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L’enfant du paradoxe

Tiécoro Sangaré, Editions NDZE - 2004

dimanche 9 janvier 2005 par Alice Granger

Ndze editeur

Très belle pièce de théâtre du Malien Tiécoro Sangaré, où le coup de théâtre agissant déjà en puissance depuis le début est la bataille que livrent trois femmes, chacune à leur manière, pour se libérer du rôle que leur assignent en Afrique les coutumes et les traditions depuis la nuit des temps, à savoir qu’elles ne sont reconnues que si elles ont enfanté un garçon.

Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un simple non à des coutumes machistes de la part de ces femmes commençant à se libérer. C’est beaucoup plus complexe et plus ambivalent que ça. En faisant un clin d’œil à l’œuvre de Françoise Héritier, on pourrait aussi avancer que les hommes, et pas seulement les Africains, n’en reviennent pas du pouvoir des femmes d’enfanter des garçons, c’est-à-dire des êtres différents d’elles, et pas seulement des filles c’est-à-dire des êtres de même sexe qu’elles, alors que eux sont impuissants à enfanter. Donc, derrière cette reconnaissance des femmes seulement si elles ont enfanté un garçon, chose qui commence à rater dans cette pièce de théâtre, n’y aurait-il pas la paradoxale reconnaissance d’un pouvoir exorbitant des femmes sur les hommes puisque même eux, ce sont elles qui les enfantent ? Ne pas les reconnaître lorsqu’elles n’ont pas enfanté de garçon, c’est aussi commencer à tracer une limite à leur toute-puissance. Elles ne peuvent pas toujours. Les garçons peuvent parfois être rassurés, la toute-puissance des femmes, passant par l’enfantement de garçons, a des limites, qui s’écrit...par l’enfantement de filles ! Donc, paradoxalement, l’enfantement d’une fille redonne de la puissance aux hommes qui avaient tant eu peur de la perdre, si bien que le père de cette fille élèvera cette fille comme le garçon que lui-même se sentira devenir en ne se sentant plus en danger de castration.

En somme, c’est une bonne nouvelle, paradoxalement, pour les garçons inconsciemment abasourdis et pris dans l’étau de l’angoisse de castration par la capacité des femmes à produire des garçons, si parmi elles une femme enfante une fille ! Cette fille sera l’enfant du paradoxe. C’est le sens secret de cette pièce, à mon avis. Tout tourne autour de Materna, femme de Matcho (on pourrait dire qu’il ne fait le matcho, effectivement, en battant sa femme, que pour se protéger par rapport à la toute-puissance qu’il attribue depuis toujours aux femmes ), qui n’est pas reconnue parce qu’elle n’a enfanté qu’une fille, Massou. Au cours d’une fête annuelle, au village, Materna est humiliée au cours d’un rituel qu’elle accepte, parce qu’elle n’a pas enfanté de garçon. Massou veut sauver sa mère de cette humiliation. Les gens du village appellent cette enfant du paradoxe, Massou, l’Androgyne. Ni fille, ni garçon, et élevée comme un garçon par ses parents. Massou résiste à se plier à la tradition, donc à être comme sa mère.

Le sens secret de cette pièce de théâtre, ce serait le soulagement d’un homme à constater la limite de la toute-puissance des femmes à enfanter des garçons, et le symbole de cette suspension de son angoisse de castration, ce serait cette fille, Massou, l’enfant du paradoxe. La grande question, ce ne serait pas tant le machisme des hommes, et pas seulement celui des Africains, qui ne pourrait être que leur système de défense face à leur croyance à la toute-puissance des femmes puisqu’elles ont le pouvoir d’enfanter des garçons, des êtres pas du même sexe qu’elles. La grande question, c’est qu’en enfantant aussi des filles, donc en échouant parfois à enfanter des garçons, elles se montrent là où leur toute-puissance est suspendue, donc beaucoup moins inquiétantes pour les garçons.

Massou, si elle sauve sa mère, c’est surtout en symbolisant par sa naissance la suspension de la toute-puissance de cette mère. Alors, privée de sa toute-puissance qui, en puissance, est castratrice pour les hommes qui s’en défendent par le machisme, elle peut, finalement, apparaître comme ayant gagné le concours à la fête annuelle. Elle peut apparaître comme mère d’un garçon en n’ayant eu qu’une fille, car par cette fille qu’elle a enfantée et qui s’est déguisée en garçon vainqueur pour cette fête, elle a permis au garçon d’échapper enfin à l’angoisse de castration.

Matcho a eu une fille, Massou, avec Materna, femme en apparence humiliée, mais qui, en réalité, apparaît privée de sa toute-puissance. La fille, c’est elle qu’il a reconnue, et non pas le garçon qu’il avait eu avant son mariage avec une autre femme, Kinza, qui ne parle pas comme tout le monde. La fille, qui l’a menacé du fusil (figuration de l’angoisse de castration crainte par les garçons face aux filles qui ont le pouvoir exorbitant d’enfanter), en réalité par sa naissance redonne du jeu au garçon, lui redonne de la virilité, en signifiant la suspension de la toute-puissance supposée des femmes enfantant des garçons. Elle fluctue dans l’androgynie, ni fille ni garçon, aussi longtemps que n’est pas reconnue la signification de sa naissance paradoxale, c’est-à-dire qu’elle est justement fille de mettre un terme à l’angoisse de castration d’un garçon face aux femmes.

Massou dit : "Je ne me préoccupe pas des mauvaises langues. Ma mission m’attend et rien d’autre ne m’intéresse. Que ce soit clair entre nous : il n’est plus question que tu te livres à la risée du monde, je suis là pour y veiller."

C’est incroyable que ce soit un auteur africain qui soit capable de mettre en scène par cette pièce admirable une question universelle liée à la différence sexuelle ! Et qui soit capable d’annoncer un autre temps par cette fille, Massou, qui se démarque, en vivant, par rapport à la figure de la mère, ce qui éloigne considérablement la problématique de la castration liée à son pouvoir exorbitant.

Alice Granger Guitard



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