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Entrevue avec Jacques d’Arribehaude
lundi 26 novembre 2007 par penvins

A l'époque des blogs, où les journaux intimes sont livrés instantanément, la démarche de Jacques d'Arribehaude peut paraître s

A l'époque des blogs, où les journaux intimes sont livrés instantanément, la démarche de Jacques d'Arribehaude peut paraître singulière et sa volonté de garder la distance n'être qu'un anachronisme. Il n'est pas impossible, mais pas du tout certain en effet que le prochain tome du journal de Jacques d'Arribehaude ne puisse paraître avant plusieurs décennies, il s'agit pourtant d'un ouvrage important et qui nous semble plus intéressant encore que l'ensemble de son journal déjà publié. Rappelons que l'œuvre littéraire de Jacques d'Arribehaude est faite de romans parmi lesquels Semelles de vent et Les étrangères mais surtout d'un journal intitulé Cher Picaro puis Un français libre parcourant le XXème siècle des années cinquante jusqu'à 1968. Jacques d'Arribehaude a accepté de répondre à quelques questions concernant le journal des années 80 qu'il est en train d'écrire et dont le titre sera " S'en fout la vie ".

 

Jacques d'Arribehaude  pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous qui n'avez  pas hésité à raconter vos aventures intimes, vous ne souhaitez pas  aujourd'hui que ce dernier tome soit publié dans les années qui viennent ?

 

Ce volume de la chronique des années 81-86, comme la suite sur laquelle je travaille actuellement est impubliable de nos jours pour la simple raison qu'il démarre sur une expérience vécue au cœur de la télévision et de ses intrigues en période électorale (1981), avec une dérision et une liberté trop dérangeantes pour ne pas susciter d'innombrables procès que je préfère éviter pour préserver un travail d'écriture qui exige paix intérieure et tranquillité. Je rends, dans l'ensemble, le plus vif et reconnaissant hommage à mes proches, à mes amis, à tous ceux qui m'ont toujours aidé, accompagné et soutenu dans les bons et les mauvais jours. L'idée d'affecter l'un de ces proches par la révélation de tel ou tel incident m'ayant profondément impressionné m'est insupportable et c'est la deuxième raison, peut être la principale, qui m'interdit toute éventualité de publication avant de longues années.

 

Jacques d'Arribehaude, vous vous décrivez comme un réactionnaire, votre modèle politique serait plutôt l'Angleterre, pensez-vous vraiment que la démocratie ne peut pas produire une élite intellectuelle à la hauteur de celle que produit un royaume ?

 

Le mot réactionnaire est pour moi un  compliment. J'écris d'ailleurs quelque part: "réactionnaire, donc, résistant. Les grands écrivains que j'aime, Balzac, Dostoïevski, Céline, Chardonne, ont ainsi réagi, et résisté à leur manière contre la médiocrité, la niaiserie, le conformisme imbécile de leur temps. Les Révolutions ne servent jamais à rien, sinon à ouvrir la spirale d'un déclin continuel de la nation au bénéfice de criminels, de tarés et de rabâcheurs élus pour perpétrer à coups d'abstractions vaines et ridicules (liberté-égalité-fraternité ) leurs confortables sinécures sur le dos du bon peuple cocu et mystifié. 

Bien évidemment, la naissance d'un grand artiste, son développement et sa création, ne dépendent pas forcément d'un régime politique particulier, mais il y a des périodes et des circonstances plus ou moins favorables. En ce moment, par exemple, je ne peux que constater, face à la stagnation consternante, voire la nullité, de tout ce qui paraît chez nous depuis des années, l'extraordinaire foisonnement artistique qui bouillonne dans l'Espagne voisine. La monarchie offre l'avantage de la durée, qui permet la continuité de l'effort et le renouvellement de l'inspiration. Elle offre également la force d'un lien spirituel et sacré entre ce peuple, la civilisation dont il est issu, et le souverain qui l'incarne sa vie durant. Ce qui dépasse singulièrement, les Espagnols ne s'y trompent pas, l'adhésion précaire a un président élu pour cinq ans, et tout ce que cela entraîne de contestations, déceptions et pertes de temps.

Pour les Anglais, ils ont eu leur sanglante Révolution avant nous, mais, loin de s'y complaire indéfiniment comme nous, il leur a suffi d'une dizaine d'années pour la balayer et revenir à la monarchie et à ses usages. Vu d'Angleterre, notre production culturelle contemporaine apparaît prétentieuse, lamentablement dépourvue d'humour, et vide. C'est un  pays vraiment libre où l'on ne conçoit pas l'hypocrite censure qui règne en France et qui impose sournoisement l'interdiction, depuis 1944, d'excellents écrivains étiquetés par les commissions communistes et gauchisantes de l'époque comme "réactionnaires". C'est vrai qu'il y a chez les Anglais quelque chose de la fierté patriotique, du sens de la grandeur, de l'esprit de sacrifice, des anciens Romains. Je déplore leur distance méprisante et leur hostilité à l'Europe, mais en même temps, j'ai horreur moi-même de l'Europe mercantile et bassement matérialiste qui nous est proposée par les experts qui ont imposé le refus frénétique de toute allusion à sa dimension chrétienne. De sorte que je comprends la distance britannique. 

 

Incomparablement plus humains et intelligents que nous devant la réalité historique, les Italiens se sont bien gardés de l'aveuglement imbécile et haineux qui se perpétue en France en proclamant l'amnistie générale à l'avènement de leur République en 46. Le spectacle de Mussolini, de la Petacci, et de quelques dignitaires fascistes pendus et couverts d'ordures n'était pas beau à voir, mais cela s'est arrêté là, et les autorités de l'époque ont eu l'intelligence de préférer cela à un procès qui risquait de déshonorer l'ensemble du peuple italien en compromettant son admission parmi les démocraties du monde libre. Un spectacle qui a eu l'avantage de faciliter l'amnistie générale, pleine et entière, de 46. Moyennant quoi, plus la moindre poursuite, encore moins d'arrestations, les fascistes redevenus citoyens ordinaires et pouvant tranquillement se présenter aux élections sous d'autres étiquettes, la famille du Duce rentrant paisiblement chez elle et retrouvant ses propriétés d'ailleurs modestes, etc. Belle leçon de civilisation, alors que l'ignominie du procès Pétain, l'exécution de Laval, la recherche maniaque et la poursuite d'éventuels coupables se perpétue indéfiniment et laissent les pires plaies dans notre douce France toujours à vif.

 

Dans votre journal inédit vous évoquez à plusieurs reprises Willy de Spens et notamment un roman au titre emblématique : La loi des vainqueurs, toutes les époques ont sans doute été aveugles sur la réalité de la vie et des idées de la génération précédente, la guerre de 39-45 vous paraît-elle de ce point de vue avoir marqué une rupture telle que non seulement on ne peut plus comprendre ce qui s'est passé, mais que, plus grave, les vainqueurs ont réussi à imposer à leur profit une vision idéologique de l'Histoire? Vous parlez par exemple de mortification pénitente et perpétuelle pour tous ceux qui n'appartiennent pas à la race élue et déplorez que l'on ne puisse parler des Juifs naturellement sans contorsions de vocabulaire et je peux témoigner pour vous avoir lu de la grande difficulté qu'il y a à vous lire en raison de votre liberté de ton qui pourrait parfois laisser croire à du racisme là où il n'y a que regard sur la différence de l'autre, votre appréciation sur les Juifs que vous fréquentez ou que vous croisez n'étant jamais caricaturale. 

 

La vanité française s'accommode très bien d'une vision de notre histoire flatteuse pour notre gloriole mais de plus en plus éloignée de la réalité au fur et à mesure que ceux qui ont vécu la raclée de 4O et ses conséquences sous l'occupation disparaissent. En 47, dans "Les forêts de la nuit", Jean-Louis Curtis, avec un humour salutaire, parvenait sans choquer personne à faire la part des choses dans sa chronique d'une petite ville du sud-ouest où il montrait la relative bonhomie de l'occupation, les activités du marché noir avec la complaisance intéressée de l'ennemi, les profits d'innombrables trafiquants, et l'insignifiance de la résistance jusqu'au départ des Allemands, où les héros surgirent par milliers, etc.   Ce roman qui obtint le prix Goncourt en 47, serait très mal accueilli, sinon impubliable aujourd'hui. Le matraquage à sens unique a pris de telles proportions que l'insuccès d'un autre chef d’œuvre de vérité sur réalité de ce passé qui a tant de mal à passer, "La loi des vainqueurs", paru en 85, était aisément prévisible.   

Je n'ai pas été le seul, au sein des Forces Françaises Libres où je participais, de 43 à 45, à la "Croisade" des démocraties, à m'indigner, tout comme Clostermann, Rémy et bien d'autres, devant la stupidité mensongère et haineuse avec laquelle une masse de résistants de la vingt-cinquième heure accapareurs de la victoire, prétendaient servir la vérité et la justice en s'adonnant aux pires excès criminels et en dénonçant à tout va quiconque rejetait l'abjection de leurs falsifications historiques. Je ne pouvais que comprendre  dans ces conditions la compassion de Nimier pour les vaincus et son cri fameux; "- Plus l'Apocalypse s'est rapprochée de l'Allemagne et plus elle est devenue ma patrie." De même, plus tard, le flamboyant Dominique de Roux, qui se présentait ainsi aux dévots du conformisme ambiant: - "Moi, Dominique de Roux, déjà pendu à Nuremberg".   

Le postulat d'une " France moisie" n'est qu'une accusation qui se retourne sur la boursouflure pédantesque de son auteur et ne concerne que lui. Tout aussi grotesque qu'inacceptable la misérable tendance à pleurnicher sans cesse sur nos crimes de colonisation, d'esclavagisme, l'immensité de nos dettes envers la terre entière, sans oublier l'ignominie de Vichy, Hitler un enfant de chœur comparé à la phénoménale monstruosité de Pétain, etc…  tout cela rabâché par l'ensemble des médias d'une seule voix et avec une servilité sans précédent sinon sous le pire totalitarisme stalinien. Personnellement, je ne vois pas comment on pourrait m'accuser d'antisémitisme si je considère calmement que, sous Vichy, et contrairement à ce qui s’est produit en Hollande, Belgique, et tout le reste de l'Europe, les trois quarts des Français d'origine juive ont été protégés et sauvés. De même, et en dépit de l'occupation totale de la France de novembre 43 jusqu'à la fin, les Juifs sont restés dispensés du port de l'étoile, ce qui facilitait leur protection. Claude Lévi-Strauss a eu le courage de protester contre le dénigrement systématique de Vichy en disant sa gratitude pour la sympathie et l'aide pratique et efficace de sa hiérarchie et de ses collègues dans l'administration de Vichy lorsqu'il parvint à se réfugier aux Etats-Unis. Je me souviens de sa déclaration mémorable à un journaliste qui le harcelait à propos de son nécessaire soutien à Israël, qu'il jugea bon de conclure par ces mots: "- En ce moment, je m'intéresse plutôt au shintoïsme japonais." Autrement dit, arrêtez de m'emmerder et foutez moi la paix. Voilà, très exactement, ce que j'éprouve devant ce continuel matraquage des idées reçues. Pas plus que Lévi-Strauss, je ne me sens pas antisémite pour autant.

 

Je connais pas mal de monde, mais j'ai peu d'amis, épars en France, Irlande, Angleterre, Espagne, etc. Le plus bel exemple de courage et de confiance face à l'adversité, je le dois à un camarade juif d'origine hongroise devenu médecin français, que j'évoque souvent dans mes chroniques, Nicolas Brody. Je dois également de précieux encouragements à Edgar Morin, admirable philosophe d'origine hispano-séfarade de notre temps, qui, après avoir lu "Une saison à Cadix" premier volume paru de mes chroniques, m'a écrit ceci, à quoi j'adhère profondément :" La communauté des sensibilités est plus forte que la communauté des idées".

 

 

 

Jacques d’Arribehaude, revenons à vous. Vous n'avez pas eu d'enfant, vous le soulignez et le regrettez souvent sans  cependant oublier de noter l' incapacité totale qui eût été la vôtre  d'assumer une paternité. Est-ce un pur hasard de la vie, ou n'est-ce pas  finalement une façon que vous avez eu consciemment ou non de vous consacrer à l'écriture c.à.d. une autre façon de laisser une trace en ce monde et dans  le même temps de ne pas sortir vous-même de l'enfance ?

 

Longtemps, j'ai rêvé d'une vie familiale simple et heureuse avec un ou plusieurs enfants. Cela eut eût comblé de joie mes parents, que je me sentais affreusement coupable de décevoir sans cesse par mon incapacité à me satisfaire des carrières et situations qui s'offraient. Après des années d'errance et d'aventures qui m'ont fourni la matière de mes livres, la fatigue, les séquelles empoisonnées des maladies et troubles hépatiques contractés, outre la perte irrémédiable d'une oreille, à la prison de Badajoz, sur les chemins de la France Libre, m'ont destiné à partager la vie de la femme la plus généreuse que j'aie jamais rencontré jusque là, comme je le raconte dans "L'encre du salut", suite de "Une saison à Cadix".


J'ai pu me stabiliser comme réalisateur puis conseiller de programme, au sein de la télévision, et gagner enfin assez confortablement ma vie. Roussia ne pouvait avoir d'enfant et je fus heureux d'adopter Irène, sa fille adolescente, qu'elle avait eu d'un premier mari, comme elle d'origine russe. Le temps s'est écoulé. J'ai écrit deux livres, dont l'un, "Adieu Néri", a obtenu le prix Cazes. Irène, fière de sa mère et mannequin chez Dior, a épousé un brillant styliste et donné jour à un très bel enfant dont je suis le parrain. C'est en voyant grandir cet enfant et la place dévorante qu'il prenait que j'ai compris peu à peu que j'aurais été incapable d'assumer une paternité et le temps que j'entendais préserver en priorité, ma santé devenant de plus en plus médiocre, à mes rêveries et à la préparation du vrai travail d'écriture auquel je souhaitais consacrer la liberté de ma retraite. Je comprends pourquoi Céline, talonné par la mort et voulant finir son dernier livre, avait refusé de recevoir son petit-fils. Pour moi, il me semblait que j'accepterais mieux de me passer de postérité si je laissais, malgré tout, une trace durable et digne de quelque intérêt avec ce qu'il me restait à écrire de ma vie, le plus franchement et sincèrement possible. C'était aussi la meilleure façon, c'est vrai, de prolonger et revivre les rêves d'évasion de ma jeunesse et de renouer faute d'avoir été père, avec l'enfant que je fus.

 

 

Jacques d’Arribehaude je vous remercie de cette grande sincérité, puisse-t-elle donner envie de vous lire et de regarder le monde dans lequel nous vivons avec un esprit critique.


 
On trouvera sur le site de Jacques d’Arribehaude http://www.chez.com/jacquesdarribehaude/ quelques renseignements biographiques, mais on lira surtout avec curiosité l’ensemble de son journal paru chez l’Age d’homme en attendant peut-être - pour les plus jeunes - de lire un jour ce journal des années 80 aujourd’hui  impubliable. Le style, la légèreté et l’humour de d’Arribehaude dans la mise à nu de sa propre vie sont un moment rare de lecture dont on aurait tort de se priver.

On trouvera ici une bibliograhie et des liens vers quelques notes de lecture

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