d’autre à cette étrange passion... « J’ai déjà perdu la citadelle de mon intégrité... » : quelle érotique sensation d’être saisi, envahi, pénétré, poursuivi, sans fin... ! Ceci en regard de ces « monstrueux efforts » pour se faire aimer...de sa mère, dans son enfance...Et oui...Puis, cette histoire de la double vie du père, de deux familles, l’une dans l’ombre, l’autre dans la lumière... « J’ai trop voulu plaire à cette femme que j’idolâtrais. »

« Le sable, oui, le sable, Arnold, trouve-moi une bonne tempête de sable. Et toi seul sait où. Mort, je veux baigner dans le sable, m’y évanouir, m’y confondre, échapper aux fâcheux, glisser entre leurs doigts, me refuser à leurs enquêtes, à leurs questions... » Oui, il a trop voulu plaire à cette femme, la célébrité...elle ne le lâche plus, et le sable n’en finira plus de disperser cette addiction...

« Et me voilà ce matin à contempler le désastre d’en être arrivé là après tant d’années, une telle addition de travail, d’efforts, de politesses, de génuflexions. Cela a toujours été ainsi, dès les premiers jours, incapable de savoir qui est mon père, si ma mère est bien ma mère, si mes frères sont bien les miens... » « Arnold, viens me sauver de ce si peu de moi-même...Mon double...Aide-moi à m’effacer à jamais pour oublier cet abominable publicitaire américain qui m’a gâché la vie. M’a inventé, m’a fait autre, moi qui n’étais déjà rien... ». « Ravagé de gloire, dévasté de reconnaissance, rongé par l’ambiguïté... ». Parlent-ils seulement de Lawrence d’Arabie, les auteurs Olivier et Patrick Poivre d’Arvor... ?

Lawrence « Fuit son ombre, son ombre portée, devenue trop grande pour lui ». La mère célébrité est trop possessive...trop folle... « Une femme l’a repéré et tente de le poursuivre à l’issue du spectacle ». « Si l’on savait qu’il se regarde... » Et oui...

Envahi, pénétré, violé par les traqueurs d’images commandités par dame célébrité, comme il fut violé le fatal 20 novembre 1917, lorsque, entrant dans Deraa avec quelques Bédouins, il est interpellé par les soldats. Le bey, énorme bonhomme, tente de le caresser, arrache ses vêtements, le fait fouetter, le mord jusqu’au sang, l’embrasse, et l’abandonne à la folie de ses hommes qui vont se jouer de lui et finalement le chevaucher. Il y a cette folie des mains qui le saisissent, comme des « paparazzis » avant l’heure qui le capturent aussi.

En somme, ce roman dont le héros est ce légendaire Lawrence d’Arabie est aussi bien le roman d’une forme d’érotisme qui met en acte une folie spéculaire.

En tout cas, je trouve ce roman très intéressant, précis, réussi.

Alice Granger Guitard

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