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RHESUS, roman de Héléna Marienské (P.O.L éditeur 2006)
mardi 24 juillet 2007 par Yvette Reynaud-Kherlakian

Rhésus, c’est le nom : d’un roi de Thrace accouru -sur le tard et vainement- au secours de Troie ; d’une famille de singes ; d’un agglutinogène présent dans les hématies de 85 % des sangs humains... Appeler Rhésus un singe -chimpanzé ou bonobo- venu on ne sait d’où et qui va devenir le héros (mais non le sauveur : sans doute, comme son patron grec, vient-il trop tard) d’une sinistre maison de retraite, c’est suggérer la nécessité d’une transfusion d’animalité dans une humanité ravagée par l’âge, étranglée de contraintes, pourrie de haines intestines- et toujours taraudée par l’impatience du désir.

Dramaturgie

— Avant l’arrivée de Rhésus au Manoir, deux des pensionnaires, Raphaëlle ex-grande dame toujours libertine et Hector, ex-militant communiste que la grâce du loto a fait riche à 90 ans, ont déjà donné le branle de la révolte contre l’enfermement et le mépris. Aux misérables rivalités de clans qui fermentent dans l’enclos de la maison de retraite, ils opposent un appétit de vivre intact et une amoralité tranquille. Leurs amours, pimentés de saphisme par le recrutement de Céleste, la vieille écrivaine, font vite scandale. C’est la fille de Raphaëlle qui, du dehors, brandira la première l’étendard de l’ordre moral et déclenchera une guerre picrocholine où les forces de l’ordre moral susdit seront écharpées et devront -pour un temps- se réduire à un cordon de surveillance tendu à distance respectueuse.

— Quand survient Rhésus, amené par deux comparses d’Hector, l’atmosphère est déjà survoltée. Sa présence disloque les clans et soude l’entente des vieillards : il offre à tous et à chacun l’innocence consensuelle d’une sexualité débridée, la tendresse enveloppante de ses longs bras, le secours d’une agilité joueuse ; en retour, il se laisse humaniser assez pour apprendre quelques manières de table et se faire l’auxiliaire, voire le remplaçant, de l’infirmier Ludovic, quitte à mêler allègrement pilules en tout genre avant de les distribuer en rations équitables. Soumise au traitement Rhésus, la libido des patients s’exaspère jusqu’à faire que l’un ressuscite ou que l’autre meure dans un spasme voluptueux.

— S’exaspère aussi l’opposition à toute autorité. Ces vieillards en folie vont jusqu’à inquiéter le pouvoir politique. Un vieil académicien -qui fut autrefois amoureux de Raphaëlle-, pressenti comme observateur-espion glissé parmi les mutins, deviendra très vite leur complice et leur coryphée. Après une feinte réconciliation, un maître-queux est mandaté, avec victuailles et marmitons pour organiser à l’intérieur même de la maison de retraite un somptueux banquet qui -l’excitation libertaire de Rhésus et son art du mélange aidant- entraînera la reprise de la guerre et la mort de la plupart des convives. Raphaëlle disparaîtra mystérieusement. L’académicien Dhorlac et Rhésus survivront, le premier en prison, le second encagé au zoo de Vincennes.

Journaux de bord

L’histoire nous est d’abord contée successivement par quatre des protagonistes et, à lire leurs témoignages, non pas contradictoires mais disparates -par leur contenu et par leur ton-, on se dit qu’il y a là quelque chose d’autre que le jeu de sensibilités différentes, voire discordantes :

— Le journal de Raphaëlle s’arrête à l’arrivée de Rhésus. Il est centré sur le récit de ses amours avec Hector et Céleste et des persécutions que lui inflige Ludovic, l’infirmier, chargé de la punir elle, l’amoureuse, dégradée en vieillarde lubrique au nom de l’ordre moral.

— Céleste, la teigneuse, -si elle s’abandonne à quelques trémolos de plume pour parler de Raphaëlle-, est surtout la chroniqueuse qui parodie -et avec talent- Homère et Rabelais pour décrire l’insurrection, dirigée par Hector le bien-nommé, insurrection qui répond aux manœuvres répressives commandées par Ingrid, la fille de Raphaëlle. Rhésus apparaît. Raphaëlle disparaît et réapparaît. Elle reçoit une lettre de son ami, l’académicien Dhorlac...

— Ludovic, l’infirmier haineux, méprisant : « qui aime les vieux ? vermine... », dit, lui, avec un étonnement mi-réprobateur, mi-admiratif, la geste d’un bonobo « sociable et pansexuel » devenu « leur frère animal, leur romance, leur garde-malade... leur godemiché, leur baume et leur canne ». Et comme il n’y a que la foi qui sauve, il va jusqu’à être, ce Rhésus-là, le thaumaturge qui les ressuscite à l’occasion. Le récit de Ludovic se clôt en effet sur la résurrection de Claudine et d’Aquitaine, soit les Juliette et Romeo décrépits mais boulimiques du Manoir.

— Dhorlac, enfin. L’académicien, toujours respectueux du dictionnaire mais revenu des prestiges de l’épée et du tricorne, l’amoureux transi de Raphaëlle, se fait le rapporteur des manœuvres politiques ourdies contre les insurgés, du banquet grandiose et farcesque qui consomme leur défaite. Pour prolonger leur révolte, il endosse les accusations les plus infamantes et, dans le calme de sa cellule, il achève son travail de témoin ultime, compose, -à coups de jeux verbaux- les gloses tombales de ceux qui sont morts au champ d’honneur.

Le maître d’œuvre et son acolyte

Mais c’est le récit d’un cinquième larron, Witold, qui fait basculer le sens de cette histoire en nous en dévoilant l’origine, la nature, les mécanismes et les conséquences. Elle a été conçue par Witold -et réalisée par lui en étapes cahoteuses plus ou moins bien raccordées-, en tant que programme de téléréalité. Les récits susmentionnés ne sont donc plus que le texte fragmentaire de rôles tels qu’ils ont pu être conçus, joués -et, accessoirement, vécus...

Il a été facile de trouver des établissements prêts à choisir parmi leurs pensionnaires les loques humaines les plus représentatives des déflagrations de l’âge -et à les louer ; facile aussi de recruter des volontaires prêts à tirer vanité de l’étalage de leur décrépitude ; plus difficile de faire évoluer le spectacle selon les fluctuations du voyeurisme des spectateurs toujours avides de sensations neuves, fortes et bas de gamme. On est allé jusqu’à leur offrir la mort en direct de victimes désignées par leurs suffrages. Les pensionnaires du Manoir devenaient -littéralement et nommément- des morituriens. Mais l’abjection aussi finit par lasser. « Un programme de téléréalité, pour faire mouche, ne doit pas seulement choquer. Il doit répondre aux questions informulées », dit Witold. Rhésus a été le révélateur de quelques-unes de ces questions et, du même coup, le sauveur de l’entreprise...

D’abord simple animal de compagnie dévolu à Hector, il a tôt fait d’éclipser la chèvre de Raphaëlle ou le crotale d’Honorine, simples figurants au pittoresque vite épuisé alors qu’il devient, lui, agent et meneur de jeu -coréalisateur en somme. Ses prouesses de copulateur infatigable et complaisant, son secourisme inconditionnel, insensible à la sanie, à la puanteur et à l’hébétude font bientôt de lui le maître à vivre -sinon à penser- des hôtes du Manoir et la coqueluche des téléspectateurs. Lesquels basculent sans états d’âme du sadisme de la mort en direct à l’attendrissement égrillard devant un bonobo voué de tout corps et de tout coeur à la survie jouisseuse de ses vieux protégés. Sa renommée met en branle « seniors du dehors », têtes pensantes des sciences humaines, hommes politiques, journalistes. L’effet Rhésus recherché par Witold enfle jusqu’à devenir le phénomène Rhésus, objet de gloses savantes et souffleur de projets de lois. Lors de l’anniversaire de l’émission, le délire des spectateurs harangués par Dhorlac improvise le sacre de Rhésus.

Mais la royauté de Rhésus a vite fait de montrer les limites d’un pouvoir animal en milieu humain. Ce pouvoir peut bien révéler un désordre, voire l’apaiser provisoirement, mais non fonder une entente proprement humaine. Sous son égide, les révoltés du Manoir finissent par se muer en une horde lubrique et brutale vouée à l’extinction. Le spectacle implose...

Epilogue

Mais la fin du spectacle -donc le retour des acteurs à leur condition animale ou humaine- n’épuise pas l’effet Rhésus. Et Witold d’aller du cynisme tranquille de l’arriviste comblé par le succès à la sagacité de l’observateur, -voire du moraliste-, pour en consigner et en commenter les conséquences...

— C’est d’abord la victimisation de la vieillesse et son corollaire : la culpabilisation des adultes. La révélation des mauvais traitements subis par les vieillards dans certaines maisons de retraite, de l’état d’abandon où vivent nombre d’entre eux, fait tache d’huile en se répandant de la région parisienne à la France entière et de la France à l’Europe. Les pays riches constatent avec effarement la prolifération de la vieillesse et la crise générationnelle qu’elle entraîne : la génération des préretraités ou jeunes retraités, nourrie d’hédonisme soixante-huitard, oublie ses parents, voire les exploite sans vergogne.

— C’est ensuite (les observations de Witold vont jusqu’en 2017) la revanche vieux qui, portés par la compassion publique et des mesures juridiques prises en leur faveur, en arrivent très vite à engager une véritable guerre des générations qui fait trembler les jeunes vieux de 70 ans devant leurs parents nonagénaires ou centenaires. Survient le procès de Marie-Michelle, de Douai, qui, après avoir subi longtemps les mauvais traitements de son père, l’empoisonne, le dépèce, consomme les meilleurs morceaux en tartare et congèle le reste en petits paquets soigneusement étiquetés (femme sans enfant, Marie-Michelle n’a -nous sommes en 2017- qu’une retraite de misère)...

Le récit de Witold s’arrête là. On peut penser que la révolte violente des jeunes vieux n’est pas loin. Quand l’histoire se réduit à des règlements de comptes, la loi de l’Eternel retour -soit le retour du même, le retour au même- l’emporte sur tout espoir de dépassement dialectique. L’entente entre Rhésus et les pensionnaires du Manoir n’a été qu’une tentative -grossièrement jouée, rêvée- de faire revivre quelque chose de l’innocence du paradis perdu.

Post-scriptum

« D’après moi », dit l’auteur qui, le récit objectif achevé, veut « réduire le cadavre exquis de Rhésus ». Pour elle aussi il y a un avant Rhésus et un après Rhésus.

- Avant Rhésus, c’est la seule présence d’un moi encombrant et tenace qui n’est jamais ce que je suis, qui voudrait bien me réduire à ce que je parais, qui s’estompe parfois dans les instants où -non-moi bienheureux- je me fonds dans la musique ou la beauté des choses. Le moi, c’est la constante menace de la pesanteur, la résistance à la grâce.

- Rhésus advient d’abord comme récit -entendu, écouté- d’un fait divers : « Il entra par l’oreille gauche, la plus près du cœur » avant d’entrer en littérature : « ...et par sa bouche presque gueule je crie ma peur et ma haine longtemps encagées ». Son animalité tendre à qui souffre, brutale à qui fait souffrir, redonne à l’être sa légèreté et sa mouvance, au désir sa jeunesse... L’animal disparu, reste l’image archétypale d’un hybride débonnaire et inquiétant, bête sûrement, Eros narquois sans doute et peut-être aussi ange luciférien.

Le roman d’Héléna Marienské dispense en éclats kaléidoscopiques la présence et l’absence de Rhésus.

Conclusion

Arrachons-nous au mystère Rhésus. Il nous faut dégager de cette fiction exubérante ce qui nous est dit de la vieillesse d’aujourd’hui et de demain.

— D’abord, éclate une évidence scandaleuse : tant qu’il y a de la vie, il y a du désir et les vieux, tout délabrés qu’ils soient, restent, -souvent en paquet mal ficelé-, sexe, cœur, regard qui cherchent l’autre. Le vouloir-vivre n’opère pas de choix moral : le vieillard libidineux serait le produit mécanique de l’un, le vieux sage le patient accomplissement de l’autre. Nous retrouvons ici quelque chose du flux énergétique de la pensée chinoise mais caricaturé et déboussolé au point d’avoir besoin d’un animal pour le réintégrer dans l’ordre du monde.

La psychanalyse a réussi à nous faire admettre l’existence d’une sexualité enfantine. L’idée progresse d’une sexualité dégagée des tabous -et respectable en tant que composante de nos rapports à autrui et à nous-mêmes. Mais la représentation de la sexualité, si elle est libérée d’un jugement de laideur morale est conditionnée par une publicité tout en images de jeunesse, de santé, de beauté, de liberté. C’est qu’il y a quelque chose de répugnant à imaginer le rapprochement érotique de vieux corps abîmés. Héléna Marienské le sait et elle se garde bien de toute description trop précise. Mais en poussant sur le devant de la scène de vieux cabotins et leur singe, elle grossit à la loupe une réalité encore insupportable. Les étourdissantes variations de style sont, dans ce roman, la danse des sept voiles qui pare et révèle la nudité interdite. L’art qui enveloppe et suggère dit sur l’existence bien plus et bien mieux que la fabrication éructante et prétendument interactive d’un spectacle de téléréalité.

— La dénonciation des mauvais traitements infligés aux vieillards n’en fait pas pour autant des victimes innocentes. Ils ne sont pas tous et pas toujours aimables les pensionnaires du Manoir et leur microcosme reproduit fidèlement les mesquineries et les cruautés de la société qui les a relégués. Avec Rhésus, ils sont comme soulevés par un élan de générosité mais après lui, eux et leurs successeurs ne savent plus que s’abandonner à la frénésie sadique du pouvoir et de la jouissance. La vieillesse n’a pas à être sacralisée.

« Qui veut faire l’ange fait la bête » dit Pascal. La formule n’est pas réversible : qui veut faire la bête fabrique le monstre. Rhésus, qui l’eût dit ?

— Il ne faudrait pourtant pas en conclure que la guerre des générations soit une fatalité. Mais elle reste une menace si on ne fait qu’opposer au pouvoir gris une niaise compassion post chrétienne pour les victimes et/ou des mesures prises dans l’urgence -et à courte vue. Tout pouvoir se mue en tyrannie si son exercice ne s’articule pas à des contre-pouvoirs.

C’est ce que dénonce le roman d’Héléna Marienské. Guerre des sexes, guerre des civilisations, guerre des générations relèvent d’une même intempérance du pouvoir. Avant d’être un choix moral, la paix est d’abord l’équilibration interne d’un pouvoir par l’équilibrage entre pouvoirs... L’ombre furtive de Rhésus n’est peut-être après tout qu’un appel nostalgique à un ordre poétique qui équilibrerait en nous et autour de nous nécessité biologique et exigence humaine. S’humaniser oui, mais sans se déshominiser.

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