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Les Sirènes de Bagdad

Yasmina Khadra, Editions Julliard, 2006

mercredi 29 novembre 2006 par Alice Granger

Ce roman, se situant en Irak, est le troisième volume de la trilogie que Yasmina Khadra consacre à l’explosive question du Moyen Orient face à une surdité occidentale.

Le héros de ce roman, un Bédouin né dans « un village perdu au large du désert irakien » se méfie depuis toujours des grosses villes. Une grande lucidité traverse cette écriture, et, même lorsqu’il tombe dans la tentation du terrorisme, l’empêche d’être jusqu’au bout complice de l’ambiguïté de ce Moyen Orient par rapport à l’ennemi occidental. Il analyse la différence abyssale de culture au cœur du malentendu sanglant, et se bat, en écrivant, pour faire reconnaître une sorte de suprématie dans l’intériorisation des lois structurant les rapports humains dans la civilisation du Moyen Orient contre une sorte d’avilisation des mœurs côté occidental à cause du règne de l’argent. Lorsque le héros, à Bagdad, se prépare à tomber dans le terrorisme, la préparation d’attentat, pour venger l’honneur de son père (lors de recherche d’armes dans ce village jusque-là paisible, ce père est abattu par un GI, et en tombant à la renverse il dévoile aux yeux de tous ses organes génitaux, ce qui est un désastre incommensurable pour son fils, désastre qu’un Occidental ne peut comprendre), un ami le met en garde, il doit se battre pour son pays, et non pas contre l’ennemi.

C’est pour cela que le roman commence par l’évocation de Beyrouth, de son ambiguïté terrible. « Les volte-face de Beyrouth me filent le tournis...Beyrouth est une affaire bâclée ; son martyre est feint, ses larmes sont de crocodile - je la hais de toutes mes forces, pour ses sursauts d’orgueil qui n’ont pas plus de cran que de suite dans les idées, pour son cul entre deux chaises, tantôt arabe quand les caisses sont vides, tantôt occidentale lorsque les complots sont payants. Ce qu’elle sanctifie le matin, elle l’abjure la nuit ... et elle court après son malheur comme une furieuse aigrie qui pense trouver ailleurs ce qui est à portée de mains... »

Le héros n’est pas de la même pâte que le Dr Jalal, qui est complaisant à l’égard de Beyrouth. Le Dr Jalal a longtemps enseigné dans les universités européennes, participant à de nombreux plateaux de télévision, « Il était en passe de devenir le chef de file des pourfendeurs du Jihad armé », puis « sans crier gare, il s’est retrouvé aux premières loges de l’Imamat intégriste », « profondément déçu par ses collègues occidentaux, constatant que son statut de bougnoule de service supplantait outrageusement son érudition... terrible réquisitoire sur le racisme intellectuel sévissant au niveau des chapelles bien-pensantes de l’Occident et entreprit d’incroyables pirouettes pour se rapprocher des milieux islamistes... ». Dans ce roman, par-delà la tentation, le héros se démarque absolument par rapport au Dr Jalal. C’est une question d’estime de soi. Par-delà la perte de l’honneur du père par la dénudation, cet écrivain extraordinaire arrive, il me semble, à cette conclusion et à cet absolu, cette estime de soi est bien antérieure à tout besoin de reconnaissance par exemple par rapport à l’Occident, le besoin de reconnaissance équivalant à un aveu d’infériorité par rapport à cet Occident, ce qui est inacceptable, d’abord il y a donc une sorte d’estime de soi inattaquable, absolue, et l’Occident n’y peut rien, même si un GI hurlant dénude le père ! Absolu : un Occident méprisant et dominateur ne peut vraiment atteindre cette estime de soi, cette forteresse de culture ! Nous ne sommes pas inférieurs ! Alors, si dans un premier temps le héros ne pense plus qu’à venger son père, en tombant dans le Jihad, il s’aperçoit ensuite que l’Occident, à travers ce GI, n’a en réalité pas pu l’inférioriser, il se sent sûr de lui, et par conséquent il n’a pas besoin de vengeance. Son écriture, sa culture, valent une sagesse incroyable. Les Américains cherchent à « vous démailler fibre par fibre, à vous rendre étranger à vous-même...Les soldats sortirent le vieux...je vis, tandis que l’honneur de la famille se répandait par terre, je vis ce qu’il ne fallait surtout pas voir, ce qu’un fils digne, respectable, ce qu’un Bédouin authentique ne doit jamais voir- cette chose ramollie, ce sacrilège...Toutes les mythologies tribales, toutes les légendes du monde, toutes les étoiles du ciel venaient de perdre leur éclat. Le soleil pouvait toujours se lever, plus jamais je ne reconnaîtrais le jour de la nuit... ». Par l’écriture, Yasmina Khadra fait la preuve que des GI, mandatés par l’Occident, du haut de leur sauvagerie grossière, ne peuvent lui enlever vraiment toutes les mythologies tribales, toutes les légendes du monde, l’éclat de toutes les étoiles du ciel. Les pétrodollars ne peuvent rivaliser avec ces richesses que cette écriture a l’audace de dévoiler d’une manière qui répare absolument le déshonneur désastreux de la dénudation du père. Cet acte barbare de dénudation du père est magistralement attaqué par le dévoilement par l’écriture de la richesse culturelle, et psychique, de cet habitant irakien. Ceci est infiniment plus efficace et convaincant que le parti de la vengeance, des attentats, qui s’éternise encore à imiter la grossièreté occidentale, la grossièreté du pouvoir du pétrole. « Des hélicoptères survolèrent le village, nous balayant avec leurs projecteurs. »

« N’essayons pas de faire porter aux autres le chapeau que nous avons fabriqué de nos mains pour nous-mêmes. Si les Américains sont là, c’est de notre faute.... »

« Bagdad m’injectait sa propre folie. »

« Ces gens-là n’ont pas plus de considération pour leurs aînés que pour leurs rejetons....Les Américains sont allés trop loin. ...La pudeur, c’est quelque chose qu’ils ont perdu depuis des lustres. L’honneur ? Ils ont falsifié ses codes. Ce ne sont que des avortons forcenés, qui renversent les valeurs comme des buffles lâchés dans une boutique de porcelaine. Ils débarquent d’un univers injuste et cruel, sans humanité et sans morale, où le puissant se nourrit de la chair des soumis, où la violence et la haine résument leur Histoire, où le machiavélisme façonne et justifie les initiatives et les ambitions. Que peuvent-ils comprendre à notre monde à nous, qui porte en lui les plus fabuleuses pages de la civilisation humaine, où les valeurs fondamentales n’ont pas pris une ride, où les serments n’ont pas fléchi d’un cran, où les repères d’antan n’ont pas changé d’un iota ? .... Que connaissent-ils de la Mésopotamie, de cet Irak fantastique qu’ils foulent de leurs tanks pourris ?...ne voient en notre pays qu’une immense flaque de pétrole dans laquelle ils laperont jusqu’à la dernière goutte de notre sang. Ils ne sont pas dans l’Histoire ; ils sont dans le filon, dans le pactole, dans la spoliation. Ce ne sont que des mercenaires à la solde de la Finance blanche. »

Voilà ! Cette écriture si lucide, si forte, si belle, est infiniment plus puissante que tout Jihad !

Alice Granger Guitard



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