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Ni d’Eve ni d’Adam

Amélie Nothomb, Editions Albin Michel, 2007

lundi 3 septembre 2007 par Alice Granger

C’est sept ans après leur séparation que Rinri le jeune Japonais de Tokyo trouve les mots justes pour qu’Amélie la jeune fille belge revenue au Japon pour la sortie de son premier roman soit capable de ressentir. Non pas une bête histoire d’amour entre un jeune Japonais qui se fiance avec la jeune fille qui lui donne des cours de français. Mais l’étreinte fraternelle du samouraï.

En conclusion, leurs fiançailles qui n’ont jamais pu se conclure en mariage, puisque Amélie a fui en Belgique, c’est la rencontre exceptionnelle et très singulière entre deux samouraïs. Amélie avec son petit poignard a tranché, pour échapper à un innommable danger elle est allée se retrancher en Belgique, en Occident, où elle ose enfin proposer à des éditeurs ce qu’elle écrit, et elle devient très vite une romancière célèbre plutôt que l’épouse du Japonais Rinri. Ce mariage l’aurait définitivement ramenée dans ce pays, le Japon, où elle était née, où elle avait vécu ses premières inoubliables années, où la séparation d’avec sa nourrice japonaise avait été si douloureuse.

Ce roman très réussi d’Amélie Nothomb est l’autre face de « Stupeur et tremblements ». En même temps qu’elle travaillait, à Tokyo, dans cette entreprise nippone où elle fut rétrogradée en dame pipi, elle vécut une histoire d’amour avec un jeune homme distingué et riche, elle accepta de se fiancer avec lui, comme si le baiser d’un poulpe l’aspirait, l’aspirait, comme si elle se laissait envahir, comme si elle se pliait aux usages nippons, comme si le cercle se refermait sur le pays d’autrefois retrouvé définitivement par le mariage.

Ce roman parle de l’attachement ancien, irrésistible, affamé, d’Amélie pour le Japon, pour ses premières années, à travers ce retour, cette sorte de fermeture du cercle. Elle était partie depuis longtemps, elle revient. Elle apprend le japonais, langue qu’elle parlait jusqu’à l’âge de cinq ans, elle se prépare à travailler au Japon, à revenir définitivement. Mais le français, la langue française, sa langue d’origine, le signe qu’elle n’est pas d’ici malgré le fait qu’elle semble nippone jusque dans sa façon de sentir, de se plier aux usages locaux, de se jumeler aux Japonais, s’interpose par le désir de donner des cours de français. C’est comme cela qu’elle rencontre son seul élève, Rinzi. C’est très curieux comme ce retour, irrésistible, au pays de son enfance, semble se protéger, comme dans une stratégie de guerre, par l’insertion de cette part étrangère, mais c’est d’une manière inversée, en miroir, elle propose ce français à un Japonais, il paraît très vite dans une étrange symbiose avec elle, lui aussi s’avère en très grand danger d’être envahi, envahi par un avenir inéluctablement tracé même si, très jeune, aux yeux de ses parents, il a échoué.

Elle, elle retourne au passé, l’attachement est trop fort, devenue adulte elle s’installera là-bas, quelque chose l’a attirée, comme le baiser d’un poulpe attirant sa langue, ce poulpe étant une très cruelle représentation de l’attraction du passé, de la première enfance, du pouvoir insensé de séduction incarné par la nounou, la parfaite sœur aînée Juliette, la très belle mère, bref une chose là, toujours, autrefois, qui attirait, qui attirait, qui fixait, qui traçait la vie. Lui, fils d’une riche famille japonaise, est également attiré par son avenir, par le confort, par la technologie, en bon Japonais il a chez lui à disposition la mallette contenant les ustensiles pour chaque activité ou cuisine, il tend la main et il sort tout ce qu’il faut pour une fondue savoyarde, rien ne lui manque, on imagine qu’il peut même aller sur toute la planète vérifier que rien ne lui manque, qu’il peut être curieux de tout à l’infini et y goûter, sans forcément savoir si ça lui plaît car ce n’est pas la question. La question, c’est qu’il a les moyens de tout trouver à disposition, rien, en puissance, ne lui manque, et cette jeune Belge qui donne des cours de français fait partie des choses qui ne lui manquent pas. Jusqu’à ce que cette fiancée lui manque pour toujours en épouse...Elle s’écrira comme la seule chose qui lui manque dans tant de carcan imposé. Comme le poignard qui a tranché, enlevé quelque chose.

Elle, est donc en puissance envahie par ce passé que, devenue adulte, elle va retrouver au Japon, comme aspirée par le poulpe. Lui, il est envahi par cet avenir tout tracé contre lequel il est incapable de lutter, il est envahi par le carcan, le confort, la richesse, la technologie, et sa famille, rien ne lui manque. Or, les samouraïs sont des guerriers qui sont capables de lutter contre les envahisseurs, contre l’envahissement, même l’envahissement le plus passionnément désirés.

Amélie ne fera pas sa vie au Japon, un étrange sevrage l’aura séparée, enfin. Rinri se mariera avec une Française. Ce sont deux samouraïs jumeaux, ils se sont compris au quart de tour, ils se sont offert un poignard pour trancher, pour repousser définitivement l’envahissement ennemi, l’attirance mortelle.

Ce n’était pas le mariage, mais la séparation qui était le cadeau sans prix. Trancher. Le danger se précisa avec la demande en mariage, qui éternisait le Japon, retenait dans l’inoubliable pays d’autrefois. « Quand je repensais à la demande en mariage de Rinri, j’avais l’impression de revivre le moment où les tentacules du poulpe mort avaient attrapé ma langue. ». Détail important : il s’agit d’un poulpe mort, celui qu’elle mangea au restaurant et qui, même mort, attrapa encore sa langue. Poulpe mort, représentation du jeune homme déjà en puissance mort dans son avenir tout tracé...

Amélie fut la nouvelle Eve qui ne put manger dans le jardin sous la neige ces kakis qu’elle adorait, mais à laquelle le nouvel Adam en offrit une pleine cargaison pour la regarder manger avec attendrissement. Eve et Adam se sont offert mutuellement l’envahissement, quelque chose les retenant, les aspirant, les entraînant, ils y sont allés très loin, ils ont frisé la mort, l’éternité, Amélie dans la neige sur la montagne s’est perdue, en extase près du ciel, saisie par le froid, elle n’a retrouvé son chemin que par miracle, ensuite c’est devenu évident de s’éloigner, s’éloigner pour toujours, de ne plus se connaître ni d’Eve ni d’Adam, de ne plus s’offrir le délicieux fruit défendu.

Guérie d’une ivresse ancienne, Amélie. La bague de fiançailles que Rinri offre à Amélie est une bague de platine incrustée d’une améthyste. Il lui dit : « Sais-tu que les anciens prêtaient à l’améthyste la propriété de guérir de l’ivresse ? » Voilà : ils se sont, ces deux samouraïs, guéris d’une ivresse originaire.

Elle était partie seule dans la montagne. En montagne, elle a des ailes. Elle grimpe comme personne, là-haut, telle une mystique. « Rinri avait compris que vouloir m’accompagner en ce territoire où j’étais inaccessible ne servait à rien. » Voilà : une fille, un garçon, sont deux êtres qui, en vérité, ne se mélangent pas, par-delà cette si grande proximité et ressemblance en sensibilité. « Surtout, je brûlais de pratiquer enfin les montagnes nippones sous la neige ». La brûlure, le froid, la virginité, le sacré. Seule. Quelque chose d’unique retrouvé. L’exaltation. Le sacré. Impartageable. Le Japon est très montagneux. La montagne est au Japon le royaume des morts et des sorcières. Amélie s’aventure jusque là haut. « J’avais moi-même une peur à vaincre en m’y aventurant sans escorte. » Voulait-elle se prouver qu’elle pouvait échapper à la mort, à ces sorcières spéciales, à cette attirance si grande, à ce poulpe qui, même mort, attrape encore ? « Quand j’étais enfant, ma gouvernante nippone bien-aimée me racontait les histoires de Yamamba, la plus méchante des...sorcières, celle qui sévissait dans les montagnes où elle attrapait les promeneurs solitaires pour en faire de la soupe ». Voilà, dans ses fantaisies de toute petite fille, Amélie pourrait être de la soupe mangée par sa gouvernante, elle l’aimerait tellement qu’elle voudrait être un aliment incorporée dans elle, formidable oralité, effrayante oralité. « Je quittai le village en direction du vide. Le sentier montait aimablement dans la neige dont je constatais aussitôt la virginité, avec une stupide joie de sultan....Devant moi s’ouvrait l’un des plus beaux paysages du monde : sur un long versant en forme de jupe évasée, une forêt de bambous sou la neige. Le silence me renvoya, intact, mon cri d’extase. » « J’ai toujours éprouvé un amour éperdu pour le bambou, cette créature hybride que les Japonais ne classent ni arbre ni plante et qui allie à la gracieuse souplesse l’élégance de son foisonnement. » On pourrait dire que c’est son image autre dans ce miroir, et que dans l’extase son amour éperdu s’imprime pour toujours, créature hybride, très jeune fille happée avant l’âge de quelque mission sacrée, par exemple imprimer ce si fort attachement originaire, et ensuite en être quitte après en être devenue constituée. « Je traversai la forêt comme on foule un autre monde. » Elle foule réellement un autre monde ! Celui qui la singularise. Son goût pour cette solitude, ces sommets, ces montées légères, semant les autres, et un pays qui permet cela. Voici le sommet, Amélie ne fait pas attention à ces nuages inquiétants, « je serais ce volatile insoucieux du danger ». En vérité, elle veut vraiment traverser la mort, et effectivement elle reviendra de cette montagne en hypothermie, le froid elle l’aura vraiment senti imprimé en elle, elle se sera gelé une part d’elle. « Si seulement j’avais frissonné ! Mon corps était tellement mort qu’il se refusait à ce réflexe salutaire. » Enfin, plus tard, elle retrouvera le mont Fuji qui lui sert de repère, et elle est sauvée. « Je cours le long de la ligne de faîte. Pendant six heures de soleil et de bleu du ciel, je vais avoir le mont Fuji pour moi seule. Ces six heures ne suffiront pas à contenir mon extase. » « Ces six heures sont les plus belles de ma vie. Je marche ma joie. » D’une certaine manière, elle n’en revient pas. C’est-à-dire, cette joie est si incomparable que rien ne peut plus la tenter, c’est-à-dire l’arrêter, la happer. Pas même le mariage qui la garderait au Japon. Elle a retrouvé, à disposition désormais, le pivot auquel chaque expérience nouvelle va devoir se mesurer et se comparer, et cela va la mettre sur le chemin de la vie, non pas dans l’enfermement d’un mariage où tout serait déjà défini et rien ne manquerait. « Je voudrais que les gens soient au courant de ce sublime. Je sais déjà que je ne pourrai pas leur expliquer ». Elle le dit en étant devenue écrivain, et non pas une épouse japonaise...Elle a choisi, le sublime reste la référence pour apprécier chaque chose, pour que chaque chose ne soit pas un poulpe mort attaché à sa langue, et pour qu’elle ne dévore pas comme une boulimique Eve la cargaison de kakis offerte par Adam sûr de se l’attacher par cette gourmandise inouïe. Ce dont elle est pour toujours virginalement amoureuse, un homme ne peut le lui offrir, c’est seule qu’elle est allée, sur les sommets enneigés d’où une partie d’elle-même n’est pas revenue, le chercher, ces images et ces sensations sublimes qui veilleront à ce que, dans le rythme des confrontations aux autres choses, elle ne soit jamais tentée de s’arrêter dans des choix sclérosants et rétrécissants pour son désir d’infini.

Rinri aussi, avec Amélie l’Occidentale, fait l’expérience de la solitude. « Dans notre langue, le mot ‘seul’ contient une idée de désespoir ». C’est pour cela qu’à l’étranger, les Japonais s’agglutinent ensemble, prennent des photos... Ils aiment voir des gens différents d’eux, mais se rassurent en s’agglutinant avec leurs semblables. On dirait que Rinri a réussi à se désagglutiner... A couper, avec un poignard de Samouraï. Amélie lui a offert la séparation. Leur histoire semblait une agglutination, et puis quelque chose l’avait séparée, elle était partie loin. Pour la rejoindre un peu, Rinri avait épousé une Française, la fille d’un Général, mais il savait que jamais elle ne pourrait être comme Amélie. Intéressant : l’épouse de Rinri pourrait voir Amélie, la première fiancée de son mari, comme la fille parfaite impossible à égaler, de la même manière que Amélie voit sa sœur Juliette, sa mère, comme des êtres si parfaits, si inégalables, des références pour elle qui ne peut les rivaliser... Dans cette histoire, la première fiancée Amélie a rejoint la place de la perfection, du pivot qui empêche tout autre être d’avoir un pouvoir agglutinant, un pouvoir happant, sur l’homme que devient Rinri. Il est séparé, hors d’atteinte, sauvé du happage. Sevré, lui aussi. Sevré par quelque chose d’inoubliable, de sacré, qui reste du désir, non pas chose jouie, non pas chose possédée.

Les années universitaires de Rinri lui ont permis d’intégrer en lui, par cette aventure très singulière, quelque chose qui va lui permettre de lutter efficacement contre le « mal » japonais. « Quand la paranoïa cessa de m’habiter, je compris que les années universitaires étaient aussi les seules pendant lesquelles les Japonais peuvent se permettre ce luxe exquis de dissiper leurs journées. Leur vie d’écoliers a obéi à un tel emploi du temps, loisirs inclus, et leur vie de travailleurs sera soumise à de tel carcans horaires, que l’oasis des études est soigneusement vouée au vague, à l’incertain, voire au somptueux rien-du-tout ». C’est dans un somptueux rien-du-tout que leur rencontre a eu lieu. Et que les deux Samouraïs ont pu se donner l’accolade fraternelle, chacun ayant offert à l’autre cet impossible, cette sorte de poignard pour savoir trancher, pour savoir résister aux carcans, aux pièges, aux tentations, aux choses toutes balisées, toutes préparées, aux obéissances décérébrantes ou hypnotisantes.

Très vite, le jeune homme avait regardé Amélie plus comme une amie que comme un professeur. Payée six mille yens la leçon, elle peut s’acheter au supermarché six pommes jaunes...Eve et Adam. Plus tard, après les fiançailles sans mariage, ce sera ni d’Eve ni d’Adam. Bravo les Samouraïs ! Dans ce roman, jamais Amélie Nothomb n’est allée si loin chercher sa singularité et la livre. Et la différence sexuelle se jumelle...

Alice Granger Guitard



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Messages

  • "Or, les samouraïs sont des guerriers qui sont capables de lutter contre les envahisseurs, contre l’envahissement, même l’envahissement le plus passionnément désirés."

    C’est une très belle note Alice. Bien écrite.

  • Amélie Nothomb, elle est folle de joie, elle est reconnue, les lecteurs la suivent, et elle a obtenu un prix. Le prix de Flore.
    Ni d’Ève ni d’Adam est un bon Nothomb, et c’est déjà beaucoup. Car on a beau dire, fasciner autant, avec un style facile et des thèmes déroutants, c’est bien la preuve d’une grande créativité.
    Bien sur, ce dernier sorti prend toute sa saveur si on le lit après Stupeur et tremblements, qui est un des meilleurs Nothomb , que Sylvie Testud a interprété formidablement, parce qu’il en est la face cachée, -pas la suite- , et que l’on pourrait jouer à construire un troisième livre où l’un apaiserait l’autre.

    Voir en ligne : Les bouquins de maman - L’avis de maman sur Ni d’Eve ni d’Adam

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