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Jules et Jim de François Truffaut

Libération et liberté

vendredi 25 janvier 2008 par Yvette Reynaud-Kherlakian

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L’éloge du film de François Truffaut Jules et Jim n’est pas à faire : on a tout dit -et bien dit- sur l’ajustement élégant du texte et de l’image ; sur la discrétion du cinéaste qui traite sans images redondantes un sujet éminemment érotique ; sur le découpage des séquences qui synchronise sans lourdeur le temps de l’Histoire et les battements de cœur d’une femme et de deux hommes ; sur la subtilité et l’aisance souveraine du jeu de Jeanne Moreau…

J’applaudis à tout cela. Mais me fâche la persistance de certains commentaires autour du personnage de Catherine. « Une vraie femme » dit déjà Jules, un des compagnons de Catherine, avec des trémolos dans la voix. Hors texte, des commentateurs d’aujourd’hui, féministes de tous sexes, font écho : une femme libre affirment-ils.

Une femme libre, dites-vous. Une première correction s’impose : Catherine est une femme libérée des conventions religieuses, morales et sociales qui régissent encore le comportement de la plupart des femmes de son époque ; elle entend bien vivre sans dieu, ni maître et il est permis de l’en féliciter. Mais il est permis aussi d’exiger plus.

Toute libération appelle communément toasts, danse, feu d’artifice et ivresse y afférente. Mais après l’ivresse vient la gueule de bois. Il est bon alors de se demander quel usage faire de cette liberté toute neuve : les pires contraintes ont pu servir de soutien à l’action ou de prétexte à l’attente ; quand elles ont disparu, on se sent flotter et le besoin se fait sentir d’une ossature qui permette de rester debout et de maîtriser ses mouvements. C’est dire que la liberté est une perpétuelle construction de l’existence, selon ce que l’on peut, selon ce que l’on veut. Il est souhaitable pour chacun que cette création soit à l’écoute du meilleur de soi-même et qu’elle n’instrumentalise pas les autres.

Catherine, telle qu’elle apparaît dans le film, en est restée à l’ivresse et à la gueule de bois des premiers lendemains de la libération. Tout son art d’exister consiste à les faire alterner de façon à maintenir, en allant de Jules à Jim, de Jules et Jim à Albert, de Jules, Jim et Albert à d’autres un équilibre fragile qui est un défi au temps et à la mort. Equilibre qu’elle entretient avec un parfait égocentrisme, insoucieuse qu’elle est de faire souffrir pourvu qu’elle échappe, elle, à l’ennui ou à la contrainte, à tout ce qui lézarde tout à coup la plénitude du rapport amoureux. On comprend qu’elle s’épuise à ce jeu d’équilibriste dont rien ne lui garantit la maîtrise : contre elle, il y a la fuite du temps et le refus toujours possible du partenaire élu. On comprend encore qu’elle choisisse la mort quand son désir n’a plus force de loi. Mais elle n’en reste pas à un constat solitaire d’échec : en entraînant Jim dans la mort et en faisant ainsi de Jules le spectateur-victime de leur mort, elle fond en destin la solidarité anarchique de leurs amours.

Mais cette ultime montée -calme, si calme- d’orgueil souverain, ne fait pas pour autant de Jules et Jim une tragédie (si l’on s’en tient à l’idée que le dénouement tragique est la conclusion nécessaire d’une sorte de syllogisme existentiel) qui élargirait l’anecdote en figuration intemporelle de la condition humaine. A une histoire tour à tour rieuse et inquiète, elle prête une théâtralité romantique qui ne suffit pas à faire de Catherine une Moire inspiratrice des lamentations du chœur. Elle n’a pas pu ou pas su vivre avec ou sans Jules et Jim dont elle prétendait disposer ; elle ne sait pas mourir sans entraîner l’un et condamner l’autre au désespoir. La gracieuse jeune femme que ses incertitudes rendaient irritante et pathétique se fait vampire mortifère. Il faut tout le tact du jeu de Jeanne Moreau -et de la caméra de François Truffaut pour que ce dénouement ne vire pas au mélodrame horrifique.

Si Catherine n’est pas un parangon de la femme libre ou de l’héroïne tragique, elle n’est pas non plus, pas plus que moi ou ma voisine, une vraie femme. Car enfin, ce serait quoi, une vraie femme ? Jules, un rien masochiste et qui pratique à merveille la logique proustienne de l’art d’aimer, se repaît, pour en jouir et en souffrir, de cette femme insaisissable qui le renvoie à l’inusable mystère de l’Eternel féminin. Il est bien connu qu’un peu de symbole, ça donne du flou artistique, voire du lointain métaphysique aux échecs de l’existence. Mais il faut bien le dire : en tant qu’existants nous sommes tous également vrais mais plus ou moins de sincérité et de courage nous font plus ou moins authentiques.

Elle a bien quelque chose d’authentique, cette Catherine incapable de sortir de sa situation de post-libération. C’est cette incapacité têtue, répétée, qui fait que son personnage tient l’écran du début à la fin. Sans beaucoup de paroles ni de gestes : sa présence suffit -admirable Jeanne Moreau encore !- à faire exister, non pas l’essence de la féminité, mais une femme à la fois dense et volatile, qui n’en finit pas de prendre à un foyer près de s’éteindre la flamme qui ranimera le foyer voisin. Dans ce jeu perdu d’avance, elle est férocement sincère, elle ne cherche pas à séduire ou à tromper, elle veut seulement exister. On a envie de lui dire, tristement, qu’elle s’y prend mal.

C’est qu’elle ne sait rien de la liberté, en somme, Catherine, pas plus que vous ou moi, mais elle nous apprend ce qu’il peut en coûter de vouloir vivre -Jim par ci et Jules par là- dans la ferveur des commencements. Elle n’est pas admirable, non. Mais elle est et telle quelle, elle interroge la vie, notre vie.

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Messages

  • Chère Madame,

    Je recommence à écrire le message que je viens de vous adresser. Il s’est effacé lorque je le relisais avant de le poster, j’ai du frôler incidemment une touche de mon clavier ...

    C’est un message assez personnel et j’éspère que les administrateurs de ce site accepteront de le publier.

    Pendant un aller-retour en Vendée, mardi et mercredi, (2x7h de voyage environ), dans des conditions psychologiques et sentimentales difficiles, j’ai pensé à vous intensément.
    Vous qui m’avez écrit un jour cette phrase (c’était un cadeau) : "la valeur objective de ce que vous ferez importe moins que la mise en forme d’émotions et de pensées qui sont un valoir-vivre par rapport au quotidien et ses pesanteurs".
    Le potentiel est là, inexploité ou inexploitable, le doute aussi.
    Il faudra pourtant que je me mette au travail, c’est vital.

    Ma vie professionnelle m’amène régulièrement à Paris et ailleurs.
    J’aimerais beaucoup vous rencontrer un jour.

    Très cordialement,
    Marie.

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