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L’esclave libre de Robert Penn Warren, éditions Phébus
dimanche 5 décembre 2004 par Catherine Nohales

La toute première question que se pose l’héroïne, durablement éclipsée par l’impétueuse Scarlett O’Hara, est celle de savoir qui elle est : "Oh, qui suis-je ?" demande Samantha Starr. Cette question fonde tout le roman de Robert Penn Warren qui obtint deux fois le prix Pulitzer et qui fut le grand rival de William Faulkner.

L’esclave libre fut rejeté dans l’ombre par la fresque romanesque de Margaret Mitchell écrite en 1936, Autant en emporte le vent. Le thème traité est commun aux deux ouvrages mais le point de vue adopté est totalement opposé.

Robert Penn Warren choisit de nous raconter l’histoire douloureuse, semée de larmes et de sang, de Samantha Starr. Cette dernière est la narratrice de sa propre histoire. Elle est fille d’une esclave et d’un maître mais sa peau est blanche, fine. Ses cheveux sont légèrement crépus, seul indice de sa "négritude".

"Qui suis-je ?" demande-t-elle à un père couard et faible devant la chair. "Qui suis-je ?" ne cessera-t-elle de demander. La réponse fuse une première fois, d’une violence inouïe : à la mort de son géniteur, elle est achetée par un homme qui fait commerce d’esclaves. Nous sommes à la veille de la guerre de Sécession. Samantha est brutalement ramenée à la réalité la plus impitoyable, celle de l’esclavage. Alors elle fait front, se raidit et s’interroge sur son identité. Elle plie mais ne rompt pas. Elle entreprend une quête, celle de son être mais cette question de l’identité travaille tous les personnages du roman.

Seth Parton, tout d’abord. C’est un homme pauvre lancé dans une recherche intransigeante de la Vérité, de la Vérité divine. Il conspue la sensualité, voue à la géhenne celui qui s’y abandonne. Mais le désir, cette sensualité le travaillent, oeuvrent en profondeur. Ils le brûlent à un tel point qu’il se livrera à l’experte Miss Idell qui évolue dans la société en couchant. Femme superbe qui a perdu le père de Samantha.

Hamish Bond, le maître étrange de l’héroïne qui l’a achetée pour la délivrer un jour. Hamish Bond n’est pas son vrai nom. Il se cache, se dissimule sous une identité improbable. Qui est-il d’ailleurs, cet homme complexe qui raconte en un récit hallucinant, les pratiques ethniques de l’ancestrale Afrique ? Dans ce long récit qu’il détaille à la jeune femme, on est au coeur de ce trafic d’ébène où les roitelets sont aussi coupables, si ce n’est plus, que les Blancs.

Thobias Sears, chevalier valeureux mais égaré dans sa volonté d’aider les Noirs à s’affranchir, égaré, étranglé par son "héroïsme vaniteux". Homme épris de justice et de Samantha qu’il n’hésitera pas à tromper. Les masques se craquèlent au fur et à mesure du temps qui s’écoule. Il n’est pas ce cavalier ébloui mais un homme faible et perdu devant un monde qui se cherche.

Et Samantha interroge, s’interroge sur ces quelques gouttes qui décidèrent longtemps d’un destin, de son destin ainsi que celui de milliers de compatriotes.

L’esclave libre est un roman trouble qui dit la confusion née de la chute d’un mythe, celui du vieux Sud. L’identité, la raison d’être, de vivre de la société sudiste reposaient sur cette évidence que les maîtres étaient nés pour dominer et pour soumettre. La guerre de Sécession détruisit cet ordre que tous croyaient insubmersible. Mais le conflit n’apporta pas pour autant de réponses sûres et définitives quant aux douloureux problèmes identitaires d’une femme, d’une nation tout entière et des êtres qui la composaient. Bien au contraire, la guerre civile accrût les troubles, l’anarchie, et la venue des affairistes yankee achevèrent la déroute.

Dans ce roman qui prend son temps, les hommes nous sont montrés dans leurs faiblesses, dans leurs doutes. Les anciens esclaves ne sont pas meilleurs parce qu’ils sont affranchis. Ils tuent aussi. Une figure se détache, qui clôt le roman sur une note d’espoir, c’est celle de Mr Lounberry, un homme de couleur infiniment bon qui a fait fortune. Il y a quelque chose de vaguement christique dans ce baiser qu’il donne à son père qui sent si horriblement mauvais. Ce baiser donné est celui d’un fils pour son père humilié, écrasé par son destin d’esclave.

Un très grand moment de lecture.

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