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Robert Mac Liam Wilson, Ripley Bogle
lundi 6 août 2007 par Florent Cosandey

Robert Mac Liam Wilson, Ripley Bogle

Parmi les ingrédients de cette irrésistible fable campant les déambulations et les élucubrations d’un vagabond tantôt brillant, tantôt bon à rien, on relève un sens comique inimitable, une verve phénoménale et une once de cynisme doux. Le tout donne un grand bol d’air frais absolument délectable, qui fera la nique au pessimisme le plus brut. A lire absolument lorsque la morosité guette!

 

Dans ce roman foisonnant, en partie autobiographique, Robert Mac Liam Wilson réinvente sa propre vie, avec la plume alerte et l’humour british qui sont sa marque de fabrique. L’auteur d’origine nord-irlandaise conte les pérégrinations de Ripley Bogle dans le Londres du «thatchérisme» triomphant. On suit ce sans-abri catholique, crasseux, affamé et désargenté durant quatre journées qui s’écoulent «dans la vérité sibérienne d’un mois de juin anglais». A chaque instant, le pauvre hère «risque de basculer et de mourir d’inanition pure et simple, alors [qu’il] se trouve à moins de trois cents mètres du Palais de Buckingham». Comme il a beaucoup de temps à disposition et peu de distractions, Ripley Bogle raconte, en un  monologue débordant de digressions loufoques et de réflexions teintées de bon sens, sa difficile jeunesse dans les quartiers défavorisés et ultra politisés de Belfast, sa fuite forcée pour l’Angleterre et les accidents de la vie qui l’ont conduit à se retrouver dans la rue. Le tout est entrecoupé d’histoires d’amour impossibles, comme celle avec Deirdre, une jeune protestante de Belfast (il doit renoncer à cette relation, sous peine de se faire «trouer» les genoux par un oncle proche de l’IRA), ou celle avec Laura, une bourgeoise anglaise qu’il a rencontrée durant son bref séjour à l’Université de Cambridge (il en sera exclu pour conduite peu en phase avec le standing du lieu…).  

 

Si Ripley Bogle échoue dans les rues londoniennes, il le doit en partie à un milieu familial pour le moins peu propice au développement harmonieux d’un enfant: «Après ma naissance, ma mère, Mme Betty Bogle, fut assaillie par la culpabilité. Elle avait convolé en justes noces un mois seulement avant ma naissance, mettant ainsi une fin prématurée à une carrière prometteuse et fort convenable de prostituée de bas étage et elle considéra que mon statut illégitime accentuait grandement mon aspect grotesque. Mon père, M. Bobby Bogle, acquiesça de tout cœur aux dires de ma brave maman. Cet ancien boulanger était un chômeur assidu, doté d’une réserve d’alcool miraculeusement inépuisable et de la conviction inébranlable de s’être marié en dessous de son rang. […] Les études approfondies de mon père dans le domaine de la dipsomanie devinrent de plus en plus absorbantes au fil des ans. Renonçant même à la perspective la plus vague de la recherche d’un emploi, il devint un ivrogne talentueux et à plein temps.» Quant à eux, ses sept frères «avaient hérité de la plupart des caractéristiques Bogle: bêtise incommensurable et délits mineurs. Georges, le cadet, battit plusieurs records familiaux en se faisant enregistrer ses empreintes digitales au poste de police à l’âge de huit ans. Il fut toujours le préféré du clan, un garçon plein de promesses.» Pour parachever le tout, les jeunes années du vagabond dandy furent marquées par le conflit sanglant qui embrasait l’Ulster: «Le Conflit de l’Irlande du Nord contribua grandement à animer mes jeunes années. […] J’ai passé une bonne partie de mon enfance à voir des choses que je n’aurais pas dû voir et à prendre connaissance de notions désagréables qui auraient sans doute pu attendre une bonne décennie avant d’entrer en scène dans ma vie. Le meurtre, la violence, le sang, les tripes et cent autres traits de la vie politique irlandaise ont tendance à freiner le développement d’un jeune être, comme vous pouvez l’imaginer. On comprend effectivement que le jeune Ripley ait préféré plier baluchon pour tenter sa chance à Londres, une ville - a priori - plus accueillante que Belfast…

 

Ripley Bogle, adepte des hyperboles et autres oxymores, manipule la réalité et le lecteur avec un plaisir manifeste. Menteur fini, il orchestre une véritable stratégie narrative de dissimulation et de mystification. Confronté à plusieurs reprises à des affirmations totalement contradictoires ou grossièrement exagérées, le lecteur, déconcerté, se demande où se trouve la vérité. D’autant plus que Ripley Bogle avoue à la fin de son jubilatoire soliloque avoir menti à plusieurs reprises, sur des événements majeurs de sa vie. En dépit d’un sujet grave, à savoir la déchéance sociale, la déformation comique, grotesque ou parodique est quasiment systématique dans cet ouvrage. Elle apparaît comme un parti pris, une volonté manifeste de pratiquer la dérision à tout va, de tout tourner en ridicule. À cet égard, le récit de la naissance de Ripley Bogle est un véritable morceau d’anthologie: «De notoriété publique, une proportion prodigieuse des infirmières travaillant dans la salle que j’occupais modifièrent alors leur plan de carrière, à tout le moins, durent subir un traitement psychiatrique. Des rumeurs inquiètes circulèrent, parlant de naissance anormale, de lycanthropie, d’explosions subatomiques expérimentales et autres hideux prodiges.» Tout comme sa vision du conflit nord-irlandais: «Les protestants ont commis une grossière erreur avec les catholiques. Ils n’auraient pas dû les harceler ainsi. Il fallait que ça pète. Et ça a pété. Les catholiques d’Ulster constituaient peut-être une bande atterrante de poivrots, de bons à rien et d’analphabètes qui battaient leurs femmes, mais on découvrit bientôt qu’en dehors de mettre en cloque et à répétition leurs horribles harpies au point de pulvériser toutes les limites de la décence obstétriques, et en plus de leur talent stupéfiant pour encaisser les coups, ils avaient une troisième corde à leur arc: leur troisième don consistait bien sûr à tuer les gens. Et comment. Peu de peuples font ça mieux. Et voilà le travail. Telle était l’Irlande à notre naissance.»

 

Si l’autodérision de Ripley Bogle suscite le rire aux larmes, elle provoque aussi l’émotion du lecteur. Témoin la description de l’état de santé du SDF: «Oh, ma santé est mauvaise. Ma santé est défaillante. Ma santé est au trente-sixième dessous! Pour un être aussi jeune que moi, mon corps est dans un état de délabrement étonnamment avancé. Je suis anorexique, nécrosé, enflammé. J’ai le palais fissuré qui se desquame, les lèvres fibreuses et parfois scabreuses. Le menu de mes carences nutritionnelles est appétissant, il met l’eau à la bouche. Mes anémies, mon béribéri et mon chilose me volent maintes heures heureuses et je souffre d’atroces et constantes douleurs épigastriques. Mon ventre se distend et se contracte à volonté, comme un accordéon. Mon abdomen spongieux et parfois igné a inventé de nouvelles maladies et des tortures inédites. L’hypoglycémie, la stéatorrhée, la gastrite et l’oesophagite sont mes joyeuses compagnes. Ces vierges folles entonnent des arias inconfortables et acrobatiques. Et, ah, mon pauvre cœur saigne devant toute cette désolation! La bradycardie: ce terme décrit mal l’allure d’escargot de mon pouls et les impulsions molles, espacées de mes branlottements cardio-vasculaires. Mon vomi est parfaitement indescriptible et je préfèrerais ne pas évoquer l’état de mes dents. Oui, je suis assez mal loti question santé.»

 

On retrouve enfin dans Ripley Bogle une dénonciation sans concession des mécanismes à l’origine de la pauvreté au Royaume-Uni, une pauvreté qui s’est très fortement accrue sous les gouvernements Thatcher (1979-1990). Le sans-abri se gausse de son statut: «Je rends service aux riches. La richesse sert bien sûr à mesurer la distance qui sépare de la pauvreté. Il s’agit de savoir à quel point vous n’êtes pas pauvre. Crésus sait qu’il est Crésus seulement lorsqu’il peut voir un vagabond comme moi traîner ses basques loqueteuses devant sa demeure. Il a besoin de moi. Que seraient les riches sans moi? […] Incidemment, l’un des pires aspects de la dèche c’est l’arrivée, l’injection de sans-abri tout frais et plus pimpants. […] Ces amateurs ont été attirés dans la rue par la méritocratie forcenée des années quatre-vingt. On leur a appris à espérer un emploi, une vie et un toit; ou du moins un emploi merdique, une vie et un trou. A leur grande surprise, ils obtiennent encore moins que ça. D’ailleurs, la plupart n’obtiennent rien du tout. Un rien précis, chirurgical.» Quelques années après Ripley Bogle,  Robert Mac Liam Wilson poussera plus avant la réflexion sur la pauvreté, dans l’excellent et pertinent essai Les Dépossédés.

 

Florent Cosandey, 3 août 2007

 



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