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Les passants

Christian Giudicelli, Gallimard, 2007

vendredi 30 mars 2007 par Alice Granger

Dans ce livre, Christian Giudicelli, mettant « de côté les grandes amitiés, les grandes amours, les grandes affaires », jette un regard « vers les amitiés de jeunesse, les amours brèves, les affaires du second rayon. » Apparaissent au fil de l’écriture ceux qui avaient à lui dire quelque chose « et sont repartis sur leur route » où il n’a été qu’une halte.

Pourquoi une telle ouverture aux passants, semblant aller chaque jour rôder aux alentours, comme se rendant fidèlement à un rendez-vous impératif, et les corps se fusionneront ou se frôleront, souvent sans lendemain ? Espérant quel passant, à travers le passant du hasard, quel passant qui, invariablement, repartira ? Sur le seuil d’ailleurs, s’attend-il, l’auteur, à voir quelqu’un aux visages infinis venir lui faire un plus ou moins bref coucou puis s’en retourner ? Aurait-il fait un choix de style de vie décalé, pour se tenir toujours, comme dans une attention flottante, et l’air de rien, devant la brèche où l’éternel passant se manifestera et remédiera à l’ennui, à la solitude, à la prison dorée, à la normalité trop fonctionnaire ? Dans ce livre, Christian Giudicelli semble jaillir avec l’air d’un éternel garçon qui s’échappe, prend des chemins de traverse qui s’ouvrent par miracles incessants, un éternel garçon qui s’attarde, et que les mains de la normalisation préparée par les parents n’arriveront jamais à saisir . Pour lui, l’espace de cet attardement d’enfant rebelle à l’entrée dans les normes, d’enfant resté pervers polymorphe comme dirait peut-être un psy, existe vraiment, chaque nouveau passant qui s’arrête un moment le lui prouve. Il se tient dans l’espérance de ces passants, tandis qu’il a fait sa vie avec ce vrai frère, ce compagnon peintre.

« Auparavant, j’avais demandé à mes parents pourquoi ils me privaient de petit frère ou de petite sœur. Choyé, objet d’effusions incessantes, je n’étais pas vraiment heureux : je souffrais de solitude. Les parents m’expliquèrent qu’ils avaient essayé de réclamer un petit frère au bon Dieu mais que... Suivirent des propos confus qui ne m’autorisaient pas à espérer un changement de situation. D’où ce personnage que j’inventai durant quelques mois pour dialoguer dans le jardin. Ma mère précisa les choses alors que j’étais adulte : enceinte d’un second fils - deux ans après ma naissance comme par hasard - , elle n’avait accouché, à l’issue d’une césarienne, que d’un cadavre. » Nous avons l’intense sensation que, toute sa vie, l’auteur est à l’affût de ce frère, de cette sœur, qu’il ne cesse d’accueillir au rythme de ces passants qui ont quelque chose à lui dire puis repartent. Ces passants incarnent littéralement le frère et la sœur que sa mère n’a pu lui donner. Vie qui apparaît scandée par l’irruption de ces passants à chaque fois différents, brève fusion des corps, assurés de retourner ailleurs. Frères surtout, mais aussi sœurs, sans fin renouvelés, renaissants, toujours à écouter, à découvrir, trouant l’ennui et la solitude. Tandis que, jusqu’à sa mort par cancer, le compagnon de sa vie, monté avec lui à Paris, Claude le peintre, est...le vrai frère !

Accompagnant Nicolas dans un modeste cimetière, où il va mettre sur la tombe de son frère une plaque portant l’inscription « A mon frère que j’aime toujours », l’auteur a en tête « les images plus attrayantes du cimetière de Tabarka haut perché dans la nuit tunisienne :tombes de la blancheur des étoiles ou du croissant de la lune, en bas la lumière orange d’un bateau sur la mer et, appuyés à l’une de ces tombes couleur de chaux qui recouvraient des ossements, de la pourriture humaine, Djamel le rebelle et moi le décalé, nus pour célébrer la vie sauvage, remède contre l’épouvante. » Comme si écouter ces passants, fusionner avec leur corps, corps de garçon, mais aussi parfois corps de fille, frère, sœur, c’était le remède contre l’épouvante.

Le frère qu’il s’imagina, « La famille au complet et les amis de la famille en rougiraient de fierté. Il se marierait avec une riche héritière tirée à quatre épingles qui lui donnerait de beaux enfants à élever dans un collège privé. Des projets si contraire aux miens m’exaspéraient. Fonder une famille me semblait le frein principal à la liberté. » Curieusement, c’est le frère qu’il imagine tel qu’il aurait été s’il avait vécu qui apparaît dans l’écriture conforme en tous points aux normes et aux désirs des parents, idéalement. Comme si ce frère aurait pu, lui, condenser sur sa personne tous les projets des parents mis en lui, répondant de manière spéculaire à l’image idéale, et alors lui, le décalé, le marginal, le jouisseur à l’affût de passants, pouvait se sentir quitte, libre. Le frère apparaît comme celui qui aura été capable de décharger le fils unique de la chape de plomb des soins de la famille sur lui. Un peu le fantasme d’un frère, hélas mort-né, qui aurait été le préféré. Le passant revenant dire, j’étais le préféré, et tout de suite mort. Et lui confiant alors : tu auras remédié à ma prison dorée de fils unique.

La conclusion de ce livre : un retour à Nîmes, sa ville de naissance et d’enfance. Sa mère, clouée sur son fauteuil, va bientôt disparaître. L’auteur va rôder aux alentours du bar-tabac, ou près de l’ancien Opéra, endroit fréquenté par des extravagants, ou près des jardins d’autrefois, un passant pourrait s’approcher...Terrain de chasse...Il y avait le monde privilégié... « J’obtins un succès médiocre ». Un Antillais s’approche, veut terminer la soirée dans une boîte des environs. L’auteur répond : « Je lui dis que je ne dansais plus depuis longtemps. » L’Antillais s’éloigne, mais l’auteur ne regrette rien. Soudain, il voit déboucher sur le rond-point, « au milieu de la fête, un vieil homme maigre, au corps entièrement nu qu’on aurait dit couvert de suie. Il se figea et le groupe se figea. ...En quelques secondes, sans qu’il ait eu à proférer des menaces, le vieillard nu avait conquis son bout de trottoir. J’eus envie, plutôt que demeurer à l’abri sous mon platane, de marcher vers lui et de l’interroger. A l’instant où je m’approchai, il repartit dans une autre rue. » Nous prenant au jeu de l’écriture, nous aimerions dire qu’il s’agit d’un revenant qui aurait réussi à vieillir, en marge de son marginal et décalé de frère, et qui serait venir faire un coucou au fils unique avant de s’évanouir dans l’ombre. Jeu de cache cache en train de rejoindre sa ligne droite. Bientôt...

Au début du livre, Sam, qui préfère les poètes, « avait de la considération pour les écrivains. » En quelque sorte, c’est une figure qui vient alentour. Toujours il sera fidèle. De Sam, l’auteur ignore presque tout et nulle passion ne le lie à lui, mais « j’ai la faiblesse de penser qu’il tient à moi autant qu’à cette part de lui-même qui a souffert. »

Yvonne la boiteuse. « Je supposai qu’elle m’acceptait comme un frère victime d’un malheur pareil au sien, celui d’être rejeté par les autres. Ragaillardi, je lui assénai un discours qui, parti de la constatation qu’elle était fille unique et moi fils unique, démontrait notre supériorité sur le reste du monde. »

Kiran. « Une douceur un peu angélique....Je me suis dit : tiens, nous avons les mêmes yeux...je rendis tout de suite les armes...tels des frères fous dans le désordre des draps, nous étions nus à nous offrir nos corps riches de sucs et d’odeurs, aventuriers d’une lutte innocente dont nous multipliions les délices. »

« Le bel Ange entra dans ma vie en achetant de la brillantine à l’épicerie de ma grand-mère. » L’auteur a huit ou neuf ans. Sa main, chaude comme une caresse, se posa sur son épaule. « Il ne veut pas que tu partes » lui dit sa grand-mère en corse.

Des passants célèbres. Julien Green qui veut lire l’article que va publier sur lui Christian Giudicelli dans « Combat ». Marcel Jouhandeau qui donne une leçon de style.

Le cousin Jeannot, objet de crises, vint à Nîmes consulter une femme qui avait la réputation de faire des miracles par imposition des mains. Tel un frère, Jeannot partagea le lit du jeune Christian. La séance ne guérit pas le jeune garçon. Il finit par se suicider en sautant de la voiture qui le conduisait à l’hôpital psychiatrique. Saut hors du monde.

Une passante : « ...elle passa devant moi qui reboutonnais ma braguette...elle marchait, elle zigzaguait et je ne me rappelle pas les vêtements qu’elle portait...le cri qu’elle poussait restait muet... ». Un fantôme. Il fallait l’auteur, pour la voir, irrémédiablement en marge. Il fallait qu’il se tienne toujours alentour.

« Un enfant était accroupi au bord du trottoir, essayant de vendre des cigarettes une par une. Personne ne s’arrêtait. » Puis une limousine d’une blancheur de lait. Un couple d’une élégance de défilé en sort, « flanqué d’une fillette du genre poupée. » « Ils feignirent de ne pas le voir. » L’auteur s’approche de l’enfant, mais croise son regard si dur, « l’œil noir d’un prédateur en train de repérer ses victimes...Dans peu d’années, ...l’enfant sauvage deviendrait un homme révolté. Un fusil remplacerait les cigarettes. » Voilà : cet homme décalé, marginal, qu’est l’auteur l’a réellement vu, ce garçon se tenant en marge. Toujours, ce regard allant alentour, pour repérer les passants qui sortent un instant de l’ombre. Avant qu’ils soient happés par la normalisation, la mort, le crépuscule de la vie, la vie sauvage.

Dany vient de l’île Maurice, « une île pour rêveurs à la Rousseau ou à la Stevenson », il veut conquérir le monde. Dany sort du rêve. « Quand il serait vieux, vers la quarantaine, il retournerait dans son pays natal au bras d’une belle Européenne qu’il ramènerait comme un trophée. » Portrait dressé en un clin d’œil, avec le regard qu’il faut, d’un être en transit, libre. Cet être, Dany, s’ouvre aux aventures qui s’offrent. Une femme d’âge mûr demande ses services sexuels, puis une jeune femme l’entraîne dans une secte, enfin il suit un riche prince arabe à Londres, et revient faire coucou à son ami, l’auteur, dans une belle Limousine, avant de partir avec le prince aux USA, laissant une enveloppe pleine de gros billets à l’ami généreux, un vrai frère. Nous sentons l’auteur se tenir là où il est le meilleur témoin et public des images hors normes de la vie des êtres en transit, qui se montrent de temps à autre, sous d’infinis visages.

« Se souvient-on d’Alain Cuny ? », se demande Christian Giudicelli. Lui, oui. Finalement, de ce personnage excessif, qu’il commença par flatter, parce qu’il voulait qu’il lui parle de lui et de son métier, il finit par avoir honte, à la fin d’un repas au restaurant. Cluny jeta par terre une poignée de pièces, lorsqu’on lui dit que le service n’est pas compris. Que le serveur aille ramasser... Démystification. Un soir, Cluny passa à côté de lui sans le voir...Tout est dit,...d’une manière implacable et élégante, d’un jugement sur ce célèbre passant. Nous imaginons un regard très différent de l’auteur sur le serveur, qu’il n’aurait sûrement pas humilié en l’obligeant à ramasser de la monnaie par terre. Au contraire. A la dernière rencontre, dans cette non reconnaissance, l’auteur semble s’être vu à la place du serveur humilié. Et fier sans doute d’être du bon côté, celui qui agrée vraiment les êtres en oblique, en zigzags, en bordure, en frontière, en transit.

Et une infinité d’autres passants, dont l’auteur au fil de sa vie a épié avec assurance la rencontre, et dont il laisse une trace ineffaçable dans un livre. Grâce à cette écriture, tous ces passants sortent de l’ombre, vivants, et cela vaut le coup. Chacun des portraits est admirable. Ils naissent de l’épaisseur du hasard en démentant encore et encore et encore la stérilité de la mère. En voilà, à l’infini, des frères, des sœurs, ce n’est pas vrai, qu’elle ne peut pas en avoir, cette mère. En même temps, ces frères, ces sœurs, qui disparaissent aussi sûrement qu’ils sont apparus, assurent comme unique ce fils, qui peut d’autant mieux peupler son univers un peu comme si ces passants venaient magiquement, presque au doigt et à l’œil, répondre à son désir qu’ils viennent dans son manège, qu’il est royalement seul. Il semble bien vouloir être fils unique, paradoxalement, si, comme s’il tenait lui-même les fils de la féerie, les passants viennent autant qu’il veut, et même quand il veut, donner de la vie à sa solitude, sans encombrer, sans rivaliser, sans dominer. Les passants sont d’autant plus infiniment accueillis, avec parfois une formidable générosité, que l’ambiguïté se camoufle dans la certitude qu’ils repartiront. Fils unique qui se débrouille, et les passants, en ne cessant de surgir dans un renouvellement certain, ne prolongent-ils pas d’une manière là acceptable, les soins incessants dont le fils unique était l’objet au sein de sa famille, le transfert rendant cela plus léger, non étouffant ? Ce ne sont pas des jouets, de la nourriture, des rails tous tracés pour l’avenir jusqu’à la mort, non, ce sont des êtres passionnants, surprenants, à écouter, à découvrir, qui surgissent de rien mais aussi s’en vont.

Alice Granger Guitard



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Messages

  • "Ce ne sont pas des jouets, de la nourriture, des rails tous tracés pour l’avenir jusqu’à la mort, non, ce sont des êtres passionnants, surprenants, à écouter, à découvrir, qui surgissent de rien mais aussi s’en vont."

    Et qui font de nous des passants...

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