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Le poète visionnaire : réalité et trajectoire
mercredi 30 avril 2008 par Awono Jean-claude

L’article que je propose présente ce que j’appelle "l’écriture consulaire". Il part de l’examen d’un manifeste pour déboucher sur toute une nouvelle approche de l’écriture poétique africaine contemporaine.

Contribution de Jean-Claude Awono,
Poète critique littéraire et
Président de la Ronde des Poètes du Cameroun.

Yaoundé, africréa, le 11 avril 2008
(La Ronde des Poètes, Unijeapaj, Lupeppo international)

Le poète visionnaire : réalité et trajectoire

Moi aussi je suis l’Amérique.
Je suis le frère obscur.
On m’envoie manger à la cuisine
Quand vient du monde,
Mais je ris
Je mange bien,
Et je prends des forces.
Demain,
Je resterai à table
Quand il viendra du monde.
Personne n’osera
Me dire :
« Va manger à la cuisine »
Et puis on verra bien comme je suis beau
Et on aura honte.
Moi je suis aussi l’Amérique »

Langstone Huges (1902-1967), cit. par Lylian Kesteloot in anthologie africaine, Marabout université, 1976, P.27

Le manifeste, comme la lettre ouverte ou le pamphlet, est l’une des formes d’expression les plus violentes qui soient. Les plus porteuses d’humanité aussi, car il puise à la fois dans la raison et dans l’émotion. Il intervient lorsque l’adversité se fait coriace et le besoin de parler devient un « impératif catégorique ». Dans ce cas, le silence fonctionne comme le complice de l’inacceptable et de l’innommable. Légitime défense en même temps qu’il a été une revue a été pour la Négritude naissante un manifeste. Bien avant, André Breton, dans une poétique post guerre mondiale, n’a eu de cesse d’écrire des manifestes. La Ronde des Poètes, victime d’un ordre où l’absolu et la parole sont voués aux gémonies, en a produit un qui s’affiche sur la quatrième de couverture du deuxième numéro de sa revue Hiototi . Il s’énonce en refus, rejet, revendication radicale, en choix palpitants et en affirmation de nouvelles exigences de vie et d’écriture. En 2006, La Ronde des Poètes, « la bande bourrée de feu » a rédigé un autre manifeste par lequel elle demandait la restauration du monument de la réunification à Yaoundé, elle demandait par cette parole de feu la reconsidération de l’héritage artistique et historique du Cameroun. Mais il y a un projet à la Ronde des Poètes que nous avons choisi d’intituler « criminique » qui dit avec autorité et énergie notre engagement à tailler les parois de l’avenir. Quatre poètes (Jean-Claude Awono, Wilfried Mwenye, Christian Alama, Ferry Lontsi Ngouffo) et un peintre (Serge Ebala) y ont investi leur rage contre l’insécurité et leur appel à un ordinaire humain acceptable dans nos villes. En 2000, lors de la première édition du Printemps des Poètes au Cameroun, René Philombe avait fait une communication sur le thème : « comment vivre dans une société de grande criminalité ? ». Sans vraiment nous référer au père de l’APEC , nous n’avons eu que besoin de regarder autour de nous, de considérer notre « ville d’ombres » truffée de « nos âmes volées » pour nous rendre compte des proportions que le crime, sous toutes ses formes, avait pris chez nous. Voici en quels termes je pose mon rapport au crime dans Criminique qui est encore inédit :

« le mot est inceste insecte impacte il est enquête requête et inquisition
quand l’habitude devient caricature et dérègle l’âme émancipée
dans le flot du crime il est souvent arrivé
que le poème soit interdit de séjour dans ma terre qu’il soit expatrié banni
qu’il soit des réseaux mafieux la cible prisée magique
et des magistrats le délinquant mille fois condamné
le bras de fer que j’abats sur le crime
sauve la parole de la peine capitale
et de la nazique solution finale

en incriminant Dieu en prétextant que de la terre il est le sombre pyromane l’arrogant Hitler
en arguant qu’il est du ciel l’incorruptible bâillon
en l’enfermant dans la camisole chrétienne
en le gommant des fois païennes en le reléguant à la femme adultérine et en lui jetant la pierre en lui crachant dessus notre bile et nos meurtres et nos rages en lui versant tout le vitriol de notre gueule tous les dragons les dogons les doum doums de nos tripes en le rasant en le balayant du large en le piétinant sur les théâtres de nos querelles
nous ne faisons pas œuvre différente des affres des pâtres de nos chapelles prêtres pasteurs marabout féticheurs exorcistes et alii qui vendent Dieu comme de la drogue au marché noir dans des réseaux d’apocalypse tracés de sexe et de sang d’argent et de loges
en lui jetant dessus tous les pogroms et les traites les servages et les sangsues
nous balisons les immenses boulevards du crime
et donnons à la liberté le pouvoir des cataclysmes
nous avons mal très mal très très mal
à nos mosquées à nos églises à nos synagogues à nos autels
comme on a mal à l’amour où s’embusque la vermine des siècles
nos mains sont très expertes en la sage fabrication
des Sodome et Gomorrhe des Nagasaki et Hiroshima
et notre sang ruisselle du beau torrent où se vide notre âme
penchée sur les vallées sans fond le crime nous dépouille de notre sang dans la posture des égorgés »

Nous partirons du « Manifeste universel de Poètes du Monde » rédigé par Luis Arias Manzo, secrétaire général du Mouvement poetas del mundo, pour aborder la question qui nous intéresse. Cette question, je l’énonce en ces termes : Manzo invite ce qu’il appelle le « poète du monde » à être un « visionnaire ». Quel sens de ce mot se dégage de son manifeste ? Dans quel sens sommes-nous (poètes africains) visionnaires dans nos poèmes ou appelés à l’être ? En clair : que dit Luis Arias Manzo à propos du poète visionnaire ? Comment le poète en Afrique se positionne-t-il par rapport à cette question ? Quelle est ma vision propre de la chose ? Je vais m’inspirer, dans le traitement de cette question de la démarche qu’en fait la Bible, notamment dans le Nouveau Testament, dans le Livre de l’Apocalypse.

1- Manzo, le visionnaire ?

Commençons par mettre de la lumière dans les concepts. Le mot « visionnaire » est à la fois un adjectif et un nom. Il vient de « vision » et désigne d’abord quelqu’un qui croit avoir des visions, des révélations surnaturelles ou qui a des idées folles, extravagantes. C’est dans cette optique que les mots halluciné, illuminé, songe-creux peuvent être rapproché de celui qui nous intéresse. Dans son acception littéraire, un visionnaire est une personne capable d’anticiper, de développer une intuition juste de l’avenir. On dira, en d’autres termes, qu’il fait de l’anticipation, de la prospective ou de la futurologie. Le travail du poète l’inscrit-il dans une telle perspective notionnelle ? D’emblée, on répond par la négative, car le poète est, dans bien de dictionnaires, juste un écrivain qui compose de la poésie ou un auteur dont l’œuvre est pénétrée de poésie. Lorsqu’on veut voir ce que sa vie sera demain, ce n’est pas le poète qu’on va consulter. Ce sont les chiromanciens, les devins, les prophètes, les astrologues, les mages qui s’occupent de lire l’avenir et d’en révéler les sombres augures ou les lumineux auspices aux mortels. Le travail du poète c’est de faire du langage un art visant à exprimer ou à suggérer par le rythme, l’harmonie et l’image. Faire du poète un astrologue ou un prophète, c’est sinon abuser des mots du moins les détourner de leur sémantique première. Mais se limiter au sens courant des mots pour tenter d’éclairer la réalité poétique, est comparable à la vaine tentative de vouloir mouiller un canard en lui versant de l’eau sur le plumage. Car, en même temps qu’elle a ses fondements dans la genèse, la poésie est de l’ordre du détourné. C’est comme un exercice divinatoire : les cailloux ou les cauris que le devin verse à terre pour traquer sa vérité ne sont plus des cailloux et des cauris. Il y a dans ces objets de la pratique spiritualiste plus que ce qui est vu, plus que ce qui est touché. Et c’est ce qui n’est pas vu qui est l’essentiel. Elle donne de voir dans les choses plus que les choses. Chklovski, un théoricien russe, parle de déplacer les enseignes alors que les « poètes maudits » évoquent le dérèglement complet des sens à propos de l’acte poétique. Si on parle de roman d’anticipation, pourquoi la poésie qui est la parole même n’aurait-elle pas la même capacité de nous faire lire et sentir aujourd’hui ce qui arrivera dans les temps futurs ?

Luis Arias Manzo, vers la fin de son Manifeste, déclare : « Notre espoir est de nous élever grâce à notre parole, d’embraser le verbe dans le cœur de chacun, le verso des montagnes, la nuit étouffée de l’âme, l’enveloppe protectrice du verbe de la nature ; être visionnaire dès le matin pour que chacun élève son âme avec amour, avec les mots ». Cette longue phrase de 53 mots renferme toute la pensée du poète chilien sur la question qui nous intéresse : les mots tels « élever », « parole », « cœur », « verbe », « âme », « amour », « mots », sont les pylônes sans lesquels aucune construction prospective de l’espace vital n’est possible. Etre visionnaire dans l’optique manzoïenne, c’est être capable de dépasser les limites que nous imposent l’espace et le temps pour imprimer à l’existence, grâce à l’outil parole, des marques spirituelles indélébiles (cœur, âme, amour). Ce sont les conditions de l’émergence de ce qu’il appelle dès les premières lignes de son Manifeste une « nouvelle étape de l’Humanité », ou, plus loin « une nouvelle période » ou encore « la construction d’une nouvelle aube ». Ce nouveau monde qui vise à construire « la grande chaîne humaine » est, dans la perspective du poète engagé, marqué par « l’union des forces », le sacrifice de soi au bénéfice de la vie, la conversion de la parole en une arme fraternelle et universelle, la montée ensemble, l’égalité de tous, la quête de la perfection, le respect de la diversité... Les onze alinéas du Manifeste disent l’ardente aversion de Luis Arias Manzo pour l’énorme chute humaine de notre temps, sa ruée vers le précipice, et l’envahissement de l’espace par la horde des chaos (moral, éthique, politique et économique), l’épuisement des ressources naturelles, les dictatures, la dégradation de la planète... On peut établir quelques correspondances entre le présent Manifeste et les révélations accordées à Jean dans le livre de l’Apocalypse. L’histoire révèle que ce dernier livre de la Bible fut écrit dans l’île de Pathmos en Asie mineure. Son auteur l’adressait alors aux chrétiens persécutés afin qu’ils résistent aux forces du mal et affirment le triomphe du Bien. C’est le même combat que voudrait mener Arias Manzo. Seulement, il y a une dimension importante que le poète chilien laisse de côté, dans la construction de sa révélation poétique. Le poète visionnaire ne peut produire une poésie digne de ce nom que si, comme la parole apocalyptique, elle est exprimée en langage symbolique et imagée qui peut être mystérieuse pour d’aucuns, mais compréhensible pour les initiés. Car le poète mage travaille avec des codes, des paraboles, sans que ce ne soit hermétique. Il y a du christique dans le déploiement du poète visionnaire qui ne saurait produire des perles à jeter aux pourceaux. Le décodage et l’interprétation sont nécessaires à la compréhension de sa parole : Hugo Friedrich dit à propos du courant extrémiste de la poésie moderne : son « obscurité fascine le lecteur autant qu’elle le déconcerte » . Sa langue, c’est un inconnu. C’est pourquoi René Char nous pose la question suivante dans L’âge cassant : « Comment/ vivre/ sans inconnu/ devant/ soi ». Cet « inconnu » peut être exploré dans l’écriture poétique contemporaine du Cameroun.

2- D’une écriture rétrospective et descriptive à une écriture prospective

L’écriture poétique camerounaise pendant longtemps est restée fille de l’histoire. Pour venir à l’existence et se forger un chemin, elle a dû être une écriture de résistance, de refoulement, de ce que Ahmadou Kourouma dit être de « la mauvaise conscience de l’Occident » . L’ordre ancien fait d’esclavage et de colonisation l’imposait. Elle n’était pas faite de cette « tension » (dont parle Antoine de Saint-Exupéry) visionnaire ou prophétique qui donne toute une autre énergie au texte. Certes elle a rêvé l’indépendance, elle a espéré se réchauffer au « soleil des indépendance », mais on sait aujourd’hui l’abondante littérature qui fait état des désillusions post-indépendance. Patrice Kayo qui est un acteur et un témoin de l’évolution de notre poésie la présente sous ses traits majeurs dans son Anthologie de la poésie camerounaise de langue française publiée en 2000 à Yaoundé. Il y passe en revue, dans la préface du livre, des auteurs tels que François Sengat Kuoh, Nyunaï, Elolongue Epanya, Yondo, René Philombe, Louis Marie Pouka, Jean-Louis Dongmo, Ernest Alima, Jacques Mariel Nzouankeu, Paul-Charles Atangana, Etienne Noume... Certains de ces poètes sont, dans leur écriture, romantiques, révolutionnaires, hermétiques, surréalistes, frappées de démence, d’angoisse et de la colère d’hommes dépersonnalisés et déshumanisés ; d’autres sont proches de la poésie orale et mettent leur talent au service de la lutte pour l’indépendance, dénonçant tout ce qui étouffe l’homme et célèbrent l’avènement d’un monde d’amour...Ce sont là des préoccupations qui ont alimenté la tradition de la Négritude dont Léon Gontran Damas a été l’un des dignes représentants. Dans le poème liminaire de son recueil Pigments et intitulé Ils sont venus ce soir on peut encore entendre sa voix surgir du fond des âges : « Ils sont venus ce soir où le /tam/tam/roulait de/rythme/en/rythme/la frénésie/des yeux/la frénésie des mains/la frénésie/ des pieds de statues/DEPUIS/combien de MOI MOI MOI/sont morts/depuis qu’ils sont venus ce soiroù le/tam/tam/roulait de/rythme/en/rythme/la frénésie/des yeux/la frénésie/des mains/la frénésie/des pieds de statues ». Ce poème éponyme de la Négritude sera repris avec une accentuation tropicale par François Sengat-Kuo dans sont recueil Fleurs de latérite . Comme chez Damas, le recueil du poète camerounais s’ouvre par ce poème : « Ils sont venus/ au clair de lune/ au rythme du tam-tam/ ce soir-là/ comme toujours/ l’on dansait/ l’on riait/ brillant avenir/ ils sont venus/ civilisation/ bible sous le bras/ fusils en main/ les morts se sont entassés/ l’on a pleuré/ et le tam-tam s’est tu/ silence profond comme la mort »

Dans la même préface, Kayo affirme : « la poésie camerounaise d’aujourd’hui est marquée par plus de vigueur et d’authenticité (...) Dans l’ensemble, ces chants sont plus désespérés que ceux de leurs aînés, mais plus élaborés, les voix plus pures, les voies moins sinueuses » . A ces qualités que le vieux poète affecte à la poésie camerounaise libérée, il faut sans doute ajouter sa capacité à ne plus être descriptive et rétrospective ou tournée sur les effondrements et les désillusions. Certes, le désert moral et spirituel a atteint des proportions inimaginables, susceptibles de retenir les plumes dans le ghetto de la résistance et de la dénonciation. Mais bien de nouvelles écritures ont choisi de faire de la fabrication du futur, le thème et la forme de leur texte. C’est le cas de John Shady Francis Eone qui trace avec la lucidité de l’intuition les contours exactes de ce que sera demain sa terre. Il la soumet à une vision si prospective qu’on a envie d’être le citoyen d’une terre reconstruite par la magie du Verbe et fécondée par le Bien et la vérité. Dans son recueil Le Testament du pâtre, John Shady Francis Eone fait parler le nationaliste Ernest Ouandié, le prophète, en ces termes :

« Un matin d’hivernage
Drapé de sublime et de justice
Ce pays s’en ira conquérir le trône du futur (...)
Ce pays cassera les parois de l’impossible
L’impossible s’ouvrira, béant comme une porte de lupanar
Mon triangle trottera sur l’eau
Ce pays déroutera la brigue de l’infortune
L’infortune s’écroulera, mitée comme une tour de Babel (...)
Ce pays détergera le diadème du progrès
Le progrès essaimera, dru comme une pluie de pollen (...)
Ce pays brouillera la métrique du tribalisme
Le tribalisme blettira, fade comme une méchante goyave (...)
Ce pays cassera le burin de la torture
La torture décédera, laide comme un raphia mouillé (...)
Ce pays édentera les mâchoires de la misère
La misère se taira, penaude comme une page blanche
Mon triangle trottera sur l’eau »

Le futur que le poète posthume propose est collectif. Il s’agit du devenir de son pays, celui qu’il ne tardera pas à quitter pour l’au-delà quelque temps seulement après avoir écrit le long poème dont est extrait ce morceau. Les éléments essentiels de sa terre utopique sont la fraternité, le triomphe, la conquête, l’unité. Il ne s’agit donc pas de projection narcissique ou de simple affabulation lyrique. Comme Manzo, comme Jean l’évangéliste, il travaille afin que sa terre s’épouille des misère, tribalisme, torture, infortune et s’enrichisse de progrès et de justice. Les images de l’eau (hivernage), de diadème, de « pluie de pollen » montrent combien son imaginaire du poète est peuplé de référents écologiques refondatrices de la vie. Cette projection positive du monde est le fondement même de ce que j’appelle l’écriture consulaire et de reboisement.

3 - Pour une écriture consulaire et de reboisement
L’homme étant devenu étranger à lui-même et au monde, sans prise réelle sur sa condition sociale et humaine, brimé, mutilé, supprimé dans nos pays, je postule une écriture consulaire . Elle se charge de fixer la langue, le rythme, l’harmonie, la connaissance et la vérité et d’en faire les thèmes essentiels de son articulation. Récusant la dictature sous toutes ses formes, ainsi que la corruption et l’aliénation, elle montre le gâchis de la transhumance de l’homme dans un monde déraillé. Elle vise, dans notre monde où se ferment les frontières, à restituer à l’homme sa citoyenneté universelle. Elle fait de la parole l’acte même, lui restitue tout son pouvoir, arrache l’être à l’insécurité et à son écartèlement entre la périphérie et le centre, ouvre pour l’avenir des lieux certains. Elle veut créer le « cons-humain » (rencontre de consulat et de humain), capable d’être et de devenir homme sans passeports, sans frontière et sans visas. Car ce qui devra rassurer l’homme de demain ce ne sera ni le policier, ni le berger allemand, ni le kamikaze, ni la kalachnikov, ni les rapatriements massifs, mais « l’homme de tous les temps, de tous les cieux » dont a parlé René Philombe depuis les années soixante dans Petites gouttes de chants pour créer l’homme. Il s’agit, comme il est dit dans Villedéogramme, de « Tendre sur les frontières /Dynamitées d’ethnies/Le pont des poèmes/ Et la pochade du peintre » ; il s’agit aussi d’instaurer un ordre où, au lieu de dévêtir les « jouvencelles et les damoiseaux » , « Le poème déshabillera à la cantonade/Et la langue et la vérité diffamée/Et cerclées d’oripeaux et de camisoles de force » . C’est pourquoi, comme il est également écrit dans Villedéogramme, « Je m’inscris à la haute connotation/Des légendes futures » . C’est pourquoi j’affirme aussi que « Je suis au volant des regards / Qui au devant / Cherchent l’exacte mesure de l’avenir » . Toute tournée vers l’avenir, la poésie consulaire soldera les vielles attaches à des traditions obsolètes : « Nos marabouts désormais/ Seront de claviers et d’écrans/ Et non plus d’encens et de cauris » . Elle est le chantier de tous les possibles humains : « Je laisse l’espérance/ Prescrire aux colloques fraternels/ L’ordre du jour de l’amour/ Et le gospel extatique de la marche » . La nuit, dans une telle perspective scripturaire, se défait de tous ses actes brigands et renaît à tous les actes féconds : « Je vous écris depuis la nuit pour que forte à jamais la main donnée forme la nouvelle ronde humaine. Pour que les étoiles se lavent de notre longue nuit, jusqu’à la plus parfaite constellation. »

L’orientation postcoloniale de l’écriture, la marche vers ce que les adeptes d’un nouvel ordre littéraire appellent la littérature monde, née des cendres des littératures francophones, impose au poète africain une redéfinition de la pratique scripturaire poétique. Obligé de sortir de la périphérie pour s’inscrire dans le centre, dans le lieu de la décision et de la liberté, le poète du continent noir ne peut, sans se renier, se contenter d’un monde que l’histoire lui a refusé. Pour être, il est tenu de se créer, c’est-à-dire, d’être un visionnaire. Pour ce faire, il se doit de s’inspirer du parcours des plus illustres représentants de la gent humaine. Les rois mages par exemple ont dû aller au-delà des moyens ordinaires pour rencontrer le Messie naissant. Les astres, la longue marche, les risques et les songes ont été les outils essentiels à leur quête de la lumière. Des maîtres de la science fiction comme Jules Verne et Edgar Poe ont brillé par leur très grande érudition qui leur a permis, dans leurs fictions, d’imaginer les évolutions à venir de la science et de la société. William Blake n’est retenu par l’histoire comme visionnaire que parce qu’il s’est mis, le long de son œuvre, à la quête d’une vérité au-delà du sensible, par la mise en scène des visions mystiques dans des vers mêlés de prose. Les Belges créditent Léopold II de la qualité de souverain visionnaire parce qu’il a fait beaucoup de voyages, accumulé de vastes connaissances en histoire, en géographie, en économie et en politique. A cela, ils ajoutent son volontarisme, son ambition, sa clairvoyance, son ouverture d’esprit, son attachement farouche à l’indépendance de son pays... On pourrait citer un autre homme politique, français cette fois, André Malraux, considéré comme un ministre-créateur, dont les choix ont contribué à transformer en profondeur la politique culturelle publique de la France. Ou le romancier Jean-Marie Gustave Le Clézio et ses « métaphores visionnaires » ou Charles Ferdinand Ramuz dont on vante la conception visionnaire et quasi mystique de la vie. Les vrais visionnaires sont donc de grands mystiques, des maîtres dans l’art de la vie intérieure. Il s’agit donc pour l’homme de notre temps, de revisiter son rapport à l’esprit, de convoquer des hautes références comme Jésus, Gandhi, Martin Luther King, Ruben Um Nyobe, Ernest Ouandié dont le rêve d’un Cameroun libre et prospère alimente depuis nombre d’années des générations successives dans notre pays. Car on ne peut anticiper durablement que si on sait, que si on a la foi et la parole, que si on sait donner sa vie. C’est alors qu’on peut voir dans la poésie, ce que Guy Merlin Nana Tadoun, l’un des jeunes poètes camerounais de l’heure qui sait traquer l’avenir a réussi à voir dans ces vers en prose : « « Car le poème et l’avenir élagueront la laide écume de nos peines quotidiennes. De nuit, sous la lune, aussi irons-nous occire nos haines et unir nos zizanies. Au cœur de la concorde, au seuil du millénaire naissant, pour qu’en chœur retentissent nos cœurs et renaissent à la lumière du Fraternel comme une main monolithique tendue aux étoiles, Comme une fleur de figuier, telle une femme fidèle et fertile s’ouvrant à la féerique nudité du soleil »

Concluons en convoquant ces propos de Laurent Greilsamer et Paul Veyne, in René Char, Paris, Culture France, 2007, p. 67 « Le poème n’appartient pas au monde, mais à la beauté, laquelle n’est ni mortelle, ni immortelle, mais imputrescible, éternelle... ». La beauté est donc la condition première et ultime de l’écriture visionnaire. Le manifeste de Luis Arias Manzo, le travail des poètes camerounais et africains, l’écriture consulaire sont des étapes vers cette beauté, ultime stade de l’acte poétique.

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