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Réelles présences

de Georges Steiner

samedi 8 janvier 2005 par Meleze

J’imagine mal que les contributeurs ou lecteurs d’Exigence littéraire n’aient pas été comme moi pendant des années auditeurs de Bernard Pivot à l’époque du fameux Apostrophes. Ce journaliste a été présent pendant 25 ans à la télévision

1975-1990 : Apostrophes et directeur du mensuel Lire (1975-1993).
1991-2000 : « Bouillon de culture ».

Donc un beau jour à la bibliothèque je décide d’ouvrir un livre de ce fameux Georges Steiner dont je ne connaissais pas du tout l’œuvre mais je l’avais entendu parler dans les émissions de Pivot et, je dirais bien de mémoire une demie douzaine de fois. Qui est Georges Steiner ? Pourquoi avais-je accepté parfois de m’endormir en écoutant sa voix ? Est-ce que la pression qu’organise ainsi un journaliste critique aussi célèbre que Pivot, en déclarant que tel ou tel est « un grand écrivain », reste sans traces ?

Et cette pression venait-elle du journaliste ou de l’œuvre même de Steiner ? Car, à regarder le catalogue de la Fnac cet écrivain n’a écrit, pas moins de 35 ouvrages. On pourrait arguer que de culture anglaise et allemande il ne venait pas jusqu’à nous et que le journaliste invitant fit le reste. Moi je vous laisse tout à fait libre du choix de votre opinion.

Toutes ces questions me revenaient à l’esprit lorsque je choisis dans le rayon : les Réelles présences :
J’ai maintenant l’expérience d’avoir lu au moins un Georges Steiner et je voudrais vous proposer de profiter avec moi de la supériorité de l’internet sur la télévision en plaçant deux extraits en regard sur un même écran.

L’écran offre le texte « clé en main ». Ca ennuie considérablement l’internaute, piètre lecteur et peut-être même que je ne capterais pas l’attention d’un seul de tous ceux qui jetteront un œil sur cette page. Mais en l’occurrence j’écris pour que les mots-clés de ces extraits soient, classés et recensés par les moteurs de recherche avec la même rigueur qu’ils m’ont permis de faire état, d’un coup de clic, de la durée de la carrière de Pivot à la télé.

P120

« Mais l’élément décisif est le suivant : avant la crise du sens qui débuta vers la fin du XIX°siècle, le plus rigoureux des scepticismes lui-même, la plus subversive des anti-rhétoriques elle-même, conservaient leur fidélité au langage. Ils se savaient « en confiance » par rapport au langage. Le pyrrhonisme source et paradigme classique du scepticisme occidental ne met pas en question son propre droit, sa propre capacité a présenter ses thèses sous la forme de propositions articulées et organisées grammaticalement. Montaigne et Hume sont de grands stylistes, entièrement chez eux dans la demeure du langage. Ils ne font preuve nulle part d’un doute authentique, et donc conséquent , quant à la légitimité de l’instrument linguistique lorsque cet instrument est utilisé pour mettre en évidence les incertitudes, les limites, les illusions non examinées, qui subvertissent le commerce de l’homme avec ce qu’il considère être les faits ».

« Il faut mettre l’accent sur ce point. Le scepticisme traditionnel, le défi lancé par la poésie a la « dicibilité » du monde, sont eux-mêmes actes de langage et constructions verbales. Ils acceptent pleinement l’accès à l’intelligibilité, à la cohérence (narrative), aux moyens de persuasion que leur offrent les instruments lexicaux, grammaticaux et sémantiques grâce auxquels ils font part de leurs doutes et de leurs négations. C’est précisément cette acceptation qui autorise l’objection -creuse sinon- qui fait remarquer qu’aucun sceptique pas plus Pyrrhon que ses successeurs, n’a jamais été en mesure d’appliquer son abstention ni ses réfutations de la vie de tous les jours. Illogique avec lui-même en ce qu’il a cherché à s’exprimer, le scepticisme acceptait le contrat qui le liait au langage.

Ma conviction profonde est que ce contrat est rompu pour la première fois de manière fondamentale et conséquente dans la culture et dans la conscience spéculative de l’Europe, de l’Europe centrale et de la Russie, pendant les décennies qui vont des années 1870 aux années 1930. C’est la rupture de l’alliance entre mot et monde qui constitue une des très rares évolutions authentiques de l’esprit dans l’histoire de l’occident et qui définit la modernité elle-même. »

Cette citation ayant été tirée de la fin de la première moitié du livre ; je ne m’attendais pas à la fin de la 2° moitié à trouver à peu près le contraire (p 256) :

« Le paradoxe final qui définit notre humanité demeure : il y a toujours et il y aura toujours, un sens dans lequel nous ne savons pas ce dont nous faisons l’expérience, ce dont nous parlons. lorsque nous faisons l’expérience et lorsque nous parlons de ce qui est. Dans une certaine mesure, aucun discours humain, aussi analytique soit-il, ne peut faire définitivement sens du sens lui-même.

Mais le pari que je fais doit être précisé. Je parie dans une veine à la fois cartésienne et pascalienne, sur la pression informante d’une présence réelle dans les marqueurs sémantiques qui engendrent Oedipe roi ou Madame Bovary ; dans les pigments ou les incisions qui font la spécificité du triptyque de Grünewald à Issenheim ou l’Oiseau de Brancusi ; dans les notes, les indications de tempo et de volumes qui imprègnent le quintette posthume de Schubert. Engendrer, exprimer, imprégner : autant de verbalisations abstraites pour la venue au monde d’une forme chargée, de l’intérieur, d’énergie et de signification. Il s’agit de reprises de réincarnations, par le biais d’instruments techniques et spirituels, de ce que le questionnement, la solitude, l’inventivité, l’appréhension du temps et de la mort peuvent comprendre du fiat de la création dont de manière inexplicable, proviennent le moi et le monde dans lequel nous sommes jetés.

Que nous le voulions ou pas, ces questions immenses et banales autant que l’impératif du questionnement, qui constitue l’identité de l’homme, font de nous les voisins immédiats du transcendant. La poésie, les arts, la musique sont les instruments par lesquels s’exprime ce voisinage »

Donc le même auteur qui dans la première citation a établi ce qu’il appelle « la fin de la fonction prophétique du langage » en est arrivé maintenant au « pari du sens ». C’est ce que j’ai voulu vous présenter comme une contradiction violente au sein de la même œuvre. D’une part il y a la fin d’un contrat, d’autre part il existe toujours des œuvres d’art et la transcendance du choc esthétique. Ce n’est pas logique. Il y a bien des chances qu’on attribue au contraire le statut d’œuvre d’art à ce qui est du domaine médiatique plutôt qu’à ce qui est réellement vécu par l’artiste.

Toute la logique de Steiner semble pré informatique. Car à partir du moment où on a commencé de s’exprimer sur des écrans il devenait prouvé que la définition des mots et des sons en termes de numération était maintenant supérieure à tout ce qui avait existé. L’émotion transmise d’une œuvre au public est un média et c’est ce média, l’art qui a été récupéré trahi et transgressé par la presse, la télévision, l’informatique qui forment les techniques de communication.

Contrairement à Steiner je pense que la musique est le domaine qui a été le plus sensible à la révolution de la numérisation. La composition et l’écoute, la source et sa réception se sont transformées en même temps à la fin siècle dernier. La poésie se confond avec la chanson et il n’y a plus de composition que pour le cinéma car dans l’univers numérisé le son universellement diffusé ne se réserve plus le temps du concert. Comment partager le tremblement d’émotion qui vient se mêler au style de Steiner lorsqu’il parle de musique ?

P 256

« La musique donne une substance absolue à ce que j’ai cherché à suggérer de la présence réelle dans le sens là où cette présence ne peut pas être montrée analytiquement ou paraphrasée. La musique apporte à notre vie quotidienne une rencontre immédiate avec une logique du sens différente de celle de la raison. La musique est très précisément le nom le plus authentique que nous ayons pour désigner la logique au-delà du rationnel à l’œuvre dans les sources de l’être qui engendrent les formes vitales. La musique a célébré le mystère des intuitions de la transcendance depuis les chants d’Orphée, contre création opposée à la mort, jusqu’à la missa solemnis, depuis les dernières sonates pour piano de Schubert jusqu’au Moise et Aaron de Schönberg et au Quatuor pour la fin des temps de Messiaen »

Je pense que Bernard Pivot ne s’attardait pas tellement sur des oeuvres de cette ampleur. Je pense qu’il profitait d’une facilité de la télévision qui rendait possible sur le plateau de ne presque pas se référer au contenu de l’œuvre citée, en remplaçant la référence par les conventions du langage mondain. Il avait un truc télégénique. Il arrivait dans la discussion avec des marques-pages lui permettant de mettre un passage en exergue. Mais son travail était de médiatiser les œuvres et non pas de relever des sources de controverses.

Par ailleurs je pense que M.Steiner écrit extrêmement bien, qu’il est éblouissant par sa culture et par son style. Je pense qu’il a fermé par lui-même, et avec l’aide de Pivot les chances qu’un critique trouve un terrain et le temps nécessaire pour se demander comment coexistent deux parties qui semblent l’inverse l’une de l’autre au sein du même livre.
Dans l’océan de la littérature qui parait chaque jour, quand on relève trois citations aussi brillantes que celles que j’ai utilisées, quel niveau d’exigence faut-il avoir ? Est-ce que ça n’est pas déjà beaucoup de pouvoir encore lire au moins cela et de le faire partager ?

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