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La donation

Florence Noiville, Editions Stock, 2007

mercredi 12 septembre 2007 par Alice Granger

Florence Noiville écrit ce roman dans le sillage de la donation-partage que ses parents ont faite à elle et à sa sœur. Elle et sa sœur deviennent alors « nu-propriétaire ».

La question inquiétante qui se pose alors à la narratrice est celle de savoir qu’est-ce qui est réellement transmis aux enfants, en l’occurrence à ces deux filles, lors de cette transmission du patrimoine. Question d’autant plus énorme, dévoreuse, que la fille qui, dans ce livre, écrit, a elle-même deux filles, ce qui la place déjà en puissance au rang de celle qui va transmettre à son tour à sa descendance.

La question n’est pas tant ce que le père transmet à ses deux filles, mais ce que la mère leur transmet. La donation-partage entraîne-t-elle avec elle la « maladie » de la mère, voilà la question lancinante. Les deux filles de l’auteure ne sont-elles pas là pour dire, déjà, si leur mère leur transmet ce qu’elle-même tient de sa mère ? A savoir, cette maladie de la mère, la psychose maniaco-dépressive, s’est-elle transmise à ses deux filles, puis aux deux petites filles, comme une sorte de malédiction atteignant la lignée des filles ?

Dès l’âge de dix ans, Florence sait que tout peut s’effondrer à tout moment, au rythme de la dépression radicale de sa mère qui la fait disparaître quelques mois à l’hôpital psychiatrique. Tout s’effondre, mais en même temps tout revient. Une mère revient toujours, paraît-il...Nous avons envie d’ajouter, histoire d’introduire un doute : même une mère placentaire ? Cette matrice, justement, n’est-ce pas cette chose qui s’effondre et se détruit inéluctablement ? Or, ici, ça revient, et ça s’effondre, comme si cet effondrement ne s’inscrivait jamais... Alors, dans ses moments normaux, voire maniaques, cette mère ordonne son décor familial et son jardin avec un goût parfait. Elle soigne les plantes du jardin en botaniste, surtout celles qu’elle tient de générations précédentes, attentive à couper les rhizomes pour que les plantes ne s’asphyxient pas. De même, dans sa pharmacie, cette femme soigne ses attentions à la clientèle. Rien ne lui échappe. Elle est matricielle. Puis, soudain, comme une fatigue radicale, elle s’effondre, elle disparaît en clinique, la mélancolie l’enlève à sa famille, à ses filles. Mais jamais elle ne prend la liberté, on dirait, de ne pas revenir identique à elle-même. Jamais elle ne serait revenue en ne revenant jamais, c’est-à-dire en se sevrant d’une certaine image d’elle-même splendide jardin bulle pour les siens. Le sevrage à l’endroit d’une fonction d’elle-même fatigante ne se fait jamais vraiment, elle va juste en hôpital psychiatrique recharger les batteries, on dirait, se remettre elle-même au chaud d’une matrice médicale lui certifiant, de moins en moins bien, que ce n’est pas perdu.

La fille, qui en a tellement voulu à sa mère de l’avoir « abandonnée » en étant malade, d’avoir été cette matrice sur laquelle se poser des questions terrifiantes, a habitué ses filles à savoir se débrouiller toutes seules, à savoir faire avec l’effondrement en puissance de leur mère, elle leur a données elle-même l’effondrement et l’apprentissage de la capacité à se débrouiller seules. Si bien que l’une des filles s’insurge contre une phrase de sa mère dans la lettre qu’elle écrit à la grand-mère pour la remercier de la donation : cette phrase où elle demande pardon. La jeune fille dit à sa mère qu’il n’y a pas à demander pardon. En un sens, c’est vrai, la fille se détourne d’une certaine fonction de sa mère qui a dû disparaître. Ce n’est pas la fille qui fait disparaître la mère en ne l’aimant plus, en étant distante, non, c’est vraiment une chose qui disparaît, une chose dont la mère ne doit jamais prétendre la posséder encore, puisqu’en accouchant elle l’a perdue. Pourquoi une fille, alors, devrait-elle s’excuser auprès de sa mère de l’avoir accusée d’abandon ? Absurde ! La fille née n’a plus à sa disposition, par sa mère, une matrice bulle. C’est tout. Une mère, en ce sens précis, ne revient jamais.

On pourrait dire que cette donation, par-delà le patrimoine transmis, ne transmet pas une chose qui n’existe plus, qui ne peut donc d’aucune manière faire partie du patrimoine familial. C’est ce que signifie la phrase de la fille à l’auteure.

Alors, cette mère matricielle, maniaco-dépressive, se jette par une fenêtre du manoir. Elle ne reviendra plus. Dans la donation, quelque chose n’est transmis que par sa disparition, que par son effondrement. Autre chose, ce patrimoine, à la place de cette chose qui s’est détruite.

Alice Granger Guitard

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