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Le vieil homme et l’amour

Jean-Paul Comtesse, Editions Racines du Rhône, 2007

jeudi 10 janvier 2008 par Alice Granger

Dans ce roman de l’écrivain suisse Jean-Paul Comtesse, où les symboles puissants semblent baliser et même programmer la vie des êtres que le manoir de la Jorane accueille, un vieil homme, Arnault d’Arpan, dernier membre d’une famille ancestrale propriétaire de ce domaine, sans héritier, désigne comme héritier Aubain, le fils du médecin de campagne qui a pris sa succession au cabinet installé en ces lieux, et il attend ce gamin auquel il va faire le récit de ses souvenirs et qu’il va suivre au bord du lac pour voir l’endroit où Amandine lui a donné la veille son premier baiser. En lisant, on s’aperçoit que ce que le vieil n’a vécu qu’en négatif, que d’une manière négative, on pourrait dire en puissance, toujours tiré vers une sorte de grotte sombre par la disparition d’une figure irrésistible et condensant en elle la seule vie possible, le gamin héritier va pouvoir le vivre en positif. Il va hériter non seulement du domaine, avec ces symboles qui vont conduire sa vie, mais surtout celle qui dans la vie d’Arnault n’a cessé de disparaître revient dans la vie d’Aubain vivre de ce côté-ci, elle revient par le bord du lac, là où Sibylle avait disparu. Amandine revient là où Sibylle s’était noyée volontairement. Une sorte de symétrie est promise, le gamin va réaliser la vie rêvée du vieil homme, on imagine que ce sera avec une fidélité époustouflante, puisque ce gamin aura à la Jorane des traces pour mettre ses pas en ces symboles si initiateurs, si séducteurs.

C’est très curieux comme tout, dans ce roman, est fait pour sacraliser le mystère féminin, pour sauvegarder sa puissance, en faire une grotte, une Cheminée pour le pèlerin, un manoir pour son propriétaire heureux en éternité, pour le faire revenir au bord du lac sur la plage, et à sa fenêtre, sur le chemin ! Telle la pirogue du temps des Lacustres, « Elle était cachée pour n’avoir pas à révéler son secret. » ! Elle revient avec le pouvoir de la vie entre les mains ! Le gamin s’embarquera entre ses mains…Mais l’histoire depuis les grands-parents Hadrien dernier descendant des propriétaires de la Jorane et Adèle, est très curieuse… Adèle donne naissance à une fille, Hélène, mais devient en même temps stérile, et elle s’enfonce dans la mélancolie, n’ayant plus que pour seul horizon la Madone et son enfant dans les bras. Hélène est une fille privée de frère. Amour sur la barque avec un homme qui reste dans le roman inconnu presque jusqu’à la fin, un Centaure au rein puissant. Enceinte elle s’échappe de cet amour, préférant la liberté, se donner à l’imprévu, en vérité choisissant de sauvegarder son mystère tout-puissant par ce déchirement. Elle a un fils, Arnault, qui sera le vieil homme du roman. Petit-fils qui enchante les vieux jours de son grand-père Hadrien et de sa grand-mère Adèle qui reprend goût à la vie, puisque la vision de la Madone à l’enfant s’est à nouveau incarnée. Mais bien sûr, au rang de cette troisième génération, le mystère féminin va continuer à se renforcer, il ne va pas s’ouvrir à cet héritier. Il n’y a qu’à partir de son envers, que depuis une grotte obscure dans laquelle justement Sibylle ne voulut jamais pénétrer donc faire pénétrer son amoureux Arnault, que ce mystère peut continuer sa sacralisation, la gestation de son pouvoir. Fou amoureux de Sibylle sur sa barque bleue, toujours la question de s’embarquer et d’une barque qui a gardé son secret, Arnault annonce à ses grands-parents et à sa mère Hélène qu’il sait qui sera la prochaine Dame de la Jorane, ce sera Sibylle qu’il veut épouser. Mais un secret s’oppose à ce mariage, on saura à la fin du roman que le père adoptif de Sibylle est le père, inconnu, d’Arnault. Quelque chose d’incestueux, entre frère et sœur, s’immisce, ce mariage est impossible, Sibylle se suicide en se noyant dans le lac, la barque reste vide, elle aussi garde son secret. Comme sa mère Hélène est une fille sans frère, Arnault reste jusqu’au crépuscule de sa vie un homme sans femme et sans héritier. Comme Sibylle a disparu noyée dans le lac, Marianne meurt sur le front de la Somme, là où dans le cataclysme de la Première Guerre Mondiale elle et Arnault avaient pu s’aimer. Deux figures féminines qui ouvrent le négatif, la grotte sombre qui garde son secret, la mort qui attend Arnault en train de devenir un vieil homme. Arnault est revenu de la guerre avec un bras en moins, et cette mutilation l’a mis au cœur de sa vocation de médecin de campagne, installé à la Jorane, sentant dans sa chair la souffrance de ses patients. Mais, on pourrait dire, se sentant en puissance posséder le remède par excellence, manquant sans doute mais surplombant tout, ce mystère féminin en gestation, dont il est lui-même, ainsi que la Jorane, gros. Pour que l’enfant garçon puisse se mettre dans les bras de la Madone, il faut d’abord que cette Madone soit donnée au monde dans son caractère sacré et remédiant. Le médecin est en train de préparer le remède dont l’héritier va pouvoir hériter. Elle sera, sur la chemin, à sa fenêtre. Par le manque infini, sa gestation arrive à son terme par le récit du vieil homme qui initie psychiquement son héritier au mystère que le domaine ancestral de la Jorane va aussi matérialiser, donnant de la chair vivante à la jeune fille dont les symboles fascinants partout sur cette terre héritée seront les plus parfaits complices. Aubain l’héritier est un fils qui ne sera pas sans femme… Ainsi, Arnault n’est plus un vieil homme sans héritier, tandis qu’il peut rejoindre en négatif sa femme, la …mort, qui prendra le visage de Marianne venue le chercher. Devinant en Aubain l’aube, le vieil homme peut s’en aller dans les bras du crépuscule, Marianne la morte au front de la Somme fusionnant avec Sibylle dans sa barque bleue.

Jean-Paul Comtesse a une dévotion époustouflante pour ce mystère féminin, qui se déplace et se condense dans des symboles semblant indiscutables.

C’est sa mère Hélène, en se promenant dans le domaine avec lui, qui initie son fils à une sorte de paradis matriciel impossible à quitter mais aussi d’en jouir, sauf dans la mort. Dans ce domaine, il y a toutes les tombes des ancêtres, revenus pour l’éternité en son sein…Arnault arpente avec sa mère ces lieux qui les ont connus, ce…dedans ! « Qu’il entrevoie quel passé je lui propose. » Le passé ! Alors, le conteur, bien sûr, sacralise par les mots ce « passé », ce domaine si…matriciel !

Déjà le grand-père Hadrien, lisant Marc-Aurèle, annonce la couleur : « Avoir une notion de la vie conforme à la nature. » Voilà : la nature devient une métaphore du mystère féminin. Le lieu, celui du domaine ancestral où Hadrien est lointain sans être hautain, devient le lien, on pourrait dire le cordon ombilical à éterniser…Il y a aussi le tableau intime de la chaumière, La Cheminée, métairie qu’habitait le constructeur du manoir, inhabitée du temps du grand-père, mais que le vieil homme est venu habiter à la fin de sa vie, d’où s’échappe une fumée bleue couleur fœtale, et où un chat pèlerin viendra un jour s’installer près du foyer.

Hélène, bien évidemment, est une fille qui habite la nature, elle est venue sur terre vivre l’épopée, pour jouer avec le feu, pour prouver que rien ne lui résiste, comme une salamandre elle peut traverser les flammes sans se brûler, elle porte tous les fruits à la bouche, elle goûte le suc des plantes…Elle est là pour incarner cette nature face aux arbres qu’elle suscite, face au feu qu’elle fait jaillir, elle goûte aux sucs qu’elle fait sécréter, elle n’est pas amoureuse de ces Centaures au rein puissant, elle est plutôt amoureuse à l’infini d’elle-même ayant le pouvoir de faire jaillir ces sucs, de pouvoir voir enracinés sur ses terres les arbres, et même les menhirs… Elle goûte à l’infini de son mystère. Et elle initie son fils à ces lieux. En quelque sorte, elle imprime dans la chair et le psychisme de son fils le goût d’une jouissance identique à celle de sa mère, ensemble au sein de ces lieux. Ce garçon jouit comme sa mère ! La passionnée des origines rend visite aux menhirs des alentours…Dans la grotte aux stalactites, la vie est d’abord souterraine…Une caverne juste assez profonde pour deux amoureux, elle y allume un feu dans les branchages, elle souffle la première flamme, elle mouille ses doigts au filet d’eau qui sourd de la roche… Dans cet oasis lointain elle est introuvable, dérobée à toute surveillance, reine qui règne. Lorsque le Centaure se montre, elle noue ses bras à son buste, et personne ne la voit. Secret, mystère ! Quelle orientation, quel sens de la vie elle impose, elle enracine, elle imprime dans les mots, le langage ! Qu’un garçon jouisse comme sa mère ? En ses entrailles, et elle dans les entrailles de la nature ?

Hélène, bien sûr allumeuse, allume un foyer près de la meule incandescente du charbonnier… Le menhir représentant son père est une pierre froide, Hélène l’insoumise veut un univers dans lequel elle puisse plonger, que le mystère devienne eau amniotique, elle se fait sirène sur la plage, elle poursuit un cygne, et voici qu’un Centaure arrive en barque, elle le fait palpiter, elle se l’approprie c’est-à-dire qu’il ne peut plus s’identifier qu’en elle, elle jouit du bonheur de le soumettre, de le subjuguer, de le posséder. C’est elle, la fille, la future mère d’Arnault, qui définit la jouissance. Elle se fait mère par cette initiation, elle joue avec le feu et son fils est la flamme qui a jailli. Cette flamme est la reconnaissance qu’il n’y a qu’une jouissance, celle identique à celle de la mère en son mystère, en son domaine ancestral. Arnault, la flamme qui a jailli, curieusement il est à la place du fils que le grand-père Hadrien n’a pas eu, sa fille Hélène a offert un garçon à son père, et toute la dimension incestueuse de cette histoire jaillit. C’est le descendant de la grande famille d’Arpan qui assure à ce domaine sa qualité matricielle, au sein duquel il s’agit de rester, non pas d’en sortir…La fille offre au père un garçon qui n’a pas envie d’en sortir, et le père de cette fille se voit lui-même dans cet héritier qu’il désespérait de voir apparaître. Seule sa fille en ses terres jouissantes pouvait le lui offrir, comme un enfant fait avec lui, avec son fantasme lié à ces lieux éternels.

Arnault réinvente la vie de son grand-père. Avenir créé par l’imprévisible Hélène, fondé sur un mystère…Bien sûr !!! L’enfance du petit Arnault maître des lieux est très belle ! Bien sûr, en quelque sorte c’est toue sa vie…C’est dans le regard de sa mère qu’il voit la première fois l’amour, paradigme pour la suite…C’est la représentation terrestre de la divinité…Le grand-père dit au petit-fils : sache qu’on est conduit par l’eau ! L’eau amniotique ? Accroupis à l’entrée d’une caverne, ils respirent le même air…Voici l’abri d’Arpan !!! Rituel d’allumer des torches à l’intérieur de la grotte ! Quelle divinisation méthodique du féminin, voire du maternel ouvert par ce féminin ! Sibylle, la fille à la barque bleue qui aime tant plonger dans le lac, ignore l’existence de la grotte fantôme…Et oui, en vérité la fille ne peut aux yeux d’Arnault se substituer à sa mère Hélène. Il s’agit encore de renforcer par le manque la sacralisation du mystère, et le fils doit pour cela trancher un amour, comme sa mère enceinte de lui fit avec son père. Pour réussir à sacraliser Sibylle, le père inconnu d’Arnault tranche, cette séparation étant prévue par Hélène, qui sait les raisons de cet amour impossible. Il s’agit, pour sacraliser cet amour, ce lien au mystère inentamé, de le rendre impossible ! En vérité, en cette jouissance identique, cette jouissance du garçon alignée sur celle de sa mère, Sibylle et Arnault sont frère et sœur…Il s’agit en fait de sauvegarder cela, par la séparation elle-même, qui sacralise…Entre mère et fils se tissent les mailles d’un secret qu’ils ne veulent pas dénouer. Autel de la nature, dont les menhirs du domaine sont les gardiens. Hélène dit à son fils : « Je serai toujours l’âme de ces lieux et cela grâce à toi, mon Arnault. La poursuite de ma vie t’appartient. » Arnault ne veut pas se séparer de sa mère, se confondant avec le domaine ancestral, il veut indexer chaque fille à sa mère, si bien que cela donne des amours en négatif, avec deux jeunes femmes qui disparaissent dans la mort…

Voilà un nouvel hymne de Jean-paul Comtesse s’élevant vers l’autel du féminin ! Comme d’habitude, il y excelle !!!

Alice Granger Guitard



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