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¡ Gualicho !

Anne Bourrel

mercredi 6 février 2008 par Alice Granger

A propos de ¡ Gualicho !, Anne Bourrel

On se demande aussitôt : que se passe-t-il dans cette pièce de théâtre, magnifique ? Le coup de théâtre s’écrit dès le début sur scène, mais on ne comprend, bien sûr, qu’à la fin ! Le seul personnage qui parle est une femme très belle, Charo, habillée d’une longue robe rouge, ses mots sont de la musique, tandis qu’elle parle sa présence revient à un état d’enfance, elle fait parfois le clown.

Pourtant, on se demande tout de suite qui est l’autre personnage, la danseuse de flamenco, dont la danse ne cesse de se rythmer aux paroles de Charo. Aucune parole échangée entre elles. Elle tourbillonne, elle martèle avec ses talons comme pour attirer l’attention du spectateur, comme pour annoncer qu’elle incarne le sens de ce qui se joue sur scène, elle insiste avec sa danse incessante tournant sur elle-même pour que ce qui s’entend dans les paroles et dans l’attitude d’enfance et de désir impérieux de Charo tire vers la danseuse. Afin que, dans le coup de théâtre, ce qui s’entend dans les mots et leur musique s’avère se voir littéralement incarné dans la danseuse.

Charo dans sa longue robe rouge. La danseuse de flamenco aussi dans une longue robe rouge, un peu différente.

On se dit : elles ont l’air d’être la mère et la fille. Mais ce ne sera jamais dit.

Dans la langue de femme de Charo attendant avec passion son homme, son amant, s’entend de manière extraordinaire une langue de petite fille. Une petite fille qui veut une belle robe en l’honneur de l’homme. C’est très centré sur elle-même. Sur les détails du décor, du menu, en vue de la visite de l’homme, qui ouvre Charo à l’attente, la secoue d’impatience, de colère qui fuse par les mots.

Charo, dans l’attente de son homme avec une impatience impérieuse de petite fille décidée à obtenir la réalisation de son désir, est de plus en plus ouverte, tandis que la danseuse de flamenco on dirait qu’elle martèle de manière de plus en plus forte et précise avec ses talons disant que le désir jamais ne cédera.

Puis cela se précise. Le mot mère fait son apparition dans les paroles de Charo. La mère de l’homme. La mère de l’homme mourra, et peu à peu il va se produire une sorte de substitution. Charo pourra, lentement, advenir aux yeux du fils, cet homme, en place de cette mère. Cela se restructure au rythme des mots de Charo.

L’étrange et folle addiction pour son homme oscille dans les paroles musique de flamenco de Charo entre l’enthousiasme passionné la clouant dans son huis-clos intérieur et le manque hurlant et fou de colère. Elle attend et il lui manque au corps. Le manque dessine dans la chair une cavité de plus en plus avide. L’homme qui manque à son rendez-vous l’a essorée, l’a fait ressembler à une serpillière. Mais elle, en pensée, voyage accrochée, on dirait comme un fœtus à sa matrice, à la jambe de son pantalon.

Donc, à un certain point, dans le discours de son homme qui lui manque tant, on ne sait pas encore pourquoi, de quel nature est ce manque, elle saisit quelque chose de précis : il y a une femme sur laquelle cet homme est intarissable, sa mère. Voilà alors que Charo, totalement habitée du désir de s’enfanter elle-même - car c’est bien de cela qu’il s’agit, tandis que l’absence lui fait sentir qu’elle n’arrive pas vraiment à se rejoindre dans sa chair en regard de cet homme – trouve cette mère un peu comme le tissu placentaire auquel s’arrimer. Après la mort de cette mère, Charo sait que c’est elle, la mère, qui l’a mise sur le chemin de cet homme afin de l’aimer de la même manière que la mère a aimé son fils. Le calcul que la passion fait repose sur le fait que ce fils reviendra à coup sûr définitivement vers la femme devenue comme sa mère. Cette femme pouvant soudain prendre la bonne incarnation en se nourrissant d’une manière fœtale de son modèle.

C’est là que le Gualicho va pouvoir être mis en acte ! Elle lui dit en quetchuan la langue des Indiens, à son homme, au téléphone, si tu ne viens pas je te tue. La danseuse de flamenco s’est arrêtée. Ensuite, lorsque Charo raconte que l’homme lui a dit qu’avant sa femme était plus belle qu’elle mais que maintenant c’est elle la plus belle, la danseuse de flamenco se remet à danser, flamboyante, cela se précise, cela s’approche. Charo dit à sa fille, qu’est-ce qu’elle doit trimer pour l’avoir, son père. Ce matin-là, raconte-t-elle, comme il était joli dans son costume de marin ! On dirait qu’elle parle de son homme comme une mère parlerait de son garçon. Boucle bouclée, bien sûr. Il a un air détendu incroyable. Bref, il voit Charo comme s’il voyait sa mère, comme s’il lui revenait. Et Charo peut devenir enceinte d’elle-même à travers sa fille, elle peut s’incarner se dédoublant de la mère disparue, elle peut avoir vraiment de la chair. Elle chante une incantation en espagnol, elle est jeune et belle. Il est au salon, ce jour-là, le jour du Gualicho. Le Gualicho est un breuvage, en Argentine, que prépare une femme qui veut s’attirer les faveurs d’un homme qui la délaisse. C’est une sorte de diable qui s’infiltre dans le corps. Il est possédé. Envoûté. Dans le café qu’elle lui offre, elle ajoute quelques gouttes du sang de ses menstrues qu’elle avait gardé au frigo. Elle touille le café, presque en transes. Voilà, il boit. Le Gualicho entre en lui, alors il la prend, il ne peut plus repartir chez lui, jamais, la potion a été trop forte. C’est de l’intérieur qu’il est mortellement envoûté. Il est aspiré dans la voûte maternelle incarnée par Charo en place de mère, c’est l’involution, c’est la mort cet attachement indissoluble du garçon à sa mère à travers une femme qui s’est fusionnée avec elle, qui s’est faite sa fille, son dédoublement. Sang des menstrues : bien sûr, ce dont il est question, c’est qu’elle soit enceinte d’une fille. C’est-à-dire d’elle-même. C’est-à-dire la danseuse de flamenco, flamboyante. Homme arrimé à sa mère, à mort. Et fille-femme qui prend forme en se greffant sur sa mère à lui.

Charo, à travers la danseuse de flamenco, qui est la fille en danse et en martèlement des talons, dit à son homme : je suis ton seul paysage, dans ta mort et dans ta vie, mon sang en toi et tes liquides d’amour en moi, c’est la spirale du Gualicho.

Dans cette pièce de théâtre très forte, magnifiquement jouée, se met en acte ce que veut dire être fille de son fils…C’est génial ! Voici : Charo lui fait boire le sang de ses menstrues, ce sang symbolise aussi celui de l’accouchement, celui de la coupure du cordon ombilical réactualisé pour le fils par la mort de sa mère ; à travers ce sang qui laisse ce fils orphelin, déraciné, Charo s’avance vers lui comme une réactualisation saisissante de sa mère, elle s’infiltre en lui comme un envoûtement ancien, alors il ne peut plus résister, il se précipite dans la fusion avec elle, il lui donne ses liquides d’amour, il la fait sa fille confondue avec sa mère dans une même sensation folle. Et bien sûr il y a quelque chose de mortel dans cette opération…

Très belle, décidément, cette danseuse de flamenco qui double la musique des mots de Charo, qui nous dit dès le commencement le coup de théâtre, le fait que Charo va réussir à se sentir dans une chair de fille, ce que ça veut dire concevoir cette fille, la concevoir d’un homme en lui arrachant en quelque sorte sa mère de ses entrailles telle une semence.

Dans cette passion noire, la femme Charo a su lui arracher dans sa chair le modèle identificatoire. Elle devient quelqu’un d’autre. Elle devient fille. Cette fille qui est née du Gualicho.

Pièce de théâtre qui joue d’une manière excellente l’exploitation amoureuse, charnelle, passionnelle de l’amour éternel d’un homme pour sa mère par une femme qui saisit sa disparition (sang) pour sauter dans une identification fusionnelle, et devenir sa fille, sa réincarnation. Une fois la mère morte, ce fils peut la voir revenir sous les traits d’une femme, Charo, qui se sent fille par-delà un lien du sang tranché entre mère et fils. La fille, elle est à la fois fille de cette « belle-mère », dans un jeu ambigu de réincarnation, de doublement, et fille du fils qui retrouve une mère rajeunie dans son amante.

Elle va très loin, cette belle pièce de théâtre flamenco, écrite par Anne Bourrel, et jouée par Charo Beltran-Nuñez (Charo), Cathia Poza (danseuse de flamenco) ! Pièce qui donne du sens au flamenco !

A aller voir absolument ! Théâtre Les Déchargeurs, Paris, jusqu’au 16 février 2008.

Alice Granger Guitard



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